« L’oeil de Jupiter était dans la tombe et regardait Caine »

« Mais où c’est donc qu’elle était passée ? », « Quasiment deux mois pour sortir un malheureux billet, das ist ein skandal ! », « Elle est pire que GRR Martin !!! »

Oui, ok. Merci pour la comparaison avec George d’ailleurs, ça me va droit au cœur.

Et pendant que je n’écrivais que dalle, il m’est arrivé de ces trucs les enfants ouhlala. Genre, je suis allée à un stage au fin fond de la Normandie (l’aventure est au bout du tout piti chemin de terre) afin d’affiner ma pratique d’un art martial H4RD C0R3, tellement badass que les débutants jettent l’éponge au bout d’un mois de tentatives infructueuses pour « pousser le machin« , et « tirer sur le truc » tout en ayant l’air tour à tour gracieux et martial.
Des barres…
Mais le plus difficile durant ces deux jours aura été de me faire alpaguer par un sensei végétarien tendance prosélyte :
« –Je suis végétarien.
Moi je suis mite en hakama.
Et comme tu ne m’as pas demandé pourquoi j’étais végétarien, je vais te répondre.
Sauf que je m’en fiche, en fait.
Tout commença un soir de printemps, alors que j’étais dans un...
Mais je voulais juste manger mon assiette de charcuterie en paix !!!! »

Cette anecdote carrément passionnante n’a aucun lien avec le film du jour. Et c’est tant mieux parce qu’en réalité, je n’avais absolument aucune idée pour l’ouverture d’un billet consacré à ce bijou qu’est « Jupiter Ascending ».

Un billet que je vous autorise à lire en mangeant un steak, qu’il soit fait au bœuf ou au soja.

Et je commencerai ce billet par un topo que vous attendez tous depuis des mois : le titre français de « Jupiter Ascending ».

Sobrement appelé chez nous « Jupiter : le Destin de l’Univers », le dernier bébé des Wachowski arpente dans nos hexagonales contrées les chemins tortueux des films aux titres ronflants qui fleurent bon le navets ultra budgeté. Comprendre en langage de critique ciné tendance marxiste : blockbuster hollywoodien décérébré.

C’est vrai que le « Destin de l’Univers », ça pose tout de suite son bonhomme, quand bien même l’Univers en question et son destin, le film s’est tamponne les amygdales avec une babouche. Le seul destin dont on se préoccupe étant celui de la Terre. « Jupiter : le Destin de la Terre », aurait été plus approprié à ceci près que les moins teubé d’entre les spectateurs potentiels auraient sans doute un peu buggé sur le mélange dans un même titre de Jupiter et de la Terre, quoi le fuck, et Mars alors ? Et Neptune hein ! Et Pluton ? Hein ? personne ne pense jamais à Pluton ! (c’est même pas une vraie planète)

Mais d’ailleurs, pourquoi s’embêter avec des mots aussi grandiloquents que « destin » et « univers » quand on a un titre original très facile à traduire et surtout très riche de sens ? « Jupiter Ascending », « L’Ascension de Jupiter ».
Oh, c’est classe ou bien ?

Non seulement il y a quelque chose de poétique là dedans, mais aussi de mystique, l’Ascension renvoyant consciemment à celle du Christ. Et surtout, cela renvoie à la trajectoire de l’héroïne, Jupiter Jones, partie d’un récurage de toilettes pour terminer souveraine galactique et propriétaire de la planète Terre. Même que les Wachowski font apparaitre leur titre juste après un plan sur Mila Kunis les deux mains dans la cuvette des cabinets. Plus évident, tu meurs.

Bien, ce détail passé, je peux enfin me concentrer sur le film en lui-même. Quel film… Alors là 2015 débute sur les chapeaux de roue. Après « Cloud Atlas », symphonie humaniste brillantissime menée avec le concours inspiré de Tom Tykwer, la fratrie Wachowski enchaine donc sur un projet solo et très personnel, reprenant en gros des thématiques similaires à celles développées dans la trilogie « Matrix ».

On se trouve dans « Jupiter Ascending » dans une sorte de zone de confort où les Wachos nous déroulent un récit aussi limpide qu’il cache une infinie richesse. Le parcours initiatique de l’héroïne est jalonné de sous-textes qui de déploient aussi bien sur le plan narratif que formel, dans un récit de science fiction épique qui emprunte astucieusement à toute la production du genre sur les 60 dernières années, de la même manière qu’il puise avec intelligence dans l’univers des contes.

