Au-delà de la cible

Par les corbeaux d’Odin, que c’est difficile de faire un film ! Enfin, d’en faire un bon surtout parce que sinon, moi aussi je peux acheter une Super 8 sur le Bon Coin, filmer mes parents beurrer des tartines et donner une interview à Télérama en expliquant que mon œuvre, relevant du cinéma d’art et pas du cinéma de divertissement, dépeint le maelstrom métaphysique de la retraite tel un labyrinthe borgésien bichrome parce que le noir et blanc c’est l’ascèse, l’épure qui confine à l’essence même du Septième Art.

Non, faire un bon film c’est carrément autre chose. C’est voir au-delà de son sujet, dépasser le particulier pour embrasser le général, s’attacher à une problématique, à un fil conducteur et le suivre jusqu’au bout. Un bon film sait transcender son pitch, existe sur divers niveaux, nourrit la forme par le fond et vice versa.

Et je vous le donne en mille, « American Sniper » est de cette trempe là.
C’est qu’il a encore du répondant, le papi…

La polémique autour de « American Sniper » était tristement prévisible. S’attaquant à une guerre moderne ainsi qu’à un personnage controversé, explorant la guerre et les idéaux, Clint Eastwood, Républicain proclamé donnait carrément le bâton pour se faire battre.
Le refrain, toujours le même dès lors qu’un réalisateur américain ose aborder les guerres contemporaines et/ou faire des soldats les héros de son film, se chante sur l’air de « la propagande c’est vilain« . Clint Eastwood étant de plus un vieux, il a même droit à un couplet sur le thème de « t’es encore plus réac que Jean-Jacques Goldman« .
Tout est suspect dans « American Sniper » : le thème choisi, la guerre choisie, le personnage principal, le réalisateur, son aura, ses opinions politiques.

En l’espèce, « American Sniper » est un pur film eastwoodien, dans la longue tradition de ses héros troubles, des marginaux jamais réellement revenus d’un traumatisme quel qu’il soit, un traumatisme qui les façonne, et renvoie d’eux une image qui ne leur convient pas ou du moins dans laquelle il ne se reconnaissent pas. Certains héros eastwoodiens la subissent, d’autres la combattent, mais toujours, c’est le symbole même du héros, du sauveur, que le cinéaste interroge, questionnant autant l’humain confronté à la légende qu’il interroge l’usage et les rapports d’une société aux mythes qu’elle façonne.

Bien qu’il ait soutenu la réélection de George W. Bush, Eastwood avait publiquement pris position contre l’intervention en Irak après les attentats du 11 septembre. Un détail qu’il vaut mieux ne pas oublier quand on observe le cheminement de Chris Kyle vers la guerre, une guerre qu’il n’observe qu’au travers de son viseur, dans une progressive réduction des enjeux.

Le crime d’Eastwood, comme de la plupart des réalisateurs se servant d’une guerre comme toile de fond semble bien être l’absence de critique ouverte, de jugement de valeur, ou de pose outragée afin de proclamer combien la guerre c’est dégueulasse, ça fait mourir les gens et tout le tremblement. S’attendre à ce type de posture revient à nier la consubstantialité de la violence et de l’affrontement dans la nature humaine.
« American Sniper » traite ainsi entre autre de la confrontation de cette nature humaine avec cette violence. Le crime, l’homicide, acquérant un sens paradoxal pour le spectateur comme le personnage principal. La seule mission de Chris Kyle dans cette guerre est de tuer. Contrairement aux Marines qu’il protège, la mort n’est pas une chose qu’il donne quand les circonstances l’impose. Kyle est la circonstance et toute cible hostile dans le viseur doit être impitoyablemen refroidie. Il en va de la sécurité des soldats et ce travail devient peu à peu une responsabilité écrasante. L’obsession découle également d’un réflexe de survie chez le sniper qui pour oublier la nature même de sa mission, doit se concentrer uniquement sur la fin, histoire d’accorder moins de poids aux moyens.

