Still Alive

En marge de la sortie de son dernier film, le réalisateur Neil Blomkamp s’est fendu de ce commentaire étonnant, que je vous résume en substance : « Elysium », je l’ai un peu foiré. »

Oh.

Neil.


“On m’a appelé ? » => colonel, sortez s’il vous plait.

Je ne viendrai certainement pas te contredire là-dessus, parce que je partage ton opinion. Après un « District 9 » plus que prometteur (malgré des faiblesses que l’on peut difficilement reprocher pour un premier film), le deuxième film de Blomkamp affichait certes une très belle énergie et une patte très distinctive, mais il se traînait dans un scénario lourdaud pas même sauvé par une mise en scène qui apparaissait soudain comme limitée.

Quand on a frappé si fort avec son premier film et que l’on est devenu un des espoirs du cinéma du genre, il est difficile de décevoir. Aussi, en retournant avec « Chappie » à un projet plus personnel, Neil Blomkamp rassure non seulement sur ses capacités réelles, mais, et c’est sans doute le plus important, sur sa marge de progression. L’incroyable énergie est là, le sens de la narration aussi, mais cette fois, le metteur en scène atteint ce qu’il cherchait désespérément sur ses deux premiers films : la dimension émotionnelle.

SPOILERS §

Pour mieux rebondir après « Elysium », Blomkamp reprend donc la même formule que sur « District 9 » en puisant sans un de ses courts métrages pour concevoir un long. Après « Alive in Joburg », c’est donc « Tetra Vaal » qui se voit développé sur un format de deux heures. Un réalisateur et une équipe de scénaristes lambda peineraient sans doute à convertir un court en un long sans laisser transparaître l’étirement et le remplissage. Blomkamp n’est pas de cette trempe. Comme « Alive in Joburg », « Tetra Vaal » n’est qu’une esquisse, la partie émergée d’un iceberg que le réalisateur va pouvoir exploiter. Il développe ainsi un univers entier, dont on devine encore, après deux heures de métrage, les potentiels non exploités.
Blomkamp s’impose une fois encore comme un metteur en scène geek dans le sens le plus pur du terme : créateur d’univers imaginaire complexe qu’il parvient à faire vivre de manière tout à fait crédible. Une force créatrice perceptible à l’écran, et qui surtout déborde de générosité, d’enthousiasme, d’énergie.


« Chappie », dans son élaboration et la manière dont il est exécuté est si semblable à « District 9 » qu’il en a presque les mêmes défauts. Pas tant question mise en scène, où Blomkamp se montre plus convaincant, que du point de vue de l’écriture. Comme dans « District 9 », « Chappie » souffre un peu d’un développement rondement mené se concluant de façon over the top sans que l’histoire ne le justifie réellement. Il est plus aisé de pardonner ce défaut ici, tant la fin de « Chappie » est chargée émotionnellement, rappelant les véritables enjeux du film plus efficacement que dans « District 9 ». Mieux vaut ne pas se poser trop de questions sur la PDG de Tetra Vaal incapable d’additionner 1+1 alors que ça crève les yeux que le sabotage des Scouts n’a pu être perpétré que par le personnage de Hugh Jackman. Ni sur le fait que l’Etat autorise une machine de guerre aussi puissante que l’orignal à être déployée dans Soweto.

Ces accrocs dans la mécanique d’ensemble sont en grande partie d’ailleurs imputables au traitement superficiel accordé aux personnages que je viens de citer, comprendre ceux de Sigourney Weaver et Hugh Jackman, trop unidimensionnels. Leurs actions apparaissent trop comme des prétextes à faire avancer le scénario, et pas comme les conséquences logiques de l’histoire sur eux.


C’est donc là que réside le principal problème de « Chappie ». Et c’est à mes yeux bien le seul. Parce que Blomkamp transforme chacun de ses essais, y compris celui de jongler entre les tons, avec autant de virtuosité que Bong Joon Ho (« Mother », « The Host », « Snowpiercer »). Ce qui n’est pas un mince compliment.

« Chappie » oscille en permanence entre divers genres, technothriller, pure SF, comédie, drame. Un pari difficile à relever mais qui s’avère indispensable à la réussite du film dans son ensemble. Récit d’apprentissage de son personnage principal, « Chappie » se doit d’être formellement une somme d’expériences afin de retranscrire la richesse d’une vie que son héros découvre pas à pas.


Le cheminement de Chappie sert une parabole sur la vie et son appréhension par l’humain. Après la venue au monde vient le temps des apprentissages les plus basiques. Et peu à peu s’ajoutent des vernis : comportement social, assimilation et application des valeurs de la communauté, émancipation.

Et puis cet instant de malaise de la découverte de sa propre mortalité, et la lutte pour la survie, au prix du reniement des valeurs apprises. En deux heures de temps, Chappie grandit sous nos yeux, et dans une conclusion parfaitement logique, il s’affranchit de sa peur de la mort en perpétuant son espèce, par le transfert de la conscience de Deon, puis la création du robot Yolandi. Cet acte de procréation définit avec une très grande pertinence tous les autres, résumant le besoin de créer la vie à celui de faire vivre, au travers de la descendance, les générations précédentes. C’est une quête explicite d’immortalité qu’accomplit Chappie.

Par le truchement de ce robot dépositaire d’une conscience, Neil Blomkamp s’adresse à l’humanité dont il tente, au travers de sa figure la plus fragile, l’enfant, une définition. Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il atteint son but, en frappant son public aux tripes. Certes il y a l’adorable Chappie qui avec ses oreilles de lapin et ses mots naïfs émeuvent dès les premières minutes, mais il y a aussi la tendresse absolue, régulièrement mise en péril par une violence omniprésente, qui sourd à chaque instant. Une tendresse des humains envers Chappie, de Chappie envers les humains, et celle que Blomkamp parvient à créer chez le spectateur.

