Le Point Chiffon : Daenerys, part.1 : Esclavage et oppression

Vu qu’il nous reste encore des siècles avant la saison 7.2 et des millénaires avant « The Winds of Winter », je vous propose, gens, de combler l’attente de quelques menus billets relatifs à « Game of Thrones ».

Et quoi de mieux pour commencer que de causer chiffons, avec une série d’articles consacrés à des thèmes précis et des personnages particuliers ?

Je vous propose d’ouvrir le bal avec Daenerys, l’esclavage et l’oppression.

Le parcours de Daenerys est comme celui de beaucoup de femmes dans la série, marqué par l’objectification. De fait, Dany va en concevoir une profonde aversion pour toute forme d’oppression, érigeant ce principe en morale à géométrie variable tant elle pérore sur la libération des esclaves d’un côté tout en soumettant à son pouvoir par le sang et le feu de l’autre.

Michelle Clapton a construit tout une narration autour de ce thème, que nous allons donc aborder aujourd’hui.

Nous allons voir tout d’abord comment Daenerys a été définie par son vêtement comme une femme objet puis comment elle a su jouer des symboles de la servitude pour déclarer ses intentions.

I need you to be perfect today

Ça ne m’a sauté aux yeux que très tardivement, genre là en fait, mais dans sa toute première scène, Daenerys nous apparait vêtue exactement comme le sont les prostituées dans les premières saisons de la série.

Je pense que l’analogie ne se fait pas spontanément car dans le pilote, une seule travailleuse du sexe est présente, Roz, et elle n’apparait pas spécialement habillée. Dans cette même scène cependant, on peut voir trois autres prostituées vêtues de tuniques vaporeuses très lâches. On découvrira plus tard qu’il s’agit de la mode en court à Port Réal, un style que l’on verra beaucoup en saison 1.

À la cour toutefois, ces robes vaporeuses et légères s’accompagnent de ceintures larges et souvent métalliques.

Comme on peut le voir ici sur la droite de l’image avec ces deux courtisanes

Les femmes du commun, elles, en portent une version plus adaptée aux chaleurs des Terre de la Couronne et aux multiples tâches qu’elles sont supposées effectuer chaque jour.

La femme à droite arbore le style Port Réalais le plus pur, de sa robe jusqu’à sa coiffure

Cependant, dans notre narration, les femmes que nous verrons le plus arborer ce style vestimentaire dans les 2 premières saisons seront les prostituées, seules femmes du commun sur le devant de la scène. Ce style va donc rapidement leur être associé.

De Roz à Shae, on peut remarquer que c’est cette dernière qui porte la version de la robe la plus opulente, avec le tour de cou et la ceinture métalliques. Ceci traduit en toute logique leur différence de statut : Roz est une simple employée du Palais des Mille Fleurs quand Shae est employée par le seul Tyrion, Main du Roi qui plus est. Une Main qui va rapidement la placer dans l’entourage de la fiancée du Roi, poussant ainsi sa garde-robe à évoluer vers davantage de luxe.

Lorsque Roz changera à son tour de statut, devenant maquerelle et espionne au service de Littlefinger, elle va opérer un virage franc, arborant désormais des robes de style Lannister, reprenant le patron de celle de Cersei, qui devient le style dominant après la mort de Robert, marquant l’emprise de la reine sur la cour.

Lorsqu’elle trahira Tyrion pour le compte de Tywin et qu’elle se sera acheté la protection de la Main, Shae fera exactement le même choix stylistique.

Bien que ce style n’ait pas été crée pour elles, ce sont bien les prostituées qui vont l’incarner, parce qu’elles sont les femmes du commun les plus représentées à l’écran et les seules qui soient individualisées. Elles vont aussi se voir associées à cette mode car elle convient parfaitement à leurs fonctions : ces tenues sont légères, suggestives avec leurs dos nu, facile à retirer ou, pour les gens pressés, peu gênantes.

Toutes ces caractéristiques, on les retrouve dans les toutes premières tenues portées par Daenerys dans le pilote de la série.

La robe lilas.

Nous découvrons une Daenerys triste, résignée et passive dans ce tout premier épisode de la série. Aux yeux de Viserys, et il n’en fait jamais mystère, elle n’est qu’un moyen de reconquérir son trône. Le prince a bien un seul mérite sur le sujet : celui de ne jamais dissimuler ses réelles intentions derrière sa volonté de marier sa sœur. Daenerys est une marchandise, un bien qu’il cède à Drogo en échange d’une armée et d’une couronne.

Aussi, Daenerys apparait pour la première fois vêtue comme Roz ou Shae, d’une de ces robes floue, légère et facile à retirer que l’on retrouve sur les prostituées de la capitale.

