César dans la brume

Cette fois, c’est la bonne, chose promise, chose due, le voici le billet sur cette fichue « Planète des Singes ».
Oui, je ne vous le cacherai pas, cet été, et j’en sens encore les contre coups, je me suis sentie comme Bilbo Baggins, tel du beurre étiré sur une tartine trop grande. Mais maintenant que mon envie furieuse de ne rien faire à part me vider la tête me donne d’étranges pulsions d’écriture compulsive n’aboutissant le plus souvent à rien, je me remets en selle et vous livre donc ceci.

La chance et mon skill légendaire pour dénicher les bons plans à pas cher dans ce cinéma de centre ville qui est un peu devenu mon Barad Dur personnel, m’ont permis, en ce mois de juillet 2014 (« OMG sa fé tro lontan !!!! ») d’assister à une avant première du second volet de « La Planète des Singes », agrémenté d’une diffusion préalable de son prédécesseur, pas celui avec Charlton Heston et des shot guns, l’autre, avec les sourcils de James Franco.
L’occasion d’une remémoration émue (en vrac) : du jeu tout en finesse et en pilosité oculaire de la part de l’interprète suscité, du personnage de vétérinaire le plus demeuré de tous les temps, de Drago Malefoy jouant Drago Malefoy avec un taser, et du simple fait que, nom d’un petit bonhomme, Andy Serkis est fabuleux.

L’occasion aussi de se remémorer le thème au cœur de la saga, la paternité ou plutôt le lien de filiation. Elément déclencheur de l’intrigue dans le premier volet, c’est une fois encore le lien entre parents et enfants qui va précipiter les évènements de l’affrontement, confrontant César aussi bien que le personnage de Jason Clarke (qui cherchait ses singes dans « Zero Dark 30 » : content, mec ?) à la nécessité d’une lutte pour préserver leurs familles respectives.

Le premier film se résumait à une échelle très simple, mais l’idée de famille y était développée au sens large. La famille humaine de César était en effet composée d’un couple père/fils, d’une vétérinaire à côté de ses pompes et d’un chimpanzé anormalement intelligent. Cette famille, composite, étrange, était unie à la fois par le secret de l’existence de César, et par des liens d’affection qui mèneront in fine la cellule à voler en éclats (c’est en protégeant son grand père d’une agression que César révèle son existence et sa potentielle dangerosité au reste du monde).
La seconde partie du film a malheureusement souffert d’un montage grossier, amputant l’intrigue d’une partie concernant Cornelia, la femelle chimpanzé qui dans le deuxième film, devient l’épouse de César. L’éviction de ce personnage suffit presque à détruire l’idée d’une reconstruction familiale pour le singe qui le temps passant, devient le chef de meute des primates encagés par la seule force de son intellect.

Un choix de montage dommageable en ce sens qu’il prive le deuxième film d’être la continuité logique du premier sur ce thème. Il faut heureusement que Matt Reeves (« Cloverfield »), aux commandes de ce deuxième opus, se montre suffisamment malin dans sa mise en scène pour recréer un sentiment dont le spectateur a finalement été lésé.

Une intelligence qui sait également se mettre au service d’une expression visuelle très forte de l’élargissement même du concept de famille. S’il en avait plus sous le patin, il eut pu tenter de lorgner d’un côté de Spielberg, mais bon, je saurai me contenter de ce qu’il m’aura donné ici.
En effet, deux familles sont présentées ici, celle de César et celle de Jason Clarke. Mais dans les deux cas, elles servent davantage de point de cristallisation pour le développement d’un concept plus large. La famille n’est plus dans « L’Affrontement » un refuge, une création artificielle mais nécessaire à la survie. Elle est la plus petite unité d’une civilisation.
Cette idée, très forte, permet de définir très efficacement l’agonie de l’humanité, qui se résume finalement à des êtres déambulant dans des halls surpeuplés, brisés par la perte de leurs proches.
Les décisions extrêmes du personnage de Gary Oldman s’expliquent par ce seul facteur. Contrairement au personnage du Jason Clarke qui s’est reconstruit autour d’une nouvelle famille, le sien est enfermé dans son deuil. Un deuil qui le pousse à commettre l’irréparable, à s’opposer violemment aux singes, sans chercher de terrain d’entente. Au contraire de Jason Clarke qui poussé par le désir de préserver sa nouvelle famille, cherche le compromis.

De cette idée, le film permet aussi de glisser vers la notion d’adaptation. Les singes deviennent l’espèce dominante uniquement parce que leur organisme tire le meilleur parti possible de la grippe simienne, au contraire des humains qui y succombent très largement. Les rares survivants sont des êtres brisés, largement dépeints comme incapables de s’adapter à leur nouvelle condition d’espèce secondaire, isolés, coupés des autres communautés. là où les singes survivent sans peine dans la forêt, en complète autarcie, l’humanité se morfond de survivre en îlots coupés les uns des autres. L’humanité apparaît donc comme une famille détruite, dont les quelques membres encore en vie sont privés de tout moyen de communication. La communauté de San Francisco est obsédée par l’angoisse d’être la seule encore en vie, raison pour laquelle elle lance l’intrigue en entrant dans le royaume de César pour y réactiver une centrale électrique. C’est bien le désir de réunion « familiale » (la famille = l’espèce dans ce film) qui une fois de plus sert de déclencheur.

