Overly attached girlfriend

Bien, j’en ai assez de chercher une intro digne de ce nom pour publier enfin mon billet sur « Gone Girl ». C’était un des films que j’attendais le plus cette année .Largement. C’est à dire que bon, David Fincher sait me parler.
Et que ce n’est pas avec son dernier film que je vais me calmer à son sujet. Parce qu’il fait parti de ces metteurs en scène rares et précieux qui transcendent leur sujet en le convertissant en caléidoscope. Parce que son exploration du genre humain est aussi puissante qu’elle est pertinente. Et qu’il parvient à faire tout cela en exploitant une forme aussi complexe qu’elle semble épurée.
De cette apparente simplicité nait ici un grand film, sans doute son meilleur à ce jour, répond et plus encore à toute mes attentes.

ET JE VAIS SPOILER.


Si « Gone Girl » est une leçon de cinéma imparable, cela tient en une multitude de paramètres mélangés dans un savant cocktail alchimique que seul un très grand génie/magicien peut servir avec juste ce qu’il faut de citron et de glace pilée.
Il y a non seulement la précision d’une mise en scène qui s’affine de film en film au point de se trouver aujourd’hui quasi épurée de tout gimmick, ne conservant que des signatures aussi discrètes qu’elles affirment la paternité de Fincher sur « Gone Girl ». Une mise en images à la précision quasi chirurgicale qui n’interdit aucune fulgurance formelle. La beauté plastique de « Gone Girl » se trouve être le pendant exact de la beauté de son interprète principale, Rosamund Pike, dont la blonde froideur dissimule autant qu’elle sublime sa complexité sous-jacente.
Car « Gone Girl », très proche de « The Social Network », interroge sous couvert d’un thriller toute l’idéologie d’une société du mythe, du média ainsi que l’oppressant mais nécessaire port du masque social. La construction d’un alter ego fantasmé, le culte des apparences, l’amour pour les belles et les grandes histoires, composent plus qu’une culture commune, presque un réflexe conditionné. Et dans cette mécanique, qui révèle beaucoup des obsessions d’une société toute entière, David Fincher s’infiltre, décortique, ausculte sans la moindre tendresse ni la moindre concession.
Le même traitement est réservé à l’autre sujet au cœur du film, le couple, érigé au rang de supercherie suprême. Plus petite unité de la société, il en reflète les dérives, les mimiques, il s’impose comme une farce auto destructrice, un jeu de pouvoir malsain et pervers où le choc des regards subjectifs conduit immanquablement à la guerre. David Fincher définit là la plus petite unité de la civilisation comme une structure chaotique, un jeu de dupes dont la cruauté n’est pas sans rappeler celle mise en scène dans l’excellent « Les Noces Rebelles » de Sam Mendes.

« Gone Girl » est un layer cake, édifice dont la confection est bien plus complexe qu’il n’y parait. Il ne s’agit en effet pas de superposer des couches de sens et de saveurs pour que prenne la pâtisserie, non, il faut faire en sorte d’harmoniser chaque élément afin qu’aucun ne vienne parasiter les autres, sans pour autant les empêcher de s’exprimer. Comme dans « The Social Network », dont « Gone Girl » semble bien être le jumeau, Fincher parvient à cet équilibre subtil et délicat, produisant par une mise en scène à la concision redoutable, un bijou polysémique dont la profondeur continue d’apparaitre longtemps après le visionnage.

L’essentiel du propos de « Gone Girl » tourne autour du culte des apparences. Une idée déjà en germe et traitée dans « The Social Network » qui explose ici dans toute sa démesure.
Bien qu’ayant tenté de façonner Nick à l’image de l’homme idéal, Amy se retrouve après quelques années face à son échec. Préservant de son mieux l’image d’une parfaite épouse, elle voit son couple se déliter avec le temps. Nick est contrairement à elle très peu attaché à l’image qu’il renvoie. Un peu comme ces créateurs de Facebook qui dans « The Social Network » ne savaient ni vraiment utiliser leur propre réseau social ni interagir avec les autres, Nick semble inadapté aux relations humaines, incapable de maîtriser son image. Dans la tempête médiatique qui se déchaine, c’est son incapacité à jouer la comédie, à préserver les apparences qui le dessert, plus que l’enquête elle-même (Nick est comme son interprète, Ben Affleck, limité dans son jeu. Mais bon dans le registre qui est le sien).
« Les Apparences », titre français de l’œuvre dont est adapté « Gone Girl » donne parfaitement le ton du métrage. Tout n’est ici qu’un jeu de dupe, de la comédie du mari éploré au revirement survenant à mi-parcours, en passant par l’idée même de couple qui dans la dernière partie du métrage est dépeinte comme une farce grotesque dont les deux principaux protagonistes se retrouvent complices.