Le tout sans une faute de rythme, sans jamais brader l’action, le développement des personnages principaux (le gros défaut du film étant le sacrifice des figures secondaires et de leurs sous-intrigues), ni la fluidité de l’histoire.

C’est également une leçon de divertissement comme on en voit que trop rarement. En appliquant des recettes simples mais efficaces, en empruntant des chemins archétypaux à excellent escient, sans se départir d’un certain génie pour la mise en scène, le film se hisse sans problème dans le très haut du panier de la science fiction.

« Jupiter Ascending » conte le destin peu commun de Jupiter Jones, enfant d’un père américain et d’une mère russe, au beau milieu de l’océan. Née sans pays, elle vit son existence avec résignation, dans la certitude de ne pas être à sa place dans sa vie de femme de ménage. Sa vie bascule lorsqu’elle est sauvée d’une meute de créatures vaguement roswelliennes par Caine, un type du genre étrange. Jupiter découvre alors être l’objet d’une guerre impitoyable entre les trois membres survivants du clan Abrasax, l’une des familles les plus puissantes de l’univers.

Space opera s’assumant parfaitement comme tel, « Jupiter Ascending » emprunte avec pertinence la voie des contes pour accompagner son public le long du récit. Comme le disait Terry Pratchett, « la science fiction c’est de la fantasy avec des boulons ». George Lucas l’avait aussi parfaitement compris, lui qui pour écrire « Star Wars », s’inspira du « Héros aux Mille et Un Visages » de Joseph Campbell, ouvrage décrivant la structure matricielle de tout récit initiatique.

Les Wachos vont ici appliquer une recette similaire, en convoquant des figures parfaitement digérées par leur public. Jupiter, femme de ménage reléguée aux tâches ingrates, est assimilable à Cendrillon. Caine, l’homme-loup, renvoie au grand méchant du Petit Chaperon Rouge d’autant plus aisément que son personnage oscille en permanence entre sa dangerosité et l’attirance que Jupiter éprouve pour lui. Ses bottes gravitationnelles sont en quelque sorte ses bottes de sept lieues. Les Abrasax sont des ogres. Les hybrides, mi-humains mi-animaux, qui assistent l’héroïne, lui confére une aura de princesse Disney.

Je fais une pose sur le terme de « princesse Disney ». Je ne l’emploie pas ici dans un sens péjoratif. Disney est un jalon incontournable de notre culture populaire. Il a été le vecteur de diffusion de ces récits initiatiques que sont les contes, pour des générations entières. Si les histoires pouvaient être déjà connues avant d’en visionner les dessin-animés, ces derniers ont littéralement imprégné nos imaginaires. Si Disney n’a pas inventé Cendrillon, Blanche Neige ou la Belle au Bois Dormant, il a imposé (mais non inventé) la figure du compagnon animal qui apporte son soutien à l’héroïne tout au long des épreuves traversées. Cette figure renvoie à une représentation de la pureté, la jeune fille innocente, proche de la nature, capable de communiquer avec les animaux.

En convoquant de multiples références aux contes et en peuplant leur film d’hybrides dont les gènes humains sont mêlés à ceux d’animaux, les Wachowski se réfèrent explicitement à cette tradition. Nul doute que si l’on adaptait « Jupiter Ascending » en dessin-animé pour enfant, Caine deviendrait un gentil loup meilleur ami de l’héroïne et Stinger un gros bourdon bourru.

Avec cette astuce habile, les Wachos posent leur récit sur des bases solides, leur public ayant depuis l’enfance intégré les pré requis du genre. Ainsi, lors de la scène potentiellement casse-gueule où les abeilles reconnaissent Jupiter comme une souveraine, rien ne bascule dans le ridicule ou le mièvre puisque tous les éléments de compréhension sont mis en place. A ce stade du film, celui-ci a déjà posé son ton et sa trajectoire pour que le contrat proposé soit accepté par le public, sans rechigner.
Public qui acceptera aussi de se laisser entrainer dans un univers riche, dont il aura conscience très vite de n’effleurer que la surface.

