« Now I am become Death, the destroyer of worlds. »

« C’était il y a bien longtemps dans une contrée lointaine jadis recouverte de forêts. En ce temps-là l’esprit de la nature veillait sur le monde sous la forme d’animaux gigantesques. Hommes et bêtes vivaient en harmonie. Mais les siècles passant, l’équilibre se modifia. Les rares forêts que l’homme n’avait pas saccagées furent protégées par des animaux immenses qui obéissaient au grand esprit de la forêt.
C’était le temps des dieux, et le temps des démons. »

SPOILS, CLIQUEZ A VOS RISQUES ET PERILS.

Bien, après une intro honteusement volée à « Princesse Mononoke », il est temps d’aborder le sujet du jour, « Godzilla », de Gareth Edwards. Incroyablement attendu par le monde entier depuis la diffusion de la bande annonce la plus prometteuse de tous les temps (celle avec le saut en parachute, si vous voyez ce que je veux dire). De telles attentes sont elles toujours forcément déçues ? « Godzilla » de Gareth Edward serait-il meilleur que « Godzilla » de Roland Emmerich ? Découvrirait-on ici le film de monstre ultime ?
Honnêtement, en entrant en salle, galvanisée par le souvenir de la fameuse bande annonce, je ne me posais même pas ce genre de questions.
Et malgré un sentiment global assez mitigé, il m’est impossible de ne pas aimer un peu ce film, et la somme des efforts qui y ont été consacrés.
Mais avant de parler un peu de « Godzilla » version 2014, faisons un retour en arrière que le monstre en lui-même et ses origines.

Le kaiju-eiga.

Godzilla est clairement l’ambassadeur de ce genre typiquement japonais, mettant en scène des monstres colossaux détruisant des villes lors d’attaques aussi gratuites que meurtrières, souvent dommages collatéraux à leurs affrontements avec d’autres bestioles aussi grosses qu’eux.

Le genre en lui-même n’est pourtant pas attribuable au seul Japon. Il faut en effet rapprocher ces histoires des récits anciens où les héros affrontaient des créatures aussi énormes qu’elles étaient monstrueuses.
Et l’on doit aussi voir « King Kong », film hollywoodien par excellence, comme l’œuvre matricielle du kaiju-eiga, qui prend naissance dans un Japon devenu perméable à la culture occidentale après le traumatisme de la Seconde Guerre Mondiale.
Traumatisme et perméabilité qui expliquent d’ailleurs pour partie l’explosion de ce genre chez nos voisins Nippons.

Depuis des millénaires, ces derniers sont confrontés aux forces destructrices de la nature et constamment ramenés à leur propos insignifiance. La fragilité et le caractère éphémère de l’existence humaine sont des concepts imprégnant totalement la pensée et l’imaginaire japonais.
La nature est perçue comme une entité suprême, englobante, à la fois maîtrisable et incontrôlable avec laquelle l’humain se doit de composer pour survivre.
Le kaiju eiga exprime parfaitement cette idée, puis qu’il présente des monstres, avatars d’une nature sauvage et cruelle, dévastant les constructions humaines d’un simple revers de la patte. Quoi de plus logique de la part d’une culture qui a vu, et voit encore, ses villes ravagées par séismes, typhons, ou tsunamis. Si l’impact de ses catastrophes naturelles est aujourd’hui limité grâce à des constructions et matériaux de plus en plus performants, les progrès de ces 50 dernières années ne peuvent effacer dans l’inconscient collectif des millénaires de catastrophes naturelles subies.
Le séisme et le tsunami de 2009 ont d’ailleurs rappelé avec violence combien la meilleure des préparations peut parfois se révéler insuffisante face à des forces qui la dépassent.

Le kaiju eiga ne se limite pas à refléter le rapport des Japonais aux forces de la nature car depuis la Seconde Guerre Mondiale, il a aussi pris une teinte plus politique. Les kaijus sont de plus, souvent des créatures issues de la mer. Quoi de plus normal dans un archipel qui a longtemps vécu isolé et percevait l’étranger comme une menace dont il fallait se garder. L’étranger, le danger, ne pouvaient venir que de l’océan (qui apporte également tsunamis et typhons).
Suite aux bombardements américains atteignant leur paroxysme de puissance et d’horreur à Hiroshima et Nagasaki, le Japon se retrouve non seulement vaincu, mais forcé d’accepter sur son sol un intrus avec lequel il va bien falloir pourtant composer.
Dans les villes ravagées par les monstres en furie peuplant les kaiju eiga, on peut sans trop se tromper retrouver les images de cités dévastées par les bombardements. Les monstres deviennent alors des représentations symboliques de l’ennemi, plus précisément l’ennemi américain.
Godzilla.