Mais malgré sa maîtrise du jeu public et médiatique, Amy est elle aussi une victime des apparences. L’existence de son alter ego, Amazing Amy, l’a conduite à se comparer toute sa vie à une héroïne fictionnelle, une parfaite elle-même créée par ses parents. Dès lors, pour Amy, impossible de vivre sa vie autrement que dans une mise en scène où elle devait s’efforcer d’être la plus parfaite possible. Car malgré son discours grinçant sur Amazing Amy durant la soirée dédicace, elle n’hésite pas à orner son intérieur d’un monument votif à la gloire de son double fantasmé. Cette quasi schizophrénie imposée par des parents l’ayant enfant confrontée à une image idéalisée de la fille et de la femme, explique largement ses obsessions et ses névroses d’adulte. Amy est victime d’un idéal auquel elle aspire à se conformer sans jamais y parvenir.
Vivant en parallèle d’une créature imaginaire, Amy a donc recours in fine à la fiction pour faire payer à Nick d’avoir brisé l’image idéalisée du couple qu’elle entretenait.

Cette vie passée à côté de son alter ego aide pourtant Amy à forger le crime parfait. Car sa maîtrise des mécaniques de la représentation lui offre les armes dont elle a besoin pour faire tomber Nick. Elle plonge ainsi ce dernier dans un cirque médiatique dont elle est la maîtresse.

Tout dans « Gone Girl » tourne autour de l’idée de mise en scène. Celle de la vie d’Amy, celle du couple, celle que les policiers imaginent, celle orchestrée par les medias. Medias à peine caricaturés qui n’hésitent d’ailleurs pas à qualifier d’incestueuse la seule relation qui dans ce film n’obéisse pas aux lois des faux semblants, celle de Nick et Margot. Fondé sur un lien viscéral, l’amour inconditionnel que se portent les jumeaux désigne sans doute le lien le plus sain unissant deux personnes dans ce film où tout attachement semble n’être qu’une supercherie, une pièce de théâtre aussi bien destinée à se duper qu’à tromper le public.
David Fincher a toujours brillé par un cynisme aussi décomplexé que dénué de regard moralisateur mais « Gone Girl » est à ce point pertinent dans l’exposition de ces mécanismes régissant les relations sociales qu’il peut prétendre au titre de joyau de la couronne.

Au sortir de la séance, étrangement c’est une citation issue d’un autre film qui est venu percuter mon ressenti post-visionnage : « Truth is singular, its versions are mistruths. » Ce qui passé à la moulinette de mon l33t sk1ll en traduction donne « La vérité est unique, ses versions sont des contre-vérités ». Citation originale de Sonmi 451 dans « Cloud Atlas » des Wachowski-Tykwer. « Gone Girl » est en effet l’éclatante démonstration du contraire.
2h30 durant en effet, David Fincher expose avec une élégance rare la subjectivité totale qui fonde les rapports de l’être humain avec ses semblables. Il expose avec acuité l’équilibre délicat entre ressenti personnel, émotions projetées, aspirations et désirs insolubles.
La manière dont il confronte les versions de la vérité de Nick et Amy l’illustre parfaitement dans ses effets de mise en scène. En jouant entre autre sur les environnements sonores (avec autant d’intelligence que dans « Millenium », un pur bijou en la matière), mais également en enfermant constamment Nick et ce à tous les niveaux (dans le cadre, dans l’histoire, dans son couple), Fincher crée un véritable malaise en ceci qu’il perturbe le spectateur dans ses habitudes de visionnage. Le point de vue du réalisateur étant ici de laisser tous les points de vue s’exprimer, il nous jette dans une zone d’inconfort nous obligeant à constamment remettre en question ce que l’on nous dit et ce que l’on voit. « Gone Girl » nous dit finalement qu’il n’y a pas qu’une unique vérité, et que ce sont ses versions qui sont la vérité.

Pour l’anecdote, dans la scène où Nick raccompagne son père dans sa maison de retraite, la radio passe « Don’t fear the Reaper », de Blue Öyster Cult. A ce moment précis du film, le spectateur en sait juste assez pour commencer à avoir quelques doutes sur le personnage de Ben Affleck. La chanson « Ne crains pas la Faucheuse » peut alors sonner comme une manière de confirmer notre intuition. Mais elle sonne aussi comme une farce à considérer le visage apathique de Nick que l’on devrait assimiler à la Mort en personne.
La suite du film fait écho à ce choix musical puisque les « kill self » d’Amy semblent aller dans le même sens qu’une des interprétations données à la chanson : la mort confère l’éternité à l’amour. Lecture réfutée par l’auteur de « Don’t Fear the Reaper », d’ailleurs, ce qui dans le fond me fait penser que le choix de ce morceau par Fincher est avant tout d’une ironie grinçante. Et d’une pertinence rare compte tenu de la multiplicité des vérités que cette chanson semble apporter dans le film.