Cette robe est loin d’être aussi anodine qu’elle en a l’air.
Premièrement, elle est clairement une robe de Port Réal, même si le public ne peut pas encore le savoir. Daenerys la porte en contemplant d’un air triste le Détroit qui la sépare de son pays natal, Westeros. Sa rêverie triste, son vêtement westerosi, traduisent son statut d’exilée.

Mais comme on l’a vu, ce vêtement est aussi associé aux prostituées, un rôle qu’endosse malgré elle Daenerys dans cette scène. Viserys vient lui porter une robe et lui demande de se préparer dans le but de la livrer en pâture à Drogo pour son bénéfice. Son maquereau de frère va même jusqu’à utiliser la caractéristique « facile à enlever » de la robe de sa sœur pour contrôler la qualité de la marchandise. La scène est très explicite sur le statut d’objet de Daenerys.

Objet qu’elle restera pour Drogo dans les premiers mois de leur mariage où il la viole nuit après nuit. Ainsi, sur la route qui la mène à Vaes Dothrak, alors qu’elle est au désespoir, Daenerys continue de porter sa robe de prostituée westerosi, car c’est clairement ce à quoi elle est réduite à ce moment de l’histoire.

Dans le pilote, Michelle Clapton n’avait aucune autre raison logique d’affubler Daenerys de cette robe que de l’assimiler aux prostituées. A ce stade du récit, Daenerys est hébergée par un hôte fort généreux qui ne lésine pas sur les dépenses. Il aurait été logique que pour sa première apparition, en tant que princesse, Daenerys ait été vêtue d’une robe de style westerosi mais accessoirisée comme celles de la noblesse, avec un tour de cou métallique et une ceinture. On pourrait arguer que ce choix dénote le statut d’exilés de Dany et Viserys et montre ainsi la précarité de leur situation, mais cela ne tient guère car le vêtement de Viserys n’a strictement rien qui puisse l’assimiler à une personne du commun.

S’il fallait choisir une explication autre que la traduction par le vêtement du statut de Daenerys, il faudrait se reporter sur l’expression de la modestie du personnage. La princesse ne veut alors que rentrer chez elle, a des aspirations simples et entretient un caractère discret.

Le choix d’une tenue de roturière constamment assimilée aux prostituées est donc un choix signifiant de la part de Michelle Clapton qui a cherché, outre à souligner la douceur et la passivité du personnage à ce moment de l’histoire, à nous montrer que cette jeune femme est bel et bien entre les mains d’un maquereau qui va vendre son corps pour son unique bénéfice.

Moon of my life

Michelle Clapton a choisi de faire porter à Daenerys, pour sa robe de fiancaille et sa robe de mariée, deux tenues couleur de lune, référence à la manière qu’à Drogo de l’appeler « Yer Jalan Atthirari Anni », « Lune de mes jours ».

Dany quant à elle le surnomme « Shekh Ma Shieraki Anni », traduit en français par « Mon Soleil étoilé », « My Sun and Stars », en version originale. Fun fact, l’accessoire le plus emblématique de Drogo, après son arak, est sa ceinture formée de disques d’or, symboles solaires, avec laquelle il forgera la couronne de Viserys. La symbolique du soleil et de la lune pour renvoyer au couple est très forte chez les Dothraki comme l’atteste la légende de la naissance des dragons racontée par les suivantes de Daenerys.

Passons cela pour revenir à nos chiffons si vous le voulez bien, et observons donc la robe de fiançailles/présentation de Daenerys.

Très différente de la robe précédente dans l’esprit, elle n’en respecte pas moins les fondamentaux puisque sa fonction est de montrer le corps de Daenerys. Elle en montre suffisamment pour que Drogo puisse évaluer la qualité de sa future épouse d’un point de vue purement plastique.

On peut aussi apprécier les deux épingles retenant la robe, dont on imagine parfaitement qu’elle tombe si on les retire. Daenerys n’est ici qu’un corps à vendre dont on se fiche des besoins ou des envies. Dans la scène qui suit celle de sa présentation à Drogo, elle marche docilement derrière son frère et Illyrio, protestant mollement et maladroitement à la perspective de son mariage prochain.

Les deux épingles au dragon tricéphale servent outre à tenir la robe, à afficher haut et clair le lignage de Daenerys. Viserys ne vend en réalité pas qu’une jeune et jolie vierge, mais aussi la descendante de la famille régnante de Westeros.

Sa robe de mariée reprend une fois de plus ces fondamentaux. Gris clair couleur de lune, comme toute épouse de khal qui se respecte, tissu vaporeux, épaules et dos dégagés, décolleté plongeant… Daenerys est une fois encore en vente, apprêtée afin de plaire à coup sûr et d’être rapidement disponible.


