Le chiffre et les lettres

Je ne sais pas à quoi je m’attendais, à bien trop sans doute. De toute façon, c’est de la faute d’Alan Turing. Tout est de sa faute. Que je sois là en train de vous écrire. Sur un ordinateur. Et que vous soyez en train de me lire sur le votre.
Comme le disait Mike dans « Hitman le Cobra » : « Salaud ! »

Alors on vient d’atteindre un point de non retour en matière de cinéphilie quand on est en à citer « Hitman le Cobra ». Mais on va tenter de ne pas s’arrêter à ce détail chagrin, y’a du film à chroniquer, y’a de la déception à exprimer, des commentaires totalement pas gentils et gratuits sur « j’aurais pas fait comme ça ».

Donc Alan Turing, sa faute, sa très grande faute, sa vie que depuis que je la connais, je veux un film dessus, mais un film qui déchire, avec de la mise en scène chiadée et du scénario subtil et tout.
En lieu et place j’ai eu un biopic très sage à la réalisation d’un classicisme épuré tendance téléfilm de luxe, mais avec un casting de oufzor pour faire illusion, starring : Sherlock, le fond de teint Chanel, Tywin Lannister, le chauffeur de Downton Abbey et 67% des acteurs de la BBC.

Et avant que vous ne régliez son compte à « The Imitation Game » sur la fois de mon intro désabusée, s’il vous plait : allez le voir. A cause de ce méchant d’Alan Turing.

L’un des principaux reproches à adresser au film tient dans le traitement réservé à Alan Turing, dont l’on pourrait résumer la personnalité à « foufou » après deux heures de visionnage.

J’exagère, certes. Il n’empêche que « The Imitation Game » parle de Turing aussi bien que « The Big Bang Theory » parle de Sheldon Cooper. Et là, ça fait peur. Car l’un comme l’autre peuvent se caractériser par leur léger syndrome autistique qui leur fait dire tout ce qu’ils pensent et penser tout ce qu’ils disent, ainsi qu’il leur confère une absence totale de second degré, de nuance, de sarcasme et par là même, un sérieux handicap social.

Voilà, grâce à moult scènes drôles et bien écrites, on peut résumer Alan Turing à ce trait de caractère. Qui le pousse à préférer la compagnie des mathématiques et des machines, à la logique apaisante.
Or on touche là assez vite aux limites de l’exercice. Traité sous l’angle de ses différences, Turing le génie visionnaire à l’esprit filou devient un grand escogriffe qui donne des envies de meurtres à ses camarades et ennuie profondément sa hiérarchie. Entre les deux, il construit une machine et sur un coup de bol mâtiné de génie, il va même gagner la guerre.

Ainsi vous ai-je pitcher, pour ne pas dire résumer « The Imitation Game », adaptation sage de la vie d’Alan Turing. Le film n’est pas mauvais en lui-même, il se laisse gentiment regarder et a un insigne mérite qui m’empêchera de dissuader quiconque d’aller payer sa place pour le voir : il fait découvrir l’existence de Turing au grand public. Jusque dans les années 70, les travaux menés à Bletchley Park étant classés secret défense, le travail de déchiffrage mené sur Enigma n’est devenu public que sur le tard, révélant la vérité sur une des armes les plus redoutables des alliés contre les forces de l’Axe. Si cette histoire a rapidement irrigué la culture populaire (deux exemples de films tournant autour de cette affaire, « U-571 » de Jonathan Mostow et « Oxford’s Crime » de Alex de la Iglesia), l’une des chevilles ouvrières de Bletchley Park, Alan Turing, est longtemps resté dans l’ombre. Connu d’un petit cercle d’initiés (généralement de toute personne ayant étudié de près ou de loin l’histoire de l’informatique), Turing n’a connu une réelle notoriété publique qu’au moment de sa grâce posthume accordée par la reine Elisabeth, en 2013.

Dire que le film est, malgré ses énormes faiblesses, un indispensable à la culture générale, semble superflu.