Godzilla, apparu en 1954, est le premier et le plus célèbre d’entre tous car il incarne le monstre géant dans toutes ses dimensions. Mais il est aussi celui qui prend à bras le corps de traumatisme lié à la Seconde Guerre Mondiale.
Godzilla, comme les X-men, est un enfant de l’atome. Il est le fruit de la rencontre entre le Japon et les Etats-Unis puisque son nom original, Gojira (oui, comme Gojira, oh yeah…) provient de la contraction des mots japonais signifiants « gorille » et « baleine ».
Si ce dernier mot renvoie clairement à sa provenance (un gros truc qui vit dans la mer), le premier en revanche renvoie à « King Kong », que j’ai tout à l’heure assimilé à un kaiju eiga. C’est un fait un projet de remake du film américain par la société de production Toho qui va donner naissance à la créature.
L’origine du monstre est intéressante car Godzilla est explicitement un mutant crée après une exposition à des radiations. Simple dinosaure comme les autres, le pauvre vieux va se réveiller un matin avec une sacrée gueule de bois et des super-pouvoirs.

Godzilla n’incarne plus seulement une nature toute puissante, il est désormais le symbole de l’impact de l’homme sur Terre. Le monstre ne se contente plus de venir de la mer pour abattre sa fureur sur Tokyo ou Kobe. Créé par les excès et l’insouciance de l’homme, il finit par se retourner contre ce dernier.
Finalement, le monstre traduit un questionnement assez pessimiste, qui reflète l’état d’esprit général au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, qui du côté des vaincus ne peut qu’être noyé dans le spleen ambiant. Si les Alliés peuvent se retrancher derrière la nécessité des destructions pour emporter la victoire, les vaincus, eux, n’ont plus que des champs de ruine où pleurer sur leurs honneurs blessés.
Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’en 1954, le Japon plébiscite donc Godzilla comme symbole des dérives de l’humanité, comme avatar monstrueux des Etats-Unis, en même temps qu’incarnation des forces de la nature.

28 films mettront en scène Godzilla, affrontant tout un tas d’autres monstres, y compris King Kong en 1962, bouclant ainsi la boucle.

Godzilla in da USA.

Ironiquement, Godzilla, ce monstre typiquement japonais incarnant la peur des Etats-Unis et de leurs bombes, va finir par intéresser Hollywood. Après presque trente films japonais, dont certains ont d’ailleurs été projetés aux USA (Godzilla y fait partie de la culture populaire), des producteurs américains commencent à lorgner sur ce monstre et finissent par obtenir les droits d’adaptation.
Il s’agit de l’inscrire alors dans le genre d’origine du kaiju eiga, le « film d’attaque de monstre ».
Les négociations vont bon train dans les années 80, soit à l’époque où Toho décide de rebooter Godzilla (comme quoi, c’est pas une nouvelle mode) avec un film sorti en 1984 et lance une nouvelle série de productions autour de sa créature fétiche.

Après moult péripéties, un film américain voit enfin le jour en 1998. Puisqu’il s’agit de mettre en scène un gros monstre très méchant venu détruire New York, autant confier le bouzin à l’homme qui voua sa vie à détruire chaque ville des USA avec amour et abnégation.


Mais non, pas lui !!!!

Roland Emmerich fut donc choisi pour prendre en charge un énième film catastrophe dans sa carrière.
Le résultat…
Beh le résultat c’est un film de Roland Emmerich, donc c’est mou, ça manque de ballz, d’ampleur, et en gros, le monstre n’est venu à New York QUE pour pondre des œufs à Time Square ce qui le rend aussi terrifiant qu’une tortue luth.
L’histoire tente bien de nous pondre un truc qui tienne la route en matière de background avec un pauvre varan innocent devenu mutant suite aux essais nucléaires français de Mururoa, ce qui permettait en ce temps là de coller à l’actualité, mais le monstre en question est tellement naze, que rien ne fonctionne, même pas Jean Reno qui cabotine pourtant comme un fou.