Lorsqu’elle remet cette robe pour allumer le bûcher de Drogo, Daenerys fait un choix symbolique marquant la fin de leur mariage.

Daenerys n’a pas au départ l’intention d’entrer dans les flammes, puisqu’elle offre sa protection à son khalasar. Ce n’est que lorsque le feu grandit qu’elle ressent un appel qui la pousse irrésistiblement dans le brasier.

Le choix conscient du personnage à cet instant est d’endosser sa plus belle robe afin de faire honneur à son époux et de marquer symboliquement la fin de leur union.

D’un point de vue symbolique, pas forcément calculé par le personnage cette fois, le fait de porter cette robe pour entrer dans le brasier marque la fin définitive de l’union entre Daenerys et Drogo, la robe partant en fumée en même temps qu’eux.


Mais l’autre symbole qui s’embrase pour ne plus jamais revenir par la suite est bien celui de la Daenerys esclave.

Cette robe était l’aboutissement de son asservissement, l’emballage qu’elle portait quand elle a été offerte en cadeau à un homme qui a abusé d’elle. Dans le bûcher de Drogo, Daenerys se défait définitivement de ce rôle, de cette posture passive qui avait pu être la sienne.

La consomption de la robe marque la fin de la Daenerys asservie. C’est une nouvelle femme qui va naître de ce bûcher désormais.

Valar Dohaeris.

L’expérience de l’asservissement qu’a connu Daenerys et sa culture westerosi lui font avoir l’esclavage en horreur et très vite, elle va se battre contre cette pratique. Son premier geste sera d’affranchir ses propres esclaves la nuit du bûcher de Drogo. Puis elle fera de même avec ses Asservis avant de s’en aller libérer toutes les cités libres.

Dans sa croisade contre les Maîtres, Daenerys va se mettre à arborer un accessoire très signifiant, le collier d’esclave.

Ce collier, terminé par une boucle servant à y fixer le cas échéant une laisse, marque le statut des esclaves de la série.

Les véritables esclaves arborent tous un collier de cuir large, dans le plus pur style du collier de chien.

La version de ce collier que porte Daenerys n’est pas semble t’il canonique. Il ne s’agit vraisemblablement pas d’un authentique collier, mais d’une création le rappelant.

Missandei, une fois affranchie et suivant le style de la Khaleesi, va à son tour arborer cet accessoire rappelant son ancien statut.

Pourquoi Daenerys ne porte t’elle pas de véritable collier ? La raison est assez simple. Et multiple à la fois :

  • déjà, c’est assez moche, on va pas gâcher les belles toilettes de la reine avec un merdier pareil ;
  • ensuite, Daenerys ne cherche pas à se faire passer pour une esclave aux yeux des maîtres, mais pour une sympathisante de la cause des captifs.

Ce collier a explicitement une valeur symbolique. C’est d’ailleurs sans doute pour cela que Missandei accepte, une fois affranchie d’en porter un similaire. Pour l’ancienne esclave, il ne s’agit pas d’un collier de servitude, mais d’un symbole, d’une déclaration en faveur de l’affranchissement.

Dans le même ordre d’idée, il est assez difficile de ne pas tracer un parallèle entre la robe que porte Daenerys lors de son audience avec l’un des Maîtres de Yunkai et les robes de Port Réal, j’ai parlé plus haut.

Infiniment plus ajustée et moins vaporeuse que les exemples vus plus haut sur les prostituées, cette robe évoque néanmoins les tenues des dames de la cour, comme ici Shae.

Même tissu léger, même encolure ici fermée par un collier d’esclave, ceinture à la taille. Pourquoi diantre, Daenerys irait-elle lorgner à nouveau de l’autre côté du Détroit pour cette entrevue ?

Tout simplement parce que cette mode sert totalement son propos : il y a déjà le fait pratique de pouvoir aisément associer à cette forme le collier d’esclave, mais il y a aussi une déclaration politique forte que de se vêtir à la mode d’un pays notoirement anti-esclavagiste. Par sa tenue, Daenerys rappelle au Maître qu’elle n’est pas la khaleesi, membre d’un peuple alimentant grassement les marchés aux esclaves de la Baie, mais une westerosi, fermement opposé à l’asservissement des humains.

Daenerys portera cette robe une seconde fois, après s’être emparée de Meereen. On peut alors noter qu’elle n’a plus le collier d’esclave, mais une version encore plus épurée de ce dernier, une plaque de métal tordue afin de former une boucle dans laquelle passe la partie supérieure de la robe.