Ainsi, en tant qu’exposé scolaire à très gros budget, « The Imitation Game » a des qualités et des vertus certaines, un peu comme « La Dame de Fer » en son temps. Cependant, de bonnes intentions ne doivent pas non plus détourner des occasions manquées, surtout lorsque le film fait mine de traiter de certains sujets pour les abandonner aussitôt. Un truc que je déteste par-dessus tout : voir distinctement un réalisateur et/ou un scénariste poser une super idée sur le bord de la voie ferrée empruntée par le film, laissant au spectateur le soin de la regarder quelques instants avant de continuer.

Le truc de paresseux par excellence.

Ici par exemple, on nous rebat les oreilles, au détour de dialogues, que l’ennemi principal de l’équipe de Turing ne sont pas les Nazis, mais le temps. Deux scènes servent à poser cette idée qui n’est jamais réellement traitée. La première, lors de la réunion de briefing lorsque Mark Strong (je l’aurai vu deux jours de suite jouer les agents secrets cette semaine, c’est épatant. Et si je ne m’abuse, c’est au moins la troisième fois qu’il fait pour moi partie des services de renseignement britanniques au cinéma… Et vous cherchez encore le nouveau Bond les mecs ?) se pointe devant Turing avec sa montre à gousset pour lui expliquer qu’un Anglais meurt toutes les minutes et que ce serait bien de stopper l’hémorragie avant 17h, parce que Margareth a fait des scones et qu’il serait so lovely d’aller tous prendre le thé.
Ok, l’idée du temps comme un compteur morbide est posée, sera-t-elle maintenant traitée, suspens…
Nope.

Un peu plus tard, la voix off nous informe diligemment que « caytay le tan notre pir énemy », avec un gros plan sur une horloge qui fait tictac.
Est-ce que le montage sera par exemple au service de cette idée ? Non. Et là, je vois que vous me demandez comme serait-il possible, pâle sang bleu, de retranscrire l’idée du temps ennemi par le montage. Pour vous répondre, je vais vous parler d’un film qui n’a rien à voir avec la Bataille de l’Atlantique, « Cloclo », de Florent Emilio Siri. Un très grand film que vous devriez visionner, conseil d’amie, même si les costards à paillettes vous sortent des yeux.

Mettant en scène la vie de Claude François, Siri a choisi d’illustrer, de diverses manières, l’autodestruction du personnage, pris dans une frénésie, pris par le temps, s’agitant éperdument afin de combler quelque chose (je vais pas tout vous spoiler non plus, sinon vous ne le verrez jamais). Divisé en chapitres, le film voit son rythme augmenter graduellement du début à la fin, suivant le rythme de la vie de Claude François, mais aussi celui de sa musique. Le montage devient ainsi de plus en plus rapide à mesure que le film progresse (pour simplifier, les plans sont de moins en moins longs). L’effet est subtil, quasi imperceptible au premier visionnage, mais vous met, garanti sur facture, sur les rotules. La même idée aurait pu être appliquée ici, en étirant les plans alors que l’équipe de Turing patine, so to speak, dans la choucroute, pour accélérer le rythme au moment où enfin, ce diable de Christopher commence à bouffer des lignes de code like a boss. Vous allez me dire « han, mais si, trop que le film il fait ça dans la scène où l’équipe travaille à son premier déchiffrage ! »

Oui, et encore heureux, car cette scène (bien faite, même si pour en arriver là, on doit en passer par un passage un peu capillotracté) est justement supposée décrire la frénésie, l’angoisse, bref, ces instants de pure adrénaline qui précèdent le frakking « eureka ».