Oubliable pour nous Occidentaux, mais pas pour la Toho dont les cadres manquent de se faire seppuku en visionnant le film (ça apprendra aux Japonais à faire confiance à un Allemand. Point Godwin dans vos faces). Ils préfèreront pourtant une solution moins radicale visant à simplement renier le « Godzilla » d’Emmerich et à relancer eux-mêmes la franchise en développant la série de films « Godzilla Millenium ».

Après l’échec critique de ce remake, la perspective de voir une franchise américaine consacrée à ce monument du kaiju eiga s’évapore peu à peu.

A noter que le kaiju eiga n’est pas absent, à la même époque de nos écrans : « Jurassic Park 2 », avec la séquence où le T-Rex se promène dans les rues de San Diego, relève totalement du kaiju eiga.

Steven Spielberg, qui réalise aussi ce deuxième volet, voulait faire, au contraire du premier, un vrai film de monstre. Ambiance plus volontiers sombre et angoissante, « Jurassic Park 2 » n’hésite pas à se placer dans la filiation de « King Kong » (le cargo transportant la bête et qui porte le nom de SS Venture, par exemple) et des films de monstres japonais.
Je glisse car c’est trop évident sur le « King Kong » de Peter Jackson, je pense que vous y pensiez tous depuis déjà un moment.
Et preuve que le genre peut tout à fait trouver sa place chez nous, « Cloverfield » en 2009, bien qu’imparfait, montre la capacité de notre cinéma à produire un film de kaiju qui s’inscrit parfaitement dans notre culture.

Car il ne faut pas non plus se montrer d’un intégrisme absolu envers le kaiju eiga. S’il est né et s’est développé au Japon pour des raisons culturelles et historiques, l’archipel nippon n’en a pas le monopole. L’insuccès du « Godzilla » d’Emmerich n’est pas lié à une illégitimité du cinéma occidental à s’emparer de ce genre (un Mexicain nous a d’ailleurs récemment prouvé le contraire), mais bien à la piètre qualité d’un projet mené en dépit du bon sens.

Il faut attendre le succès international de l’excellent « The Host » de Bong Joon Ho en 2006 pour voir le kaiju eiga refaire surface dans nos cinémas (et sans doute précipiter la naissance de « Cloverfield » dont j’ai pu parler plus haut).
Le réalisateur coréen de « Snowpiercer » reprend très simplement la recette de Godzilla en ouvrant son film sur une séquence montrant deux employés de laboratoire dans un complexe de l’armée américaine. Le chef yankee demande à son assistant coréen de vider des dizaines de bouteilles de formol dans l’évier car celles-ci sont sales. Alors que ce dernier proteste que le produit chimique va achever sa course dans la rivière, l’Américain lui rétorque avec la morgue d’une reine Lannister que la rivière en question est grande, alors exécution !
Quelques années plus tard, une créature mutante sort des eaux pour semer la terreur dans un Séoul en état de siège.
« The Host », outre de très belles qualités de mise en scène, est un excellent kaiju eiga oscillant entre drame familial et film catastrophe tout en explorant les fondements du genre cinématographique auquel il appartient (la Corée a d’ailleurs sa propre franchise kaiju eiga avec Yongary depuis 1967) : c’est ici la désinvolture de l’homme envers la Nature qui fait se retourner cette dernière contre lui.
Ses qualités formelles et les intentions bien exposées de son réalisateur lui ont valu un vrai succès hors des frontières de son pays et ont peut-être contribué à revivifier l’intérêt des producteurs américains pour ce genre tombé en désuétude.

Ainsi, en 2013 ce sont les Etats-Unis qui produisent « Pacific Rim » de Guillermo Del Toro, film hommage au kaiju eiga, et aussi aux films de mechas, deux genres typiquement japonais. Œuvre décomplexée fondée sur un concept simple (gros monstres vs gros robots), « Pacific Rim » est une réussite totale dès l’instant que l’on veut bien considérer le film pour ce qu’il est, sans chercher à tout justifier par un rationalisme mal venu dans ce type de production.