C’est dans cette scène qu’elle décide de rester à Meereen pour gouverner. Et donc, symboliquement, cette robe marque la fin de sa croisade, et le début de ses emmerdes car en prenant cette décision de rester pour assurer la stabilité de la Baie des Esclaves qu’elle a allègrement fichue en l’air, Daenerys va s’enfoncer dans un bourbier pas possible jusqu’à se perdre elle-même. Cette robe ouvre et clôt donc le chapitre de la guerre de l’affranchissement.

« Pour aller de l’avant, retourne en arrière »

Ayant échappé à son statut et ayant lutté pour abolir l’esclavage dans la Baie, Daenerys déchoie brutalement de son statut de reine lorsqu’elle se fait emporter par Drogon jusque dans la Mer Dothrak. Faite prisonnière par le Khôl Moro, elle se voit contrainte en tant que veuve de Drogo d’intégrer le Dosh Khaleen.
Daenerys retombe ainsi dans son ancien statut, celui de femme soumise au bon vouloir des hommes, ici l’assemblée de khals.

Alors que ce passage de la saison 6 pourrait s’apparenter à un retour aux sources vestimentaire pour Daenerys qui a longtemps porté des vêtements dothraki, Michelle Clapton nous donne plutôt à voir une Daenerys prise au piège, ceci avec un léger détail : ses jambes.

T’as déjà vu Dany les jambes nues toi ?

Non.

Enfin très rarement.

Michelle Clapton explique que Daenerys ne se sentant en sécurité nulle part, ne quitte jamais son pantalon ni ses bottes de cavalière afin d’être sûre de toujours pouvoir s’enfuir si la nécessité s’en fait sentir.

Mais au Dosh Khaleen, elle ne porte qu’une simple robe et des sandalettes.

Pour Daenerys, ce costume marque le retour à son statut du début de la série. Elle est piégée par sa condition de femme, à la merci du pouvoir des hommes. Mais cependant, elle n’est plus la Daenerys des premières saisons. Elle est la Mère de Dragons, la Briseuse de Chaînes.

Si Qaithe l’a enjointe à retourner en arrière pour aller de l’avant, c’est afin qu’elle rejoue l’évènement qui l’a vue renaître. Au Dosh Khaleen, Daenerys remet en scène le bûcher de Drogo. Elle sacrifie, dans le sang et le feu, tout un groupe de khals et du brasier, va naître un nouveau dragon, elle-même.

La reprise de son nu comme conclusion, Jorah qui s’avance médusé vers elle tandis que les Dothraki se prosternent, bientôt rejoints par le chevalier éperdu d’admiration, tout ceci est une reprise de cette scène de la saison 1 où la khaleesi était entrée pieds nus en tenue d’esclave/prostituée dans le bûcher qu’elle a elle-même allumé, pour en ressortir dans le plus simple appareil.
Un de ces effets miroir dont la série est friande et qui fonctionne ici très bien.

Chiffonade conclusive.

Félicitations ! Vous êtes parvenus à la fin de ce billet !

Si vous êtes attentifs, vous remarquerez que je n’aborde pas du tout la dernière saison de la série dans ce billet, la faute à Daenerys, qui après son passage au Dosh Khaleen, est définitivement devenu un personnage différent, abandonnant ses croisades du passé pour se concentrer sur son objectif premier. Son chemin vers l’empowerment s’est achevé dans les braises de Vaes Dothrak et c’est une reine déterminée et sûre d’elle qui s’est révélée à la fin de la saison 6, un authentique dragon, descendant d’Aegon le Conquérant dont elle devient la réincarnation en saison 7.

Dans le prochain billet, après avoir vu de quelle manière l’esclavage et l’oppression ont marqué la garde robe de Daenerys, nous verrons comment elle joue de multiples influences pour composer un style vestimentaire personnel qui n’a clairement pas son pareil.

6 commentaires Ajoutez les votres
  1. Oh chouette un point chiffon pour patienter !

    Ma foi, La Dame, je reste admirative de votre sens de l’observation et de votre connaissance des costumes. C’est fou le nombre de signification que peuvent revêtir ces bouts de chiffons.
    Merci à vous et à bientôt pour un prochain article.

  2. Hoooooooooo j’adore les points chiffons !! C’est une super manière d’attendre, et j’aime beaucoup cette analyse. Merci Ma Dame !!!

    On avait déjà une interprétation des couleurs, et c’est seulement maintenant que je remarque qu’avant sa scène du brasier dans la saison 6 on n’a jamais vu Daenerys avec du rouge (ni même du noir ? Je suis moins sûre…). Damn j’ai de quoi réfléchir à présent.

  3. Damned, j’ai beau être stannisien, tu viens de me faire comprendre que Dany restait un personnage intéressant à suivre malgré les reproches qu’on peut lui faire ! Chapeau bas, je pensais pas écrire ça un jour ! 😉

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