Si l’obsession pour les morts qui continuent de tomber est présente vie le personnage de Peter, dont le frère sert dans la Royal Navy, le thème s’efface peu à peu du film pour n’y revenir qu’à la grâce de dialogues, où se sera justement presque toujours Peter qui viendra rappeler les enjeux du travail de Turing. Même une série aussi maladroite que « Manhattan » (sur les équipes turbinant à Los Alamos pour concevoir la première bombe atomique) arrive à rendre plus tangible cette épée de Damoclès. Le film est ici assez paresseux, se contentant de plans sur Londres après le Blitz, des soldats dans une gare, ou des blessés de guerre débarqués d’une ambulance. Ce n’est pas mal en soit. Mais dans un film qui n’a pas fait de ce temps qui s’écoule son fil rouge, ces inserts passent presque pour de simples illustrations du contexte, voire des grosses ficelles bien rouges dans le cas du regard de Joan pour les estropiés qui rentrent dans un hôpital, au moment où le MI6 décide de ne pas utiliser les informations déchiffrées par la Hutte 8 pour sauver quelques vies.

Autre thème passé à la trappe, malgré sa présence, louable, à l’écran, celui de la dualité homme/machine. A bien des égards, Turing est présenté comme une machine. Un Terminator en tweed, avec des renforts en cuir sur les coudes. Son exposé sur le test qui porte son nom (lequel a fait l’objet d’un buzz ces derniers mois car on a cru qu’un programme informatique l’avait réussi, se faisant passer pour un être humain) semble bien là pour mettre cette idée en place, habilement monté en parallèle de son traumatisme d’enfance lié à la mort de son premier amour. Un choc qui l’enferme à jamais en lui-même et que le film a le bon goût de traiter sans jamais enfoncer le doigt dans le « tiavu il était homo !!! ». Un de mes regrets vient pourtant également de cela. Car si ce choc semble fondateur de ce que Turing est devenu, il n’est pas une fois encore, traité à l’échelle du film. Dans une sorte d’illustration tangible d’une déshumanisation (ou plutôt machinisation). Alors que pourtant, Alan Turing en personne pouvait fournir les clés de cette mise en scène. Il se trouve qu’en plus d’être un frakking génie, Turing était un excellent sportif, marathonien de surcroît, qui s’entraînait assidûment. Le film nous offre deux scènes de course à pied, faites pour illustrer les moments où ce pauvre Alan est limite nervous breakdown. Alors qu’il était si facile de nous monter ça dans un arc traitant de l’hygiène de vie, du maintien optimal des fonctions physiques pour supporter celles du mental. Genre.

Dans le même ordre d’idée, et bien que ceci soit sujet à caution, la mort de Christopher Morcom ne semble pas avoir été pour Turing qu’un deuil inavouable porté en silence toute une vie. Cette mort prématurée a été un des moteurs de la carrière de Turing, persuadé que Christopher, promis à un grand avenir, n’ayant pas eu sa chance, il revenait à lui, Alan, de porter son flambeau. L’idée est en elle-même très belle, et je regrette de ne pas l’avoir vue incarnée à l’écran. J’ai eu le sentiment de la voir quand Turing annonce à ses amis avoir nommé sa machine Christophe. J’ai eu alors la certitude que le film allait s’engager dans la voie oh combien enthousiasmante de l’incarnation de l’homme dans la machine.

Mais au final, j’ai un peu le sentiment que « The Imitation Game » ne présente explicitement qu’une sorte d’hommage posthume. On acquière certes très vite le sentiment (grâce au montage pertinent mêlant enfance, Seconde Guerre Mondiale et années 50) que le souvenir de Christopher n’a jamais quitté Alan Turing. Mais pour moi, l’idée selon laquelle c’est Christopher lui-même qui ne l’a jamais quitté, n’est pas apparente. Je pense n’avoir crue la percevoir que parce que je connaissais un peu Turing avant d’aller voir « The Imitation Game ». Et que j’ai projeté beaucoup d’intentions, étant donné que depuis que j’ai fait la connaissance du bonhomme, je me dis que sa vie ferait un sacré fichu de bon film.

Comme quoi, il faut TOUJOURS laisser ses espoirs, attentes, projections à l’entrée de la salle de cinéma. TOUJOURS, les gars.