Le point de vue de Chris Kyle est l’unique entrée proposée par Eastwood qui ne s’embarrasse pas de digressions. Avec un usage récurrent du gros plan et une fréquente utilisation de sa lunette pour donner à voir les cibles, le réalisateur nous immerge totalement le point de vue du sniper. Ce qui est à la fois pertinent pour la narration puisque nous explorons les rapports d’un homme à sa mission, mais aussi d’un point de vue formel, car l’homme suivi est tireur d’élite, et son travail consiste principalement à observer le monde au travers d’une lorgnette.
Ces choix de mise en scène sont aussi l’expression très claire de l’isolement de Kyle, aussi bien à la guerre que chez lui. Les personnages secondaires sont régulièrement renvoyés à des arrières plans flou ou des périphéries. Kyle est seul, même lorsqu’il est plongé au cœur de l’action. Sa vision des choses, petites ou grandes apparait étriquée, enfermée au sein d’un système de pensée et de valeurs. Du haut de son perchoir, Kyler embrasse un secteur entier, mais se révèle impuissant à protéger ses camarades lorsque ces derniers pénètrent dans des bâtiments. Impuissance encore lorsqu’il descend au sol et se vautre presque systématiquement dans des opérations où toujours, c’est la partialité de la vision qui le conduit à l’échec ou au drame.
Point d’orgue de cette idée, le duel final avec Mustafa, intrigue imaginaire, cristallise cette partialité de la vision. Obsédé par sa vengeance, Chris compromet la sécurité de ses hommes pour régler son compte au sniper syrien. Durant l’évacuation cataclysmique, Kyle est contraint d’abandonner son fusil derrière lui, image forte car faisant écho avec la scène d’ouverture où son père, celui qui lui a transmit les valeurs sur lesquelles il vit, lui apprend à ne jamais laisser son arme derrière lui.
Parce qu’il s’est laissé aveugler, Kyle a trahi tout ce en quoi il croyait. Il a failli à sa mission sacrée, à son rôle de chien de berger. Après cette erreur fatale, il ne peut donc que rentrer chez lui, arrêter la guerre et tenter de devenir autre chose.
J’en profite pour faire un aparté sur l’ouverture du film, et la manière dont Eastwood nous présente son personnage. Le spectateur, balancé in medias res se mange en pleine face le premier tir de Kyle en OPEX. Une séquence forte, où le personnage principal est mis devant un choix, celui de tirer ou pas sur un enfant fonçant avec une grenade sur des soldats. Le cut, abrupt à l’instant du choix de Kyle, le doigt sur la gâchette, pour basculer sur une longue séquence biographique est extrêmement pertinent parce qu’il offre la grille de lecture dont le spectateur a besoin. Il lui faut en effet comprendre qui est Chris Kyle et ce qui l’anime pour comprendre non seulement son geste mais surtout ses conséquences sur lui. Eastwood construit une réelle empathie avec son personnage principal, afin de laisser au spectateur la possibilité de s’imprégner de ce fameux point de vue qui fait l’essentiel du récit.

Alors après, je dois sans doute être de parti pris et tout hein, mais bon, dans cette trajectoire de Kyle, j’ai tendance à voir un regard d’Eastwood sur l’engagement américain en Irak. Une prise de distance rendue possible par l’usage du point de vue unique et étriqué du personnage principal. Kyle et l’Amérique partent en guerre pour se venger d’un agresseur. Motivés par la vengeance, ils ne voient que ce qu’ils veulent bien voir, consentent à tous les sacrifices (l’humanité, la famille) pour atteindre leur objectif, à savoir protéger les leurs en neutralisant la menace. Mais la vengeance a un prix et leurs aveuglements réciproques les conduisent à commettre une erreur aux conséquences tragiques. Vient ensuite la reconstruction, le travail de deuil de soi, et la naissance d’un idéal nouveau.
La critique, le discours, la remise en cause est là, au travers de la carrière de Kyle. Eastwood interroge pas tant la guerre en Irak que la guerre en général en l’illustrant via son plus petit dénominateur commun, le soldat.