Guillermo Del Toro revient avec ce film aux sources du kaiju eiga. Les monstres, simplement appelés kaijus, ne sont pas le produit de mutations mais des formes de vie extraterrestres cherchant à coloniser la Terre depuis une faille dans le Pacifique. Régulièrement l’un d’eux se rend sur la côte pour y récolter quelques bulots, parce que les kaijus aiment bien ça, les bulots, avec de la mayonnaise. Mais comme ils sont de gros doigts, il leur arrive de casser deux trois immeubles au passage.
Si Del Toro semble abandonner toute prétention de sous texte, il revient pourtant aux préoccupation écologiques en expliquant en cours de film que les humains, en polluant la planète, l’on en fait rendu habitable pour les kaijus, précipitant ainsi leur perte.
Bien que le film souffre de quelques faiblesses, peinant entre autre à rendre la menace kaiju vraiment prégnante, « Pacific Rim » est le spectacle total, jouissif et intégralement assumé que l’on espérait plus (enfin, s’ils étaient meilleurs les « Transformers » pourraient également prétendre à ce titre).

A noter que pendant ce temps, les films de kaijus connaissent une crise au Japon. Après le film anniversaire des 50 ans, Godzilla semble bien parti pour prendre sa retraite, et ses petits camarades, comme Gamera, ne connaissent pas de francs succès.
C’est donc hors Japon que le genre semble aujourd’hui se revivifier, avec en l’espace de deux ans ce retour d’Hollywood aux affaires du film d’attaque de monstres.

Reste à savoir ce que pourra bien donner la version de Gareth Edwards…

Mais avant toute chose…

En petit résumé de l’intrigue pour ceux qui ont la mémoire courte, ou les gougnafiers qui n’iront pas voir le film mais ne craignent de se spoiler le museau.

20 ans après avoir causé une catastrophe nucléaire à Janjira au Japon, une grosse bête de type insectosaure, que l’on va appeler Marcel, finit de sucer le réacteur de la centrale et s’en va gaiment retrouver, Ginette, l’amour de sa vie. Mais le roi des monstres, Godzilla, ne l’entend pas de cette oreille. Escorté par un *utain de porte-avions américain, le kaiju se lance à la poursuite de Marcel par-delà le Pacifique. Pendant ce temps, le professeur Professorsan et son assistante britannique Daisy, qui traquent Godzilla depuis des années, mettent des Powerpoint de partout pour expliquer au monde c’est quoi le fuck qu’il se passe.
Alors que Godzilla et les insectosaures commencent ENFIN à se mettre des fulguro poings dans la tête, nous, public, allons plutôt suivre le destin fascinant du soldat Brody, qui cherche à rejoindre sa famille dans tout ce chaos et cette atmosphère cendreuse de fin des temps.

Et maintenant que l’intrigue vous a été ainsi magistralement résumée, entrons dans le vif du sujet.

Attention tout de même, le scénario contient quelques trous dans lesquels il convient de ne pas s’aventurer sous peine de se perdre dans des méandres de WTF. Et personne n’a envie que ça vous arrive. PERSONNE.

Ce que donne la version de Gareth Edwards.

Son premier mérite est bien de nous faire oublier les heures sombres du film de Roland Emmerich, en rendant au premier kaiju ses lettres de noblesses. Quant au genre kaiju eiga lui-même, un Mexicain s’est était déjà chargé l’an passé et Edwards ne parvient clairement pas à se hisser au même niveau que Guillermo Del Toro dès qu’il s’agit de mettre en scène des combats entre créatures géantes.

Si « Godzilla » a des qualités indiscutables, il lui manque un je ne sais quoi sous le patin, ce petit truc qui faisant de « Pacific Rim » un blockbuster hautement jouissif dans l’action, là où le film d’Edwards s’avère plus efficace dans l’évocation symbolique des kaijus.

Car sa version se pose là en matière de discours mythologique, multipliant les passages symboliques afin de rendre à ces monstres leur statut de dieux antédiluviens. Une approche qui emprunte moins au Mythe de Cthulu qu’à l’approche shintoïste originelle de ces créatures, perçues non pas ici comme des monstres dangereux et cruels, mais des incarnations des forces de la nature, déchaînées entre elles, indifférentes au sort des hommes.
En cela, se servir d’un personnage japonais pour aller au-delà du rappel des origines de Godzilla en tant que monstre de cinéma est une bonne idée, sur le papier. Dans les faits, il servira surtout à répéter quarante douze fois les enjeux du film alors que bon, c’est tout de même pas compliqué : gros monstre + gros parasites relous = KABOOM !
Il en devient du coup encore plus déplorable qu’il soit utilisé, dans le dernier quart, pour tirer la corde sensible de la culpabilité dans une scène décalée et inutile. Ce qui est d’autant plus étonnant que dans sa première partie, le film réussit très bien sur le registre émotionnel (toute la partie à Janjira, dans le passé ou le présent est très bien menée).