Pour moi, Mila, tu seras toujours Jackie

Comme à leur habitude, les Wachos développent une imagerie extrêmement puissante, rappelant encore et toujours l’essence même du cinéma. S’appuyant sur une direction artistique somptueuse (comme l’était celle du très réussi « John Carter ». Si, très réussi), ils échafaudent des plans évocateurs, se suffisant à eux-mêmes, tel la scène où Balem sort de son bain réjuvénant en contemplant l’œil de Jupiter (la planète, pour le coup), le premier passage de Jupiter (la fille, pour le coup) dans un rayon tracteur (sa première ascension, au sens propre comme au sens figuré), chaque plan sur un vaisseau spatial, ou ce combat entre Caine et un lézaroïde dans les ruines d’une cathédrale en flamme, impressionnant par sa puissance d’évocation.

Plus besoin pour les Wachos de prouver leur talent de mise en scène de l’action. Mais dès fois qu’on aurait eu des doutes, « Jupiter Ascending » enfonce le clou en balançant des morceaux de bravoure comme la course poursuite aérienne dans Chicago (tournée en live, respect). Les premiers affrontements sont d’ailleurs plein de changements d’angle qui ont tendance à brouiller les repères, le spectateur, comme Jupiter, ne sachant plus trop où il se trouve, sans que cela ne nuise jamais à la lisibilité. A noter que la dernière scène d’action, dans les ruines de la cité ruche, s’avère beaucoup plus fluide, l’action étant largement menée par Jupiter elle-même, dont le point de vue est quasi exclusivement celui du public.

Cette volonté de coller au regard de son héroïne pour proposer une expérience immersive au public est admirablement soulignée par l’emploi de la 3D, au service de la narration tout en sachant aussi mettre en valeur la beauté plastique du film.

Dommage dès lors que les Wachowski aient fait le choix de rompre ce point de vue pour offrir des scènes sans Jupiter. La première apparition des Abrasax est une rupture trop brute, même si elle est au service de la narration. Elle fait passer leur nature, la menace qu’ils représentent et leur essence même en quelques minutes. Si l’on ne saurait prendre les Wachos en flagrant délit de scènes inutiles, force est de reconnaitre que certaines, bien qu’indispensables, parce qu’elles brisent le parti pris du point de vue unique (comme dans « Matrix », notre appréhension de l’univers ne passait que par Neo), font perdre de sa force au film.

Lequel se trouve déjà desservi par ses deux principaux interprètes. Choisir Mila Kunis et Channing Tatum pour porter un space opera c’est au pire un suicide, au mieux une blague. Ici, on navigue un peu entre les deux. Avec un malus chacun de -2 en charisme et un répertoire de jeu étendu à 3 expressions les jours de vent favorable, Kunis et Tatum forment une doublette redoutable qui assassine littéralement l’implication que l’on essaie d’avoir pour leur attirance réciproque. Qui pour moi en tout cas, n’est pas passée. Peut-être en partie aussi parce que la romance n’est pas super bien écrite et semble surgir tout soudain au milieu d’une coursive de vaisseau spatial. Mais je pense tout de même que ça aurait mieux fonctionné si les deux têtes d’affiche avaient su développer un brin d’alchimie voire de tension entre eux.


Et être le sosie de Mugatu ça n’aide pas non plus…

Sans jamais souffrir d’un ventre mou, « Jupiter Ascending » déroule son fil, rythmé par sa structure inspirée des contes. Caine devra par exemple forcer les défenses des Abrasax par trois fois pour délivrer Jupiter. Des Abrasax dont les motivations troubles et les rapports à leur mère s’avèrent des plus malsains, allant gaiement de l’inceste au matricide.

L’emprunt aux contes, qui est une des forces du film, peut aussi générer sa faiblesse. En effet, et le fait est difficilement contestable, Jupiter est un personnage assez passif, qui prend souvent les mauvaises décisions, se laisse influencer et passe beaucoup de temps à se faire sauver. Dans les contes, cette passivité de l’héroïne se réfère à des schémas culturels où la femme est un bien que l’on s’échange. Une dimension présente dans « Jupiter Ascending » où ce n’est pas tant Jupiter qui est l’enjeu du conflit que son héritage. Mais la passivité se réfère aussi au caractère éducatif des contes mettant en scène des jeunes filles qui passent toutes, symboliquement et souvent même littéralement, du statut d’enfant à celui d’adultes. Une transition subie par toutes au moment de la puberté, contre laquelle elles sont impuissantes. Or, Jupiter est bel et bien impuissante face à la métamorphose qu’elle subit, de femme de ménage à reine, puisque ce sont les évènements, et les autres, qui décideront pour elle.

Si la (relative) passivité de Jupiter est logique dans le cadre d’un conte, dans celui d’un film au XXIe siècle, dans un monde où existe le test Bechdel, cela peut coincer.

Cependant, même sans prendre en considération la nature de conte de « Jupiter Ascending », il faut aussi observer la nature des évènements auxquels l’héroïne est confrontée. Femme de ménage le matin, cible de chasseurs de prime extraterrestres l’après-midi, reine de la Terre le soir, Jupiter reçoit énormément d’informations, de traumatismes, et peut difficilement dans le contexte qui est le sien, s’imposer comme maîtresse de son destin. Originellement, les Wachowski avaient prévu de faire de « Jupiter » une franchise qui ne verra jamais le jour. Il faudra donc se contenter de ce premier et unique chapitre mettant en scène une héroïne découvrant la nature de sa réalité et acquérant subitement d’immenses pouvoirs (le malaise de Jupiter face à ces révélations est bien exprimé dans l’épilogue où on découvre qu’elle n’a rien changé à sa vie). Il y a pourtant fort à parier que les scénarios suivants auraient développé d’autres facettes du personnage, après qu’elle ait digéré la vérité.

Malgré la beauté plastique du film, sa qualité globale et le plaisir que j’ai pu avoir à le regarder, je me suis sentie un peu triste en regardant défiler le générique. Depuis que la Warner leur a fait confiance pour « Matrix », les Wachowski on considérablement galéré. « Speed Racer » pour génial qu’il soit a été un bide retentissant. A tel point que pour un projet aussi ambitieux que « Cloud Atlas », ils aient dû passer par des modes de production indépendants. Si la Warner a permis, heureusement, que se fasse « Jupiter Ascending » (accordant même une rallonge de temps pour peaufiner les effets numériques du film, dont la sortie était originellement prévue pour l’été 2014), celle-ci a retropédalé. Les Wachos, lâchés par les studios, c’est moche, mais lâchés par leur public, c’est pire.

Après l’enthousiasme du premier « Matrix », les partis pris des deux réalisateurs ont dérouté, jusqu’à ce qu’ils s’aliènent une partie des fans de la première heure. Le défaut des Wachowski est en effet de rejeter constamment le public de sa zone de confort : la Matrice n’est pas un grand méchant mais un organisme où deux espèces vivent en symbiose, « Speed Racer » est un film pour enfants poussant très loin les expérimentations graphiques et l’hybridation du medium, « Cloud Atlas » est une symphonie, « Jupiter Ascending » est autant un conte qu’un space opera. Et bien que tous ces films soient viscéralement estampillés Wachowski, tous traversés par les même obsessions, les mêmes thématiques, les mêmes lignes de force, ils peinent à convaincre tant leur forme déjoue les attentes du public.

Pour mémoire, M. Night Shyamalan a connu une fortune similaire. Après avoir convaincu sur « Sixième Sens », il aura passé le reste de sa filmo à tenter de prouver au monde entier qu’il n’était pas un réalisateur de films à twists : « Incassable » est tout du long on ne peut plus explicite sur la nature des différents protagonistes, « Signes » joue sur le caractère trouble d’une sorte de prophétie comme deus ex machina dans sa conclusion, tout comme « La Jeune Fille de l’Eau », « Le Village » contient un pseudo twist que Shyamalan désamorce à mi-parcours comme un pied de nez aux attentes de son public, « Phénomènes » ne contient rien qui puisse s’apparenter à un twist. Et au final, parce qu’une partie du public attendait une structure aussi roublarde que « Sixième Sens » dans chacune de ses productions, elle s’est trouvée déçue que la formule ne soit pas reproductible à son envie. Shyamalan a fini par s’épuiser et à abandonner l’exigence structurelle et formelle de ses premières œuvres pour n’accepter que des films de commande type « Le Dernier Maître de l’Air » ou  »  » (il y a même une époque où il disait partout qu’il voulait réaliser un « Twilight »…).

Si les Wachos devaient suivre le même chemin, ce serait particulièrement triste. En attendant, ce qui est sûr c’est que « Jupiter Ascending » sera leur dernière grosse production avant un sacré bout de temps. Celui de restaurer la confiance des studios ou de trouver une tête brûlée désirant capitaliser sur leur capacité constante d’innovation, leur imagination prolifique et leur admirable sens du mixage culturel.

Note : **/*

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