J’invoquais tout à l’heure l’esprit de Margareth Thatcher en évoquant son récent biopic « La Dame de Fer ». Pour être parfaitement honnête, j’y ai beaucoup pensé dans la dernière scène de Turing, quand, abattu par son traitement chimique, réduit à l’état d’un corps tremblant abritant un esprit au ralenti, il regarde une dernière fois sa machine, avant d’aller se coucher. Exactement comme Maggie, petite vieille atteinte d’Alzheimer essuyait une tasse avant de claudiquer jusqu’à son salon.

Deux plans tragiques pour les deux personnages, réduits l’un comme l’autre à ce qu’ils auront craint d’être toutes leurs vies durant.

Et c’est là que je demande un arrêt sur image. Dans « La Dame de Fer », le personnage de Thatcher dit explicitement, au début du film, refuser de finir ses jours comme une petite vieille en robe de chambre en train d’essuyer une tasse dans sa cuisine. Après la conquête, l’exercice, et l’ivresse du pouvoir, sa chute semble se conclure sur cette image en plan fixe, terrible de morbidité.

La scène similaire dans « The Imitation Game » ne s’avère pas aussi puissante en raison de cette faiblesse du portrait d’Alan Turing déjà évoquée plus haut. La décrépitude physique et mentale, passe pour une conséquence du traitement, révolte en raison de sa cause (la criminalisation de l’homosexualité), mais pas tant de ses conséquences à l’échelle toute simple d’Alan Turing lui-même. La castration chimique est une sanction injuste qui le précipite vers sa fin prématurée, mais pas une sorte de cauchemar pour un homme qui voit peu à peu la machine se dégrader, se révéler incapable de quoi que se soit.

Au lieu des scènes au commissariat où Turing raconte à un policier ses actes de guerre (DAFFUQ), et qui ne servent qu’à justifier l’existence de la voix off, peut-être aurait-il mieux fallu mettre en scène le quotidien de Turing après le début de son traitement. Du coup, le film aurait eu une structure il est vrai très proche de « La Dame de Fer », mais je pense que cela aurait renforcé l’impact du final.
Surtout si le sujet de l’esprit survivant de Christopher avait été explicitement traité. Parce que là, le dernier regard de Turing sur sa machine et l’épilogue sur son héritage auraient gagné en force. On y aurait vu la consolation de cette fin tragique, par la reconnaissance du travail de Turing, animé depuis le début par la volonté de ne pas rendre vaine la mort de son premier amour.

Pour le coup, on sent que le film se concentre un poil trop sur l’homosexualité de Turing, au point d’en faire le premier carton de l’épilogue. Je comprends bien la raison de cet appui soudain. Il est dans le choix de faire raconter par Alan Turing son histoire en voix off. Cette confession qu’il va faire à un policier en salle d’interrogatoire est précipitée par la levée de son tout premier secret, celui sur sa sexualité. Mis sur le banc des accusés pour être inverti, Turing va donc faire sauter un à un les verrous posés dans sa tête, révélant tout. C’est donc la fin de ce premier secret qui entraîne l’histoire, et la chute.

C’est un choix, que je ne trouve pas des plus heureux, parce que je trouve un tantinet incongru que Turing rompt si aisément le secret sur Bletchley Park moins de 5 ans après la fin de la guerre.

Une dernière chose que j’ai apprécié concernant le film, sa façon d’aborder la mort de Turing. Le cyanure est évoqué au début du métrage mais personne n’est tombé dans le piège de la mise en scène de son empoisonnement, au risque de se prendre les pieds dans le tapi. On peut y voir la preuve d’une certaine finesse (éviter de jouer avec le feu de la légende) ou celle d’une énième paresse.

La légende veut en effet qu’Alan Turing, qui est mort après avoir ingéré du cyanure, l’ait absorbé en le mangeant avec une pomme. Ce serait, selon certains conteurs qui narrent leurs histoires à la lueur vacillante d’un vieil Atari, une référence à « Blanche Neige », plus particulièrement au film de Disney, dont Turing était fan et dont il chantait souvent, toujours selon les scaldes des Internets, la chanson de la sorcière. D’aucuns murmurent que c’est pour cela que quelques années plus tard, un certain Steve Jobs, élut une pomme un peu croquée comme logo de sa marque d’ordinateurs.