[Plot hole. Culpabilité et horlogerie, un essai sur la repentance.

«-Ah amiral, regardez cette montre…
Elle est super moche votre montre, professeur san.
Elle appartenait à mon père.
Elle est quand même moche. Et puis elle marche plus.
C’est parce qu’elle s’est arrêtée à 8h15 le 6 août 1945.
Hiroshima…
No shit, Sherlock.
Je peux savoir pourquoi vous me montrer ce truc ?
Pour la couche réglementaire de culpabilité, amiral.
Ah ouf, j’ai eu peur. Un moment j’ai cru que ça allait servir pour l’intrigue ou à l’enrichissement de votre personnage.
Non c’était juste gratuit.»

Si le film comporte des défauts lui interdisant d’être le blockbuster ultime qu’il aurait pu devenir, il réalise pourtant une bonne synthèse de la culture qui l’a vu naître, et de celle qui s’en est emparé.

Malheureusement, Gareth Edwards et ses scénaristes semblent avoir eu à pâtir d’un cahier des charges assez rigide, qui régulièrement les conduit dans l’ornière. « Godzilla » en devient un film inégal souffrant de lourdeurs et autres ralentissements, qui tirent l’ensemble vers le bas.
Le héros se voit ainsi imposer une gentille famille incroyablement chiante et sans intérêt, supposée, j’imagine, établir une empathie avec le spectateur. Échec total de mon point de vue, n’ayant jamais eu le moindre début de commencement d’intérêt pour le personnage d’Elizabeth Olsen ou pour celui de son fils.
Pire si, on les retranche du scénario, celui-ci demeure inchangé, et même, ajouterait un surcroit d’intérêt au personnage d’Aaron Taylor-Johnson, le plaçant non plus dans une dynamique de père cherchant à protéger les siens, mais en tant que fils honorant la mémoire de son père. Un parti-pris qui aurait eu d’autant plus de sens que la dynamique entre lui et Bryan Cranston fonctionne autrement mieux que celle supposée avec sa famille.

Le manque d’enjeux humains plombe un peu le film, qui tente vainement de les résumer à la protection des enfants et de la famille, plutôt que d’interroger les rapports des hommes aux kaijus, et par extension, aux forces qu’ils incarnent.
Le plan, sublime, du parachutage sur San Francisco, appelle pourtant à l’exploitation d’une dimension prométhéenne, d’une conquête de la divinité par l’homme qui d’un acte aussi fou qu’il est héroïque, affronte les dieux pour accéder à une nouvelle étape de son évolution.

A ce titre, il me faut d’ailleurs préciser que la dernière partie du film est de loin la meilleure, condensant tout ce qui aurait dû être exploré plus tôt, et offrant une vraie générosité dans l’action, chose qui nous avait jusqu’alors été refusée.

Mais, cahier des charges, j’imagine, ce travail de qualité se voit brutalement détruit par un parti-pris final complètement à côté de la plaque.

[Plot hole 3. Massacre de masse et héroïsme, une ébauche de définition.

Durant le combat final opposant Godzilla, Ginette, Marcel et l’armée américaine, des dizaines de gratte-ciel ont été détruit, des gens écrasés dans la rue par la chute des bâtiments, des avions ou par les pattes des monstres, bref, il y a approximativement quarante douze millions de morts, dont une bonne moitié du seul fait de Godzilla qui reste tout de même un *utain de lézard géant se souciant assez peu du menu fretin.

Mais bon, il a tué Ginette et Marcel, et ainsi mit fin à la menace de voir l’innocence de l’Amérique ruinée à jamais par la vue de deux insectosaures en train de copuler sur le Golden Bridge.