Sur la forme, on est assez proche de la perfection atteinte par Spielberg dans « ET » où la charge émotionnelle était d’autant plus intense que le réalisateur parvenait à rendre le spectateur complice de l’attachement que les héros éprouvent l’un pour l’autre.


Blomkamp prend aussi un malin plaisir à définir chacun de ses personnages dans un rôle double, parent/enfant. Tous oscillent en permanence entre ces deux pôles. Chappie, enfant au début du film, devient celui qui donne la vie à la fin. Ninja et Yolandi, parents adoptifs du robot, sont des gangsters immatures vivant dans un squat rempli de jouets (mention spéciale à la figurine Mr Hankey sur la table de nuit : classe). Même leurs armes, peintes en rose ou jaune vif, ressemblent à des jouets. Deon et son collègue travaillent sous l’autorité d’une maman, la PDG, avec des figurines de leurs robots respectifs sur leurs bureaux. Des robots perçus comme leurs enfants pour lesquels ils ne reculeront devant rien dès lors qu’il s’agit de leur trouver une place en ce monde.

Pour autant, si l’humanité est au cœur du projet, Neil Blomkamp ne délaisse pas le contexte politique qui est le point de départ de son scénario. Sud Africain, le réalisateur met donc en toute logique les problèmes de violence de son pays au commencement de son intrigue, qui démarre sur un hommage explicite et assumé à « Robocop » (difficile de faire comme si on n’y pensait pas dans l’intro…).

Rapidement il oppose la robotisation des forces de police à la réalité organique des bas fonds de Johannesburg, principalement au travers de la première scène d’intervention des scouts. En opposant ainsi truands humains et policiers robots implacables, Blomkamp fait glisser en douceur son film sur la notion de l’existence, via l’intelligence artificielle. Le thème de la conscience est donc présent dès le début, et Blomkamp ne le lâchera plus jamais par la suite.

Ce thème de l’humanité et de conscience est donc ce qui fait au final « Chappie », question parfaitement traitée d’un bout à l’autre du film. Mais comme je le disais plus haut, on peut aussi percevoir le potentiel qui reste encore à cet univers, dont certains autres fondamentaux sont présentés, partiellement traités, mais pas forcément développés. Comme dans « District 9 » on perçoit donc la richesse inhérente à l’univers dépeint, ce qui donne une substance particulière au film qui apparaît alors comme une fenêtre ouverte sur un monde à découvrir.

Dernier point technique qui fait plaisir, bon sang : le premier nom au générique est celui de Sharlto Copley.

C’est bien les gars, on progresse. Les acteurs jouant des personnages en performance capture ont désormais droit à la pole position dans les crédits. On part de très loin (remember Andy Serkis relégué au dernier rang dans « La Planète des Singes : Origines » où il tient le rôle principal), mais enfin il semblerait que se balader sur un plateau en combinaison moulante avec des boulasses blanches collées sur les membres et une caméra fixée devant le groin soit ENFIN reconnu comme un vrai travail d’acteur. Certes, ce ne sont pas les subtilités du jeu de visage de Sharlto Copley qui sont ici mises en valeurs, mais plus un langage corporel sans parler de la voix du comédien (chose dont je ne peux juger puisque j’ai vu le film en VF). Mais il serait malgré tout malhonnête de résumer l’attachement que l’on peut ressentir pour Chappie à ses seuls oreilles de lapin. Le travail de l’acteur participe pleinement de sa crédibilité sur l’écran.

Tout comme le rendu visuel de Chappie. Pas un seul instant de doute en le regardant concernant sa réalité matérielle. Pourtant, le robot est intégralement numérique, corps recomposé sur celui de l’interprète.

Inutile de dire que le recours à la performance capture est parfaitement censé dans « Chappie » et ce pour plusieurs raisons. D’abord, avec les moyens d’aujourd’hui, il est plus facile de faire un robot numérique que d’en construire un qu’il faudra animer. Ensuite, le fait de pouvoir créer le robot numériquement donne une grande liberté à l’imagination. Enfin, pour les acteurs supposés lui donner la réplique, et susciter un sentiment d’attachement, il est infiniment plus facile de trouver le ton juste lorsque l’on fait face à un acteur de chair et de sang plutôt qu’à une poupée recouverte de tissu vert.
Et puis, le fond rejoint ici la forme. Chappie est un être conscient dans le corps d’un robot, et cette conscience c’est bien Sharlto Copley qui l’incarne sous la machine numérique.

Pourtant, malgré ses qualités, « Chappie » est en train de se viander tranquillement au box office. La faute en partie à une critique assassine qui lui taille un costume de niaiserie agitée. Le même genre de scénario qu’avec « Jupiter Ascending » plus tôt dans l’année, lequel est en train d’être sauvé par le public chinois d’ailleurs.

Je n’arrive pas à comprendre. Alors qu’il existe un réel consensus autour du manque de créativité des grands studios, où le cinéma croule sous les franchises exploitées souvent sans inspiration, on s’acharne sur des projets originaux comme « Jupiter » ou « Chappie » au motif que « les scénarios sont balisés et pi les personnages y sont caricaturaux et pi c’est niais », comme si les franchises suscitées n’avaient pas précisément ces défauts (ou alors est-on plus indulgent à leur propos ? Etrange considérant le piètre usage qui est généralement fait des franchises exploitées au cinéma. Oui, Marvel, c’est de toi que je parle), et surtout comme si on était aveugle à la qualité réelle des deux films que je viens de citer, qui démontrent d’une grande maîtrise de l’art cinématographique tout en ayant des choses à raconter.


Note : ***

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