Légende que tout ceci.

Premièrement il n’a jamais été prouvé que Turing avait bien mis le poison dans cette pomme retrouvée près de son corps. Ensuite, il existe trouzmille versions sur l’origine du logo Apple et Steve Jobs a toujours été trop heureux de laisser dire tout et n’importe quoi à ce sujet.

D’où le côté épineux de mettre ainsi en scène la mort de Turing. Le film s’en tient à la version officielle, suicide au cyanure, et ne montre pas la mort. Très bien.

Mais bon, hein, esprit chagrin et un brin enclin à la rêverie que je suis, j’aime bien l’histoire de la pomme. J’aime bien parce que la référence à Blanche Neige et le fait que Turing aimait le film de Disney sont autant de détails touchants qui font glisser sur son personnage un je ne sais quoi d’enfantin. Et qu’au terme de sa vie, après l’humiliation publique et le traitement débilitant, il se réfugie dans un conte, où après avoir croqué la pomme empoisonnée, l’héroïne attend dans un cercueil de verre que son grand amour vienne la réveiller. Ça bouclait putainement la boucle avec l’histoire de Christopher, avec toute la figuration symbolique du cercueil/ordinateur et de la résurrection sous une autre forme. FRAK quoi. Frak. Pardon my french.

Après Stephen Hawking dans « Une Fabuleuse Histoire du Temps », il ne manque plus que le biopic sur Einstein, Newton et celui sur Nicholas Tesla pour qu’on attaque un cycle « Science All Stars ».

Note : **

PS : « Alan Turing, kurwa ! » entends-je hurler depuis chez nos amis Polonais qui en visionnant « The Imitation Game », se sont peut-être un peu sentis dépossédés d’une de leurs gloire nationale, juste après Jean-Paul II et leurs nombres de défaite en équipe sur « World of Tank ».

Car ce sont bien les Polonais qui ont fait pété la ceinture de chasteté d’Enigma en premier. Utilisée depuis les années 20 et mondialement reconnue pour être inviolable, Enigma intéresse rapidement les spécialistes du chiffre de tous poils. Les Polonais seront les meilleurs à ce petit jeu. Non seulement, possèdent-ils un modèle de la machine dès la fin des années 20, mais vont-ils employer quelques brillants esprits pour lui faire cracher le morceau. Ainsi, quand l’armée allemande commence à se servir de cette machine pour crypter ses messages, les Polonais ont déjà une petite longueur d’avance sur tout le monde, Allemands compris. Un des gros avantages des Alliés niveau renseignement, c’est que la foi en Enigma était immense chez les Teutons. Si certains avaient des doutes, au point de complexifier sans cesse la machine pour éviter tout brisage du code, d’autres resteront convaincus jusqu’à la fin qu’elle ne peut être mise en échec par un cerveau humain. Parmi ses croyants intégristes, l’amiral Dönitz, commandant de la flotte sous-marine puis de toute la flotte du IIIe Reich. Ironie du sort, ce sont les travaux des Anglais sur le chiffre de la marine allemande et leur exploitation de ces données qui contribueront à faire basculer la guerre en faveur des Alliés.

Suck it, Dönitz.

L’amiral Karl Dönitz, surnommé « Le Lion » en raison de sa facheuse tendance, à la fin des soirées un peu arrosées, à grimper à quatre pattes sur les tables pour imiter le roi des animaux.

Avec les modèles simples des années 30, les Polonais n’ont à tester qu’une centaine de millier de combinaisons possibles, ce qui est déjà carrément trop, même pour un mathématicien Polonais. Raison pour laquelle le cerveau qui turbine le programme du chiffre en Pologne, Marian Rejewski met au point une machine capable de brasser ces combinaisons. Le calculateur reçoit le nom de « bombe » sans doute à cause de son « tic-tac » incessant.