Pourtant, je trouve un poil exagérée la réaction *acclamationcotillons* de la population de San Francisco quand Godzilla se réveille de sa presquemort pour s’en aller vaquer à ses occupations.
« Notre héros, le sauveur de notre ville » => qui a tué des milliers de gens parce que basiquement, il n’en avait rien à foutre de leur gueule, lui ce qu’il voulait, c’était mettre une chasse aux insectosaures parce qu’il est comme ça Godzilla, quand il voit de la racaille, il la nettoie au karscher.

Du coup, parler de « héros » c’est sans doute un rien abusif en la circonstance. Du coup j’en appelle au jugement d’un expert, voilà nous vous écoutons, m’sieur Rogers :

Ah, et rapport à la scène de la montre me vient soudain un doute : admettons que bon, Little Boy a tout de même activement contribué à accélérer la capitulation du Japon ainsi qu’à abattre le régime un brin fasciste de l’Empire du Soleil Levant, est-ce qu’on peut, m’sieur Rogers, parler d’héroïsme ?


Ah ouais, hein… Elle est où la logique ?

Des hommes et des dieux.

S’il y a une chose que l’on ne peut reprocher à « Godzilla » c’est bien d’essayer d’être autre chose qu’un film de monstres qui se mettent des buildings sur la tête. Concrètement, il y a une vraie affection dans la mise en scène qui donne du corps à l’ensemble, même si cela ne compense pas toutes les faiblesses du film.

La scène de parade nuptiale entre Ginette et Marcels est un bon exemple du genre, créant au milieu de l’horreur et du chaos une parenthèse touchante entre les deux créatures. De la même manière, les cris déchirants de Ginette face à la destruction de ses œufs donnent presque envie de prendre son parti quand soudain, elle tombe sur Brody et comprend qu’il est le responsable du massacre.

Godzilla lui aussi bénéficie de cette affection du réalisateur qui ne lésine pas sur les poses iconiques ou les plans marquants permettant de regarder la créature comme autre chose qu’un gros lézard justicier auto proclamé. De la même manière, l’attitude presque tendre des scientifiques vis-à-vis des kaijus permet de construire un rapport ambigu entre humains et monstres que Gareth Edwards tente tant bien que mal de développer au-delà de la simple idée de démesure physique.

Car à partir de l’instant où assistante Daisy lâche le mot « dieu » pour qualifier Godzilla, le film cherche sincèrement à explorer cette thématique.

Associés aux forces de la nature (en fait, il faut vraiment plus que les qualifier de dieux, parler de kami à leur propos, une notion un peu plus extensible et mieux adaptée à leurs statut d’esprits de la nature), les kaijus sont identifiés comme les responsables des grandes catastrophes naturelles de ces dernières années : accident de la centrale de Fukushima, tsunami en Thaïlande. Ce sont ces spectres que le film convoque, avec intelligence, afin de faciliter au spectateur la compréhension de la nature des monstres. Avatar d’une nature dominante, ils sont bel et bien des dieux s’affrontant sous le regard impuissant des hommes, destinés à contempler, pétrifiés de stupeur, leurs affrontements.
Sidération et impuissance sont en effet au cœur des rapports entre les kaijus et les humains, les plans de ces derniers sans cesse déjoués par les bêtes.

J’ai apprécié d’ailleurs l’effort de mise en scène consistant à ramener constamment l’image à hauteur d’hommes. Tous les plans sur les monstres ou presque sont cadrés à notre hauteur, ce qui a pour effet de 1) nous permettre de bien prendre la mesure physique des kaijus, 2) nous renvoie systématiquement à notre insignifiance. C’est une figure de style finalement puissante, largement exploitée par Guillermo Del Toro dans « Pacific Rim », d’ailleurs, mais je sens que ça va devenir saoulant si je continue à y faire référence. C’est d’ailleurs pour ça que la prochaine fois que je parlerai d’un autre film que « Godzilla » dans ce billet, se sera « Jurassic Park ».

« Des combats de monstres géants ! Hors champs ! »

Il fut un temps où le cinéma était à ce point limité techniquement qu’imaginer des combats entre monstres géants dans une ville surpeuplée relevait du doux rêve de réalisateur pété au crack.

Enfin, les Japonais, ça ne les a jamais vraiment dérangés : de la maxiture, des mecs dans un costume et roule ma poule, fuck le photoréalisme.

