« And will happen again, and again, and again…. »

Il parait que je serais en vacances. Ahah. Du coup, logiquement, le rythme de mes publications devrait augmenter, non ? Hein ? Ouais, on verra. Il faudrait déjà que j’aille un peu plus au ciné pour ça, et actuellement, ce n’est pas toujours pas ça en terme de fréquentations des salles obscures au subtil goût de popcorn.
D’ailleurs, non, je n’ai toujours pas vu « Les Gardiens de la Galaxie ». Pas faute d’avoir essayé. Mais il y a eu complot. Je vous le jure.
En attendant, parlons donc du dernier Denis Villeneuve. Il vient du Canada. C’est même pas un vrai pays.

C’est le réalisateur hype du moment, après son très convainquant « Prisoners », dont le succès nous permet aujourd’hui de découvrir « Enemy », réalisé en 2012.
Que l’on se le dise tout de suite, « Enemy » est un film faussement compliqué, mais complexe dans sa forme. Et qui démontre les qualités de maîtrise évidentes de Villeneuve.

« Enemy » fait parti de ces films dont il est très difficile de parler parce que 1) on risque à tout instant de les spoiler, 2) ils sont assez hermétique à toute tentative de verbalisation de l’expérience.
Enfin, 3) il sera du genre qui divise, merci l’hermétisme, toussa. Pourtant, il est assez simple dans le fond. Concernant la forme c’est une autre paire de manche.

Concrètement, il s’agit d’un exercice de style à la « Fight Club » ou à la « Mulholland Drive » ou encore le bancal « Black Swan », empruntant des chemins qui pourraient faire penser à « Only God Forgives », mais en moins chiant, le film se réclamant carrément de David Lynch. Sans pour autant en être un pastiche, tant on reconnaît le style de Villeneuve, très affirmé dans « Prisoners » et ici utilisé pour composer entièrement le film en images symboles.
A la limite de l’exercice malickien qui monte son film comme une phrase faite de la juxtaposition de lettres et de mots ne prenant sens qu’après le point final, « Enemy » n’est pas forcément le genre de film pour lequel je vais m’emballer, mais force est de reconnaître ses qualités et la fluidité de sa mise en scène.

Une mise en scène qui tourne exclusivement autour d’une idée simple : matérialiser la psyché de son personnage principal, décrit comme oscillant entre deux pôles irréconciliables.
Pitch rapide histoire de : Adam est un prof d’histoire très chiant et très mal habillé qui un jour découvre son parfait sosie en train de faire de la figure dans un film. Les deux hommes se rencontrent et réalisent bientôt qu’ils ne se ressemblent pas : ils sont identique. Ce qui crée immanquablement un gros bordel dans leurs têtes.
Que tu crois.

En fait, c’est déjà le bordel dans la tête de… Allez, on va appeler le personnage principal de ce film Jean-Michel.
Jean-Michel, joué par Jake Gyllenhall, affronte donc la difficile condition humaine, et se confronte à ses espoirs déçus, ses fantasmes, ses réussites et ses échecs. Denis Villeneuve les matérialise toutes à l’écran en mettant en scène le conflit entre Adam le prof et Anthony l’acteur, comme s’ils menaient chacun une vie séparée. Adam s’ennuie dans sa vie professionnelle mais sa vie sentimentale sans attaches ni engagements est le fantasme ultime d’Anthony, acteur cool mais qui sera père dans trois mois.
Meanwhile, Jean-Michel se fait chier à l’université alors que son rêve à lui c’est d’être acteur. Mais bon, il a des responsabilités maintenant, avec sa femme qui va accoucher, évènement qui est d’ailleurs au centre de tous ses problèmes.

Villeneuve produit donc, et c’est louable dans ce genre d’exercice, un film aisément compréhensible, dès lors que l’on veut bien laisser l’ensemble décanter quelques temps. Car le truc, la clé de lecture, si elle se donne dès l’ouverture du film en deux trois plans excellemment bien pensés, ne s’apprécie qu’à la toute fin du film, quand chaque élément, chaque ligne de dialogue, chaque plan prend finalement son sens.

Un canevas très bien construit qui évite à « Enemy » de sombrer dans l’exercice de style pompeux et chiant à la « Only God Forgives » pour se faire un véritable travail d’orfèvre, que l’on aura droit de trouver chiant, d’ailleurs.

Les deux avatars de Jean-Michel, Adam et Anthony, sont régulièrement confrontés à un symbole qui appartient à chaque fois à l’autre.