Le chiffre d’Enigma est brisé en 1938 (de façon systèmatique. Il avait déjà sauté avant, sur les versions civiles de la machine).

Ce qui n’empêche pas la Pologne de se manger une Blitzkrieg plein sa mouille l’année suivante. L’équipe de Rejewski fuit vers la France où elle est mise en relation avec les services secrets alliés.


Marian Rejewski

Alan Turing a rencontré cette équipe et ses propres travaux sur les bombes cryptographiques découlent directement des expériences polonaises. De même que l’analyse des premiers mots ouvrant chaque message est une faille du système Enigma découverte par les Polonais et non pas par les Anglais autour d’une pinte, comme le montre le film.

La difficulté des Alliés dans les années 40 tourne principalement autour de deux problèmes : chaque jour les Allemands changent la clé qui permet d’encoder les messages. Si on ne connaît pas la clé du jour, le travail de déchiffrage est quasi impossible. Or ces clés étaient embarquées sous la forme d’un livre à bord de tous les sous-marins allemands. La capture de ces vaisseaux étaient donc recommandées aux marines alliées (c’est le sujet du film « U-571 »). En de très rares, ces livres ont été récupérés avant que les commandants des sous-marins ne les fichent à la baille, accompagnés de leur Enigma. La possession de ce document a facilité, sur des périodes de temps courtes, mais tout de même, le déchiffrage des transmissions allemandes.

Colossus, enfin une reconstitution de la bête de course de Bletchley Park

Autre problème, directement lié à l’obsession des Allemands à noyer leur Enigma dès qu’un bateau ennemi les capturait, cette machine est évolutive. C’est d’ailleurs toute la beauté du système et sa dangerosité aussi. Le principe d’Enigma, pour faire TRES simple : on dirait de loin une machine à écrire. Sauf que chaque lettre est liée à plusieurs rotors. Selon le réglage de la machine, une lettre correspondre à une autre. Pour positionner les rotors, il faut donc posséder la clé du jour. Sur une machine à trois rotors, admettons que la clé du jour soit « CUL » (je sais, mais l’allemand a l’humour gras). L’opérateur va tourner les rotors de sa machine de façon à ce que le premier affiche la lettre C, le deuxième U et le troisième L. Chaque lettre du clavier est reliée aux trois rotors à la fois, chaque rotor portant toutes les lettres de l’alphabet. Imaginez les combinaisons possibles…

Avec 3 rotors, les Polonais ont déjà besoin de se construire un calculateur. Les Allemands iront jusqu’à 8 rotors pour les modèles de la Marine. De quoi s’arracher les cheveux. Et rendre nécessaire l’utilisation d’une bombe cryptographique. Régulièrement pendant la guerre, l’Etat Major a ainsi ajouté des rotors à la machine, au cas où. Régulièrement, Bletchley Park n’était plus en mesure de comprendre les émissions de l’ennemi. Il fallait donc reprendre le travail à zéro, construire une nouvelle machine et recommencer les tests. Parfois, la Royal Navy parvenait à chiper une Enigma sur un U-Boot, ce qui permettait d’avoir le type de machine auquel les analystes étaient confrontés à l’instant T. Mais la plupart du temps tout c’est fait à partir de calculs, d’attente face aux bombes en train de brasser, de pénibles séances où l’on devait tester les résultats pour se rendre compte que non, ce n’était pas ça…

Malgré ces difficultés, à la fin de la guerre, les bombes cryptographiques anglaises déchiffrent plus rapidement les messages de l’ennemi que les opérateurs allemands. L’efficacité des inventions Turingo-polonaises n’est plus à prouver, raison pour laquelle Churchill décide de conserver le secret le plus absolu sur le programme et fait détruire toutes les traces. Le secret ne sera partiellement levé que 30 ans plus tard.

Voilà, un petit complément pour redorer le blason de nos amis Polonais et rabattre un peu le caquet de ces vils Anglois.

Et pour aller encore plus loin, vers l’infini et au-delà => Cliquage recommandé.

PPS : je déconnais, pour l’amiral Dönitz…

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