Matt Reeves parvient à exprimer tout cela en composant habilement les plans sur les lieux de vie des humains et des singes. Ces derniers sont montrés dans leur village, dont l’architecture et les différents bâtiments sont faciles à identifier et à localiser les uns par rapport aux autres. De la même manière, les singes montrent dans les ornements qu’ils portent, leur rôle au sein de la communauté : chasseur, guérisseur, sage…
Leur société apparaît organisée, harmonieuse. Chaque chose y a sa place.
A contrario, les humains vivent dans les ruines de San Francisco au cœur d’un dédale de couloirs. Les lieux de vie sont difficiles à identifier, les membres de la communauté semblent passer le plus clair de leur temps dans les allées d’un marché bordélique au possible. La seule organisation identifiable relève de la défense et des communications : protéger la famille et tenter de joindre d’autres membres égarés.
L’humanité est en position de faiblesse par qu’explicitement dépeinte à l’écran en situation de survie.
Les singes eux, sont dans une position presque totalement inversée. Ils vivent, se développent, s’épanouissent dans une société dont le « primitivisme » (je mets des guillemets parce que c’est un taquet au premier qui ose me dire que les sociétés paléolithiques étaient primitives) appelle une logique évolution.
Pour appuyer cette idée, le film utilise intelligemment deux enfants. Le dernier né de César tout d’abord, incarne cet espoir, cette nouvelle génération appelée à perpétuer l’espèce et sa civilisation. Ensuite, la fille du personnage de Keri Russell, enfant qui n’apparaît même pas à l’écran mais dont la mort pendant l’épidémie est évoquée. Une petite fille, morte des années de cela, hors champ, qui semble bien être l’exact opposé de ce fils qui naît devant les caméras et que l’on verra grandir au gré du film.

L’humanité sur le déclin s’offre de plus une dernière scène très élégante, lorsque après un dernier échange avec César, Jason Clarke, incarnant un dernier humain symbolique, s’efface dans l’ombre alors que l’aube se lève sur une assemblée de singes désormais menés par César. Une disparition poétique, d’une civilisation entière avalée par les ténèbres au cœur de ses propres ruines.
Cette scène fait d’ailleurs écho avec l’ouverture du film, qui est elle-même la redite de l’ouverture des « Origines » : une scène de chasse. Dans le premier opus, les singes étaient la proie des hommes. Dans « L’Affrontement », les singes sont désormais les chasseurs.

Une première scène qui permet aussi d’affirmer le style visuel du film, pour lequel il faudra remercier le chef opérateur Michael Seresin (qui officiait sur «Le Prisonnier d’Azkaban» et a bossé sur « Gravity » => tape ta référence, mec), les chiens ne font pas des chats), et qui fixe non seulement les singes en tant qu’espèce évoluée, mais trace un parallèle explicite avec la préhistoire des hommes, en les montrant équipés d’armes paléolithiques, et en leur faisant affronter l’archi ennemi de l’homme des cavernes : l’ours (vous qui connaissez ma passion pour les singes et les ours, imaginez ma joie devant cette scène ! Il ne manquait plus qu’un chat pour que se soit parfait).
Pourtant, il est facile de reprocher à la scène d’être sans grandes conséquences. Les singes n’y font jamais que chasser du gibier, et le comportement de Yeux Bleus, fixe pour le reste du film les rapports complexes entre lui, César, et Koba. Dans « Les Origines », la chasse mettait en scène la capture de Beaux Yeux, la mère de César, par des trappeurs, un contexte autrement plus dur et émotionnellement chargé.
Pourtant, cette ouverture affirme bien les singes et leur société dans ce qu’ils sont. Isolés, en pleine évolution, maîtrisant une nature sauvage au sein de laquelle ils ne sont plus des proies pour une espèce supérieure. Seigneurs de la forêt, ils ne pensent même plus aux humains qui semblent exclus de l’équation jusqu’à leur surgissement impromptu. Presque décalé, ce premier contact incongru et violent signe avec force la nature des rapports entre les deux espèces.