Soldat qui ici est justement confronté, comme c’était le cas dans le brillant « Mémoires de nos Pères », à une image qui ne lui ressemble pas. Chris Kyle, en faisant son job et en accomplissant sa mission, devient une légende, la « Légende ». Entre le surnom qui lui colle à la peau, sa tête mise à prix par les Irakiens, et la reconnaissance émue des soldats qu’il a sauvé, Kyle ne se reconnait pas. Il joue parfois de sa réputation, mais pour s’en amuser, pour la dédramatiser. Face à un vétéran venu le remercier, il se dégonfle, baisse la tête, ne comprend pas. Pris à parti, il n’assume pas parce qu’il ne fait pas son métier pour les honneurs et la gloire mais parce qu’il croit en sa mission, et que cette mission est plus grande que lui.
La société crée le héros. Comme les soldats de « Mémoires de nos Pères » incapables de vivre avec leur légende, Chris Kyle n’arrive pas à comprendre tant est profond le gouffre séparant la réalité du terrain et les constructions a posteriori.
Pourtant Eastwood utilise Chris Kyle pour réinvestir sa figure légendaire à lui, son Pale Rider, son Homme des Hautes Plaines. Peu de différences entre ces trois personnages, trois morts, trois réprouvés qui hantent notre réalité en quête de leur vérité. Pain béni pour la convocation de cet archétype eastwoodien, les origines texanes de Kyle offrent au réalisateur la possibilité d’injecter un peu de ces images de l’Ouest, entre rodéo et vieux colt. Deux emblèmes d’une Amérique qui ouvrent et concluent d’ailleurs le récit de la vie de Kyle, assimilé alors à la figure symbolique du héros américain. Simple homme nourri d’idéaux, érigé au rang de légende, mais constamment sur la brèche, tiraillé entre mythe et réalité, deux pôles inconciliables.
Chris Kyle ne trouve d’ailleurs son équilibre que lorsqu’il assume sa part de mythe, en la mettant au service des vétérans. Eastwood interroge là l’idée de la transmission, comme il le faisait au début du film avec les scène entre Chris et son père. Le mythe, son message et la manière dont celui-ci se perpétue.

Et avec un fatalisme total, la réalité nourrit une fois encore la fiction et la filmographie d’Eastwood quand Kyle, enfin réconcilié avec lui-même, enfin capable d’assumer son statut, enfin en position de transmettre, est assassiné par un de ces hommes qu’il voulait aider.

L’ironie est mordante, le questionnement d’Eastwood autour des valeurs que voulait incarner Chris Kyle évident. Mais la réflexion n’est pas amère, car elle illustre, dans le générique final, le sens et le rôle du mythe. Pour la première fois depuis le début du film, Eastwood abandonne le point de vue de Chris pour laisser la place aux images d’archives de ses funérailles. L’exposé passe alors de pertinent à brillant quand la réalité de ces prises de vue, mêlant vétérans, blessés de guerre, soldats, hommes, femmes, enfants, se rassemblent pour un dernier hommage. Le héros et son mythe ont finalement une unique fonction, celle de transcender le particulier pour rassembler.

Clint Eastwood, que l’on a trop volontiers enterré ces dernières années, livre avec « American Sniper » un film polysémique qui peut aussi bien s’apprécier comme film de guerre que comme film d’action, sans se départir d’une dimension introspective, réflexive et d’une profonde humanité. Produire une œuvre aussi complexe n’est pas à la portée du premier péquin venu. Le faire à 84 ans alors que l’on a plus rien à prouver à personne ne l’est pas non plus.

« American Sniper » tente d’un bout à l’autre et à chaque instant de répondre à la question « Comment en sommes-nous arrivés là ? » : les raisons de l’engagement de Chris, son stress post-traumatique, l’engagement des Etats-Unis en Irak, la pérennité et la transmission des valeurs, leur pertinence…

Si je puis me permettre une ultime bafouille sur le supposé discours propagandiste de « American Sniper », je parlerai de la scène d’ouverture du film et surtout de ses premiers plans. « American Sniper » débute sur un écran noir, avec pour seul habillage la voix d’un muezzin. La première image est une contre-plongée sur un char américain, dont le vacarme du moteur couvre rapidement l’appel à la prière, ses chenilles détruisant ce qu’il reste d’un mur déjà abattu par un bombardement. Le muezzin sert ici autant à situer l’action qu’il produit une opposition entre cette voix humaine, porteuse d’un rite et d’une culture, et la mécanique bruyante et implacable du blindé, elle aussi porteuse de symboles. La suite, mettant un scène un sniper prenant pour cible une mère et son enfant continu d’appuyer cette idée. A mon sens, cette ouverture exprime très clairement la position et la réflexion d’Eastwood sur la guerre en Irak, dont il définit l’asymétrie, la brutalité, l’injustice et les aberrations, d’un côté comme de l’autre. Se faisant, il donne bien un point de vue, qui n’est en rien laudateur envers l’Oncle Sam mais bien critique, pertinent et juste.

Note : **/

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