Explication pour vous montrer que c’est diablement bien pensé cette affaire là.

LE symbole que l’on associera évidemment au film est l’araignée, tant il revient de manière à la fois choquante (mais c’est peut-être uniquement les restes de mon intense arachnophobie, qui Dieu merci semble aller mieux si j’en crois mon absence totalement de révulsion ou de tressaillement devant les tarentules du film) et constante.

Pourquoi, perché, porqué, vachum ?

Merci l’astucieux montage qui dès l’ouverture offre un enchaînement explicite (il le deviendra en fait à la toute fin du film, dans le dernier plan sur l’araignée) d’un plan sur une tarentule puis sur la femme enceinte.

Villeneuve ne fait finalement qu’utiliser un motif symbolique très classique. L’araignée est facilement associée à la femme, et plus précisément à la mère. Une mère non pas rassurante mais envahissante, maintenant son enfant captif entre ses pattes et dans sa toile.
Le motif de la toile est d’ailleurs utilisé comme une suggestion de l’araignée dans le quotidien d’Adam, revenant par les fameux câbles du tramway, les rues de Toronto, ou le plan très clair de la vitre de voiture brisée à la fin.
Adam n’a pas dans sa vie de femme envahissante. Sa petite amie ne fait que passer, sa mère lui laisse des messages auxquels il ne daigne répondre. L’araignée et la symbolique qu’elle charrie sont en réalité une contamination des problèmes d’Anthony dans son schéma.

Autre symbole récurrent, les clés et les portes fermées. Clés dont Anthony se sert dans l’ouverture pour accéder au Fuck Club (la première règle du Fuck Club : on ne parle pas du Fuck Club. Cette référence à un film avec des gens qui ont d’autres gens dans leurs têtes était purement gratuite). Quant aux portes fermées, c’est Adam qui s’y confronte régulièrement quand il veut entrer dans l’intimité d’Anthony, la facette la plus détestable de Jean-Michel. Comme si ce dernier refusait de regarder en face ses pires travers : Adam doit batailler pour entrer dans son agence, puis il se heurte au téléphone à la femme d’Anthony puis aux refus de ce dernier d’avoir contact avec lui.

Le final lie d’ailleurs les deux symboles clés/portes fermées et araignée de manière très élégante. Anthony veut faire sortir sa maîtresse de la voiture en ouvrant sa portière, ce qui provoque un accident à l’instant même où Adam accepte le corps de l’épouse enceinte. Le montage nous donne alors à voir la vitre de la voiture brisée, arborant une forme de toile d’araignée, à l’instant même où Adam reçoit cette créature à l’abdomen distendu qui l’obsède depuis le début du film.
Le lendemain, c’est en découvrant la clé du Fuck Club qu’il anéantit le travail de la veille, se refusant à nouveau à accepter les entraves de sa prochaine paternité. Acculée dans sa chambre, son épouse lui apparaît alors sous ses traits véritables, dépouillée de la couche protectrice. Villeneuve, qui ne s’embarrasse guère de dissimuler le sens de ses symboles, choisit très clairement de faire exploser le sens de celui de l’araignée.
Histoire de ne pas faire semblant d’être über intelligent, et sans prendre son public pour un con aussi.
Et ça fait plaisir.

Des gens vachement mieux affûtés que ma personne sur les contingences techniques et le langage cinématographique vous expliqueraient sans nul doute comment, dans son découpage et son cadrage, Denis Villeneuve parvient aussi à traduire ses intentions, au-delà des évidences symboliques assénées à l’écran. D’ailleurs, je reprends le parallèle vaguement esquissé au début avec « Black Swan » : comment ne pas encenser l’intelligence de la suggestion symbolique chez Villeneuve en la comparant avec la balourdise dont avait fait preuve en son temps Darren Aronofsky ?

Concrètement, « Enemy » n’a pas d’histoire. Le film ne fait qu’illustrer un conflit psychologique. Villeneuve fait ici exactement comme Schroedinger avec son chat. Le chat de Schroedinger est une métaphore, une mise en forme, une vulgarisation, d’un problème extrêmement complexe dont l’expression complète et détaillée ne pourrait passer que par une équation mathématique tout aussi complexe et détaillée, uniquement accessible à quelques rares élus qui pensent entraver quelque chose à la physique quantique. Pour rendre son propos intelligibles au plus grand nombre, voire, pour rendre la compréhension de l’équation plus aisée aux initiés, Schroedinger utiliser la métaphore du chat, illustration concrète de son problème.
Et ben « Enemy » c’est pareil.

Note : ***

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