Deux espèces qui tentent par quelques individus de se rapprocher et de débuter une cohabitation, rendue impossible par les lois de la survie. Le fort écrase le faible et l’humanité est faible, éclatée, agonisante, incapable de d’accepter et donc de dépasser son statut de numéro 2.
Reléguée à un antagoniste, elle devient le casus belli entre César et Koba, le seul véritable antagonisme du film. Car de lutte entre singes et humains il n’y en a même pas eu, les seconds ayant depuis longtemps déjà perdu la partie. L’affrontement est en réalité celui de deux conceptions, deux philosophies, deux personnalités aussi complémentaires qu’elles sont inconciliables. César et Koba jouent un drame classique aussi bien dans son fond et dans sa forme. Un reproche qui sera d’ailleurs largement fait au film qui n’aurait pas d’originalité à développer une histoire vue et revue déjà mille fois. Encore faudrait-il s’entendre sur quelles sont ces histoires que l’on n’a pas déjà vues et revues mille fois. La guerre entre César et Koba n’est finalement ici qu’une fin justifiant de développement des thèmes de fond, une toile tendue permettant de pousser aussi bien réellement que symboliquement, l’humanité dans le néant. Car des lors où les personnages humains ne sont plus qu’un élément du scénario déclencheur d’une la véritable intrigue, alors ceux-ci ont définitivement perdu la partie. Les singes dominent en effet l’action et l’intrigue de bout en bout, subissant ou provoquant des péripéties à base d’humains.
L’humanité, ici, comme dans le premier film c’est « l’autre ». L’étranger, celui que l’on observe avec méfiance et fascination. Le « nous », le référent, c’est bien César, ce sont bien les singes.

A noter que l’identification est considérablement facilité par l’interprétation de tous les singes par des humains. La performance capture qui comme dans « Avatar » offrait le photoréalisme pour le prix d’une interprétation totale d’un personnage à l’enveloppe numérique, sert une fois encore à plein ici. Inutile de revenir sur les considérables progrès de Weta Digital en la matière, la diversité des expressions sur les visages des singes et la beauté de leur animation suffit à s’en convaincre.
En confiant à un Andy Serkis ou un Toby Kebbell (Koba) les rôles principaux (Andy Serkis tient le rôle principal dans « Les Origines ». Je tenais à le préciser. César est joué par un ACTEUR. De A à Z) « L’Affrontement » lie son fond à sa forme. Car si l’humanité disparaît, elle perdure dans ses enfants, les singes, qui en évoluant et en suivant l’enseignement de César, chimpanzé acculturé, transmettent finalement une étincelle d’humanité. L’espèce humaine est certes vaincue, mais son héritage vit encore en cette nouvelle espèce, cette nouvelle civilisation. L’humain est là, quelque part, à l’intérieur. Comme le suggère César quand il parle du personnage de James Franco comme d’un homme bon, l’homme qui l’a élevé et fait de lui le singe qu’il est devenu. Tout comme Koba a été façonné par des hommes mauvais. Derrière l’image du singe à l’écran, il y a donc, comme dans le personnage du singe lui-même, un homme qui projette ses intentions et ses émotions.

J’ai pourtant un grand regret concernant cette « Planète des Singes : l’Affrontement ». Comme son prédécesseur, le film manque singulièrement de viscéralité, pour ne pas dire d’animalité. Il y a de belles ambitions, une mise en scène au service d’un récit bien construit, une vraie richesse, mais assez peu d’âme.
« L’Affrontement » suit la tendance des blockbusters aseptisés où le plus important est finalement de rester dans les clous d’un spectacle familial, susceptible de plaire au plus grand nombre. Si le film parvient à être autre chose qu’un spectacle faible, il ne génère pas de réelle émotion. Un peu comme le premier film atteignait son pic sur le « NO ! » de César, ici, on se contente de regarder le film se dérouler élégamment sans éprouver de vrai frisson. Ce qui est un peu dommage compte tenu de l’importance des thématiques ici développées : filiation, extinction, naissance d’une nouvelle espèce dominante. Des thèmes aux résonnances mythologiques qui ne se déploient jamais.
Alors pourtant que la lente progression du récit pose très explicitement les enjeux pour chaque personnage et conduit à un affrontement final (celui du titre, no spoiler) trouvant logiquement sa place en tant que climax pour et par les protagonistes. Et non parce qu’il serait nécessaire au genre blockbuster auquel le film appartient.
La place accordée aux personnages principaux et à leurs motivation fait également toute la force de ce film, qui contrairement aux « Origines », ne souffre pas de figures inutiles (genre pas de vétérinaire teubé à l’horizon) ou partiellement développés (même si Cornelia est peu présente).

Finalement, « L’Affrontement » apparait comme un récit très bien construit, intelligemment mené et mis en scène avec talent et conviction. Un blockbuster qui se paye le luxe de développer des thèmes de fond et de proposer une vraie richesse dans ses interprétations, ainsi que dans les sujets abordés (la guerre est également un des pivots du récit, mais je sens que j’ai déjà perdu l’immense majorité de mon lectorat dans ce billet trop long, donc…).
En développant des personnages complexes, en prenant au sérieux son sujet et son public, « La Planète des Singes : L’Affrontement » dépasse de loin son prédécesseur, jouant avec les codes de son genre pour proposer un spectacle profond, intelligent, souvent ambitieux, manquant certes de ballz, mais franchement, qui peut vraiment en faire le reproche à un film qui montre des singes à cheval, armés de shotguns, dissertant sur le sens profond de la vie, la guerre, la mort et la fin du monde.

Note : ***

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