Dans « The Social Network », Fincher créait une sensation d’enfermement autour de son personnage principal en utilisant des surfaces vitrées pour l’isoler du reste du monde ou en le mettant en scène dans des environnements pour lesquels il ne semble pas armé (en tong dans la neige, en robe de chambre dans un centre ville, dans un club branché…).
Le même procédé est répété ici autour de Nick, qui comme Zuckerberg est présenté comme en marge, dépourvu de la compréhension des codes de la société. Une société de l’immédiateté de l’information et de la violation de la vie privée qui n’est pas sans être d’ailleurs, telle que présentée ici, l’enfant légitime de Facebook… Cette cohérence dans la filmographie, bon sang, ça m’en colle le frisson.
Nick est donc pris au piège et de toutes les manières possibles d’un bout à l’autre du film. Prisonnier tout d’abord d’un mariage moribond. Prisonnier de l’argent de sa femme qui lui a acheté son bar. Prisonnier de son absence de chagrin lorsqu’Amy disparait. Et c’est son apathie qui va se retourner contre lui lorsque la société, confrontée à la disparition d’une belle et célèbre jeune femme blonde, attend, exige de son époux une partition que Nick ne sait et ne peut jouer. A partir du moment où Amy disparait, Fincher referme son cadre autour de Nick. Il n’évolue plus guère qu’en intérieur, se retrouve sans cesse enfermé entre les médias ou la famille d’Amy, quant il ne s’agit pas de l’image d’Amy elle-même.
Amy qui de son côté, tient Nick à sa merci grâce au piège qu’elle a refermé sur lui. Cela permet de conférer à « Gone Girl » un aspect huis-clos joué à l’échelle des Etats-Unis.
Amy n’est pas sans rappeler quelque part le motif récurrent de l’araignée dans « Enemy » de Denis Villeneuve. Avec ceci de différent, qu’elle est réellement dangereuse et monstrueuse. Car c’est consciemment et avec intelligence qu’elle tisse autour de Nick une toile inextricable. Le pauvre y est piégé depuis les premières secondes du film et ce plan sur le visage de sa femme, accompagné de ces questions lancinantes. Et le piège se referme dans ce dernier plan identique (épanadiplose ftw) accompagné des même interrogations. Un ultime plan précédé quelques minutes plus tôt de cette scène atrocement anxiogène où Amy et Nick annoncent qu’ils vont avoir un enfant devant les caméras. A cet instant précis, Amy referme la cage dans laquelle elle a fait entrer son époux, le condamnant à elle et à leur pantomime pour l’éternité.


Et au milieu de tout cela, Fincher tend également à son public un miroir. Une mise en abime qui opère aussi bien pour nous que pour lui, confrontant au sein même de son film notre comportement en tant que récepteur d’une mise en scène et le sien en tant que réalisateur.
Le passage où Amy raconte son « calvaire » dans le chalet est emblématique de cette réflexion : un public fasciné gobant une histoire parce que c’est ce qu’il avait envie d’entendre. Et personne pour écouter la voix qui s’élève dénonçant la supercherie.
Idem dans les passages au chalet où le personnage de Neil Patrick Harris se vante d’avoir trouzmille caméras de sécurité. Un dispositif conçu pour enregistrer les preuves d’un crime et que Amy va utiliser pour raconter sa propre histoire. Dans cette sublime séquence couronnée par une scène de meurtre d’une terrifiante beauté, l’héroïne est la réalisatrice d’un thriller. Disposant d’un matériel dernier cri qu’elle a appris à maitriser, elle met en scène son film personnel et plie la prétendue objectivité des caméras à sa volonté toute puissante.
Le rôle de démiurge d’un metteur en scène n’a jamais été aussi bien exprimé.

Il y aurait encore un milliard de choses à dire sur « Gone Girl », par exemple concernant la dépiction de la crise économique qui agit ici comme le catalyseur des tensions du couple qui pousse la masse à se chercher des dérivatifs, crise sublimement mise en image dans la scène du centre commercial à l’abandon, littéralement peuplé de zombies…

Comme « The Social Network », « Gone Girl » résiste à l’analyse en ce sens ou sa complexité ne vient qu’enrichir un propos fondamental. Tapant que coeur d’un réflexe de survie en société primordial (le port d’un masque, la préservation des apparences), David Fincher explore avec finesse et pertinence les zones les plus troubles de l’humain, le confrontant à ses mensonges, à ses stratagèmes. Et comme toujours chez lui, le portrait dressé est cruellement juste.

Note : ****

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