Maybon, si l’excuse tenait vaguement en ces temps reculés (en fait, il n’y a AUCUNE excuse au crime qui va suivre), aujourd’hui, avec le niveau atteint par les effets spéciaux, comment expliquer que la moitié des combats sauvages entre kaijus se passent dans ce film HORS CHAMPS

A peine Godzilla a le temps de faire une apparition en majesté et de mettre un taquet à Ginette ou Marcel, paf, cut, plan suivant, suivons les aventures de Brody et un gamin dans le métro : PAS.SIONNANT.

[Plot hole 3. Annyong.

Pas à proprement parler un plot hole, juste un truc qui sert à rien sauf à nous coller une séquence émotion dont on se fout éperdument, la présence dans le film de cet enfant nippon ni coréen, que je baptise séance tenante Annyong, faute de mieux.

Dès le départ, Annyong passe pour un gros boulet en démontrant son incapacité à prendre le métro. Ayant perdu ses parents parce qu’il a trouvé trop lol de monter dans une rame tout seul pour stalker Brody occupé à chialer sur un soldat de plomb, Annyong est recueilli par notre héros qui lui promet de le rendre à ses géniteurs.

Après, BROUMBAM tsunami EXPLOSION §§§§ BAMBAM BAGARRE GREUHGREUG AGREUHGREUHEXPLOSITION§§§

Brody et Annyong se retrouvent dans un camp de réfugiés, en train de remplir les formulaires pour essayer de retrouver les parents du gosse dans tout ce chaos. Soudain, Annyong lâche la main de son sauveur, se barre comme un gros ingrat et tombe PAR HASARD sur papa et maman qui trainaient dans le secteur.

FIN.

Merci Annyong, mais ça ne servait vraiment à rien de te donner autant de peine à passer dans le coin. Sans déconner, mis à part pour nous bricoler à la va comme je te pousse une figure paternelle pour Aaron Taylor-Johnson qui en avait d’ailleurs bien besoin (parce que non, parfois, ça se fait pas tout seul et je n’ai pas cru une seconde en son rôle de père de famille), les scènes avec le petit Japonais/Coreén ne servent strictement à rien. Retranchez Annyong de l’histoire et vous obtenez exactement la même chose, comprendre BROUMBAM tsunami EXPLOSION §§§§ BAMBAM BAGARRE GREUHGREUG AGREUHGREUHEXPLOSITION§§§ mais sans intermède « boulet de 10 ans ».

Mis à part dans le dernier quart du film où là, on retrouve une certaine générosité qui faisait un peu défaut jusqu’alors, et qui devrait faire réévaluer « Pacific Rim » à la hausse chez les plus chafouins (car « Pacific Rim » déboite, je voulais le rappeler), la plupart des combats sont justes esquissés, le temps d’aller voir si les humains feraient par hasard des trucs plus intéressants.

Le sommet est atteint dans le final, avec le pire hors champ de l’histoire de tous les temps, je crois bien. Le professeur Professorsan se rend là où Godzilla est tombé pour contempler une dernière fois son dieu. Meanwhile, dans un stade de foot, Brody cherche sa femme, dont on se fiche un peu vu qu’on n’a jamais réussi à trouver cette famille attachante parce que leur rôles étaient écrits avec les pieds et sans doute aussi un peu parce que c’est de l’inceste vu que Taylor Johnson et Elizabeth Olsen sont supposés jouer les jumeaux Maximoff, Vif Argent et la Sorcière Rouge dans le prochain « Avengers » (et ça fait des mois que je suis calée là-dessus !).

Retour sur Godzilla qui se met à frétiller de la narine. OH.BON.SANG, il n’est pas mort, il se reposait simplement les yeux. Là, tu te dis que tu vas avoir droit à une scène splendide de la créature se relevant lentement sous le regard fasciné des hommes et tout.

ET BING retour au stade où Brody a trouvé sa femme et peut donc enfin lui rouler des galoches.

Pendant ce temps-là, Gozdilla se traine sur les écrans de télé et sort du film par un petit plongeon dans l’eau sous les acclamations de la foule en délire, saluant le monstre comme un héros, indifférente au sort des centaines de personnes mortes écrasées par le kaiju le temps que celui-ci regagne l’océan.


Non, c’est bon, repos, Rogers. On arrête le tir avec l’héroïsme.

Non parