Ours is Fury

Vois-tu klein lecteur, il fut un temps où j’étais tankiste. Techniquement je le suis toujours d’ailleurs, la joie du free2play, mais comme je n’ai pas fichu les pieds sur World of Tanks depuis un bail, on va garder l’imparfait, si tu veux bien.
Oui, World of Tanks. J’espère que tu ne m’as pas imaginée en train de rouler dans un Leclerc, sois un peu réaliste veux-tu.

Bref, du temps où j’étais tankiste, j’aurais mérité d’être tondue car je ne jouais qu’allemand. Ayant choisi la glorieuse carrière du chasseur de chars et voulant bénéficier d’un matos de pointe collection printemps été 1943, j’ai donc opté pour du char teuton, sans tourelle qui tourbilol mais avec un canon tellement précis qu’il peut te faire une appendicectomie à 300m.

Bien qu’il m’ait été répété et affirmé avec l’aplomb et la force de conviction d’un rhinocéros en pleine charge que les chars, la cavalerie toussa, ce n’est pas VRAIMENT une arme sérieuse, j’ai malgré tout développé un faible pour ce qui roule sur des chenilles. Et par voie de conséquence, « Fury » me faisait sournoisement et explicitement de l’œil, m’ajoutant de plus, histoire de ferrer le poisson, un Brad Pitt dedans le Sherman.
Je suis QUI pour dire non ? Hein ?

Aller, trêve de bavardage, on embarque. Pour chaque place achetée, un char Leclerc sera constr…. Oh wait…

Posons tout de suite les choses à plat : David Ayer n’est pas un réalisateur dont j’attends grand chose, la faute à son « End of Watch », film vain, prétentieux et mal tenu, écrit à la truelle et médiocrement mis en scène. Et au catastrophique « Sabotage », sur lequel j’ai même été incapable d’écrire.

Aussi « Fury » ne partait pas chez moi avec de très hautes attentes. Tout au plus avais-je l’espoir d’y voir un ou deux jolis combats de chars. Et Brad Pitt en mode

Sinon je m’attendais à un « End of Watch » dans un Sherman, ni plus ni moins.

Et j’ai eu….

« End of Watch » dans un Sherman mais en pas trop mal fait.

Attention, « Fury » est un film plus qu’imparfait. Il est même farci de coquilles ras la tourelle. Pourtant, David Ayer s’y donne la peine d’adopter un point de vue et de s’y tenir. Cela n’enlève rien au scénario maladroit, ni aux tactiques pour recalé de l’école de guerre. Cela ne veut même pas dire que l’action sera bien filmée. En la matière, cependant, il faut reconnaître que David Ayer a fait quelques progrès notables depuis « Sabotage ».

« Fury » est supposé se dérouler durant le mois d’avril 1945 en Allemagne. Un mois plutôt pépère côté américain où les forces alliées jouent au rouleau compresseur sur la face d’un Troisième Reich moribond, s’efforçant de garder la tête haute dans un dernier barout d’honneur désespéré.
Contexte historique dont David Ayer n’a strictement rien à faire. Il le démontre très vite en imposant à son film une esthétique aussi pertinente que surprenante, celle d’un film post-apo. Quitte à faire passer avril 45 pour un impitoyable chemin de croix des blindés alliés. Ce qui en fait, est faux, mais on s’en fiche un peu. On est venu voir un film, pas le documentaire « Apocalypse ».

En déplaçant son récit vers une représentation très graphique des derniers jours du Reich, Ayer s’affranchit de l’exactitude et de l’Histoire, poussant son film dans une voie intéressante.
Assez rapidement, on comprend que les personnages et les situations sont transposables sur n’importe quel conflit, réel ou imaginaire. L’idée maîtresse de « Fury » est moins l’hommage aux tankistes américains que la dépiction de l’Apocalypse. Les personnages, américains ou allemands sont tous présentés comme des morts en sursis. L’espoir, l’idéal, n’existent pas dans cet univers régit par la mort.

L’équipage de Fury traverse une Allemagne grise, jonchée de cadavres, où la Faucheuse guette à chaque coin de rue. Les questionnements moraux n’ont plus droit de cité, seule compte la survie. D’où l’indispensable endurcissement du personnage de Rookie Mc Noob, incarné par celui qui jouait D’Artagnan dans « Les 3 Mousquetaires 3D ». Tape ta référence, je sais.
Ce personnage, krékré original du bleu bite qui débarque au milieu des vétérans qui vont lui apprendre à vivre et à mourir comme un vrai bonhomme, sert donc, de façon krékré originale, de référent au spectateur. Spectateur qui face à une si KOLOSSALE ficelle ne peut que soupirer légèrement d’ennui, surtout dans la beaucoup trop longue et ultra chiante séquence dans l’appartement des Allemandes.
Ventre mou du film supposé définir les rapports entre les personnages et créer un pseudo drama, ce passage aurait sans nul doute gagné à être coupé au montage, ou a minima, complètement réécrit. On sent bien qu’on essaye de nous jouer une partition émotionnante, mais l’écriture pataude et le manque de maturité d’Ayer échouent à rendre justice à ce passage, qui plus est plombé par un personnage de fraulein qui d’une scène à l’autre semble comprendre l’anglais avant de ne plus rien entraver sans parler du fait qu’elle ne sache pas vraiment ce qu’elle veut, ni si elle a peur, oh tiens, des œufs sur le plat…
Ces Européennes, tellement versatiles…

Si l’on oublie ce passage raté, le reste du film se tient sur un rythme plutôt bon, et une mise en scène oppressante. David Ayer parvient bien à créer un sentiment d’insécurité dès lors que les personnages se situent à l’extérieur. Les deux seuls endroits où ils semblent en sécurité sont en effet l’intérieur du char et le fameux appartement. Dès qu’ils mettent la tête en dehors, c’est la mort qui semble les attendre.
L’effet de conditionnement du spectateur est plutôt bien rendu puisque dans le final, il conduit à ce sentiment de chaos total quand pour sauver sa peau, D’Artagnan 3D n’a d’autre choix que de quitter le ventre de Fury. Mine de rien, Ayer construit dans son film un vrai dialogue entre le dedans et le dehors et en joue afin de créer un sentiment d’oppression, paradoxalement plus fort dès que les personnages se trouvent à l’extérieur, l’intérieur étant perçu comme une zone de refuge et de confort (c’est un tantinet freudien tout ça en fait…).

Fidèle au genre post-apo, David Ayer choisit d’exprimer une violence crue afin de maintenir l’impression de danger constant. La mort imprègne littéralement le film jusqu’à s’imposer comme un personnage à part entière. C’est son omniprésence qui explique le comportement des personnages, et leur décision finale, aussi stupide qu’incompréhensible.

« –Cheeeeeef !!!!!! Cheeeeef!!!!! Ya la moitié de la Werhmacht des SS nazis du Troisième Reich qui se ramène sur notre museau !!!!
Cool. Killin’ nazis !!!
Ouais mais on est déchenillé au milieu d’un carrefour et totalement isolé sans renforts dans le trou du cul de la Germanie, chef…
KILLIN’ NAZIS !!!
Bon, ok. »

[Dans un univers normal….

« –Cheeeeeef !!!!!! Cheeeeef!!!!! Ya la moitié de la Werhmacht des SS nazis du Troisième Reich qui se ramène sur notre museau !!!!
Damned, et nous sommes déchenillés au milieu d’un carrefour ainsi que totalement isolés sans renforts dans le trou du cul de la Germanie ! Bon, on chope nos armes, on se tire de là, et on file prévenir les copains !
Chef oui chef !« 

Oui, cette décision de Aldo the Apache est d’une bêtise sans nom. Rien ne l’oblige à tenir ce carrefour sur lequel il a eu le malheur de se prendre une mine. Un malheureux hasard, rien de plus, rien de moins. Rien ne l’oblige à arrêter une colonne de 300 SS prépubères cuvée 1945 à la seule force de ses petits bras.
Sauf le fait que « Fury » est bien un film post-apo qui aura mené ses personnages désespérés, désabusés, désillusionnés au bout du rouleau.
Le suicide collectif final peut ainsi s’expliquer par les lois du nihilisme. Morts depuis les premières secondes du film, les membres d’équipage du Fury sont au final confrontés à un choix : attendre d’être cueillis par la mort ou choisir quand et comment. Il ne faut y voir aucune logique tactique, survivaliste, ou même rationnelle. Depuis les premières minutes du film, David Ayer nous a conduit dans un univers parallèle, dans un monde à l’agonie où il ne peut y avoir de vainqueurs. Le dernier plan, montrant l’épave du Fury entouré des cadavres des Allemands, est plus qu’explicite à ce sujet.
David Ayer aurait-il eu meilleur compte de placer l’action de son film dans un autre conflit, voire, côté allemand à la même époque ? Aurait-il rendu son propos plus pertinent en présentant la chose du point de vue d’une armée vaincue acculée au désespoir ? Sans doute.
D’ailleurs, l’ambiance générale, poisseuse, noire et malsaine collerait plutôt bien avec un film sur la garde impériale de Warhammer 40 000. Mais je dis ça, je dis rien…


« -Mais enfin chef, votre idée est totalement suicidaire en plus d’être déb…
-Silence le Rookie ! J’ai des galons ! Je sais donc forcément ce que je fais !!! »

« Fury » ne peut s’apprécier si l’on y cherche un tantinet d’exactitude historique ou même, soyons fous, des réactions dignes de mecs surentrainés à « killin’ nazis » depuis à la louche, 1942…
A noter que côté allemand, on sent que les meilleurs éléments sont morts sur le front de l’Est parce que dans l’ensemble, ils forment une sacrée bande de flèches.
Mis à part le chef de char Tigre qui semble savoir ce qu’il fait, on croise tout de même un sniper qui met une balle dans la tête d’un papi plutôt que dans celle de Brad Pitt qui est à quoi, 1m50 de là et parfaitement visible en haut de son blindé, ou cet officier grand Stratéguerre qui fait encercler le Fury par ses hommes parce que bon, c’est tellement fun de les regarder se faire trancher en deux par des mitrailleuses quand on a des putains de rockets anti-char tout le tour du ventre (et quand on sait très bien qu’un Sherman c’est aussi solide qu’une motte de beurre. Enfin, pour un Allemand avec des Panzerfaust) mais on va pas s’en servir, se serait dommage, du bon matériel comme ça, voyons, ach.

Oui, il y a de la Razzie médaille militaire à la pelle dans « Fury ». Avec mention spéciale pour Hans, 17 ans, newbie dans la SS, qui laisse D’Artagnan 3D en vie parce que…. Euh…. Il est supposé être le reflet du soldat Mc Noob au début du film, l’âme pure et charitable qui veut pas tuer des nazis parce que c’est pas bien de tuer des gens ?
Ce vrai/faux suspens final démontre la maladresse avec laquelle le scénario a été écrit, et qui contribue largement à rendre « Fury » terriblement bancal.
Efficace, prenant, bien pensé d’un point de vue formel et doté d’un regard, d’une logique, soit tout ce qui faisait défaut à « End of Watch » ou « Sabotage », « Fury » reste à ce jour le meilleur travail de son réalisateur. Ce n’est pas brillant, c’est très loin d’être parfait, ce n’est même pas vraiment bon, c’est juste un job honnête avec une ambiance très intéressante.

David Ayer se fend même de quelques moments de grâce, quelques plans courts mais marquants comme celui sur le fugitif combat aérien. Des moments où l’esthétique pure se mêle à l’horreur de la situation : les lignes des bombardiers avançant en une impressionnante masse dans le ciel sont aussi belles qu’annonciatrices d’un déluge d’acier sur une quelconque ville allemande, et les trajectoires courbes des chasseurs allemands qui fondent sur eux promettent un massacre d’un côté comme de l’autre.

Cependant les éloges doivent s’arrêter ici céans car « Fury » a ceci d’avoir été scénarisé par David Ayer, dont la subtilité n’a d’égale que la maturité. Résultat, le script se foire dans les grandes largeurs à coups de maximes « tro profondes é rayflaychies tu voa« , de poncifs tellement énaurmes qu’on jurera des starslayers, défauts d’écriture paresseuse qui passeraient sans doute si David Ayer se montrait capable de rester cohérent juste une fois de temps en temps. Parce que bon, la scène déjà décriée avec les Allemandes est en l’espèce une œuvre d’art de « je raconte n’importe quoi et j’en ai strictement rien à carrer » comme je n’en avais plus vu depuis « End of Watch ». Le cas de Emma, la petite gretchen, est le couronnement de l’édifice : « Ach, des zoldats américains dans mein Klein appartement ! Ch’ai sehr sehr peur d’être fiolée ! Mais bon, le petit tankiste est scheun so che fais lui chanter ein lieder afant de me rouler dans le stupre afec lui, ja. Ich liebe dich mein yankee !  » => MAAAAAAAYDAAAAAAAY
Personne n’a dit à David Ayer qu’en l’espèce c’était n’importe quoi, mais d’une telle force que je crois bien que sur l’échelle du n’importe quoi il vient de redéfinir l’échelon supérieur ?

Mais bon je gueule sur Emma, que dire du soldat Rookie Mc Noob et de son initiation à la virilité consistant à 1) le bizuter parce qu’on est comme ça dans la cavalerie, 2) le faire boire parce qu’on est comme ça dans la cavalerie, 3) le faire coucher avec l’autochtone parce qu’on est comme ça dans la cavalerie, 4) lui faire exterminer la moitié de la SS parce qu’on est comme ça dans la cavalerie. Des hommes, des vrais, avec des ballz en titane que l’on aime à déposer fermement sur le front de l’adversaire.
In fine, après avoir 1) nettoyé le Shermann, 2) bu, 3) trempé son biscuit, 4) kill moar Nazis than the Bear Jew (easy….), Mc Noob devient un membre à part entière du glorieux club des ballz en titane et reçoit son nom de guerre. Oh.Yeah.
Ce n’est pas le schéma qui me gêne en lui même. Le personnage du nouveau qui déboule dans un monde dangereux et sauvage un peu comme moi quand je vais dans les écoles primaires et va se trouver changé au contact de ce monde et de ses hommes, ce n’est ni nouveau, ni honteux en soit. Et c’est là qu’on touche au problème du « c’est pas l’histoire qui compte mais la façon dont on la raconte ». Que le chef de char force Mc Noob à tuer un Allemand pour se faire la b***, soit. Je veux dire c’est totalement dans l’esprit du film. Que notre bon Rookie tombe éperdument amoureux d’une Allemande en 2 mn de présence dans la même pièce et un interlude sexy comique de 30 secondes, et que la mort tragique de cette dernière même pas une heure après sous les bombes endurcissent son petit cœur tendre, là par contre, ça ne passe plus.
Pas plus que ne passera la grossièreté de l’initiation à coup de gnôle, de grosses blagues, ou d’échanges virils mais corrects.
Comme toujours chez David Ayer, il y a quelque chose de lourd, de grotesque tendance demeuré qui interdit à la sauce de prendre.
Ajoutez à cela que malgré son imagerie très évocatrice et son ambiance visuelle efficace, « Fury » passe son temps à nous montrer, par le menu et avec les ficelles qui dépassent que la guerre, c’est DUR, ça CHANGE les hommes, et même que les hommes, ils SOUFFRENT.
Genre Brad Pitt qui va pleurer sur un pneu avec dignité, il SOUFFRE vachement, à cause de la GUERRE, parce que c’est DUR.


En gilet jaune, parce que la sécurité avant tout, flûte.

J’avais compris David. Et puis bon globalement, je ne suis pas Monsieur Cécile Duflot quoi, ça fait quelques années que j’ai saisi le concept général. Moi et 99% de ton public en fait (à l’exclusion donc, de Xavier Cantat, et des 2-3 hippies échoués par hasard dans la mauvaise salle de cinéma).
Et je dis pas ça que parce que je n’aime pas être prise pour une idiote. Non je dis ça aussi parce que c’est LE défaut majeur de ton cinéma, avec celui (visiblement en voie de guérison quand même) de ne pas savoir tenir une cohérence interne.

Si « Fury » avait été écrit avec autre chose d’un Sherman, David Ayer eut pu s’en tirer à meilleur compte. Malheureusement, bourrin il est, bourrin il restera. Si les progrès sont notable, appréciables et louables, si les intentions sont pour une fois affichées et surtout tenues, il reste une œuvre qui peine à être autre chose qu’une composition efficace et prenante. Ce qui pour du David Ayer, est déjà pas mal.

Note : *

PS : si d’aventure cela parle à quelqu’un, je suis As du Char en Loltraktor. Respectez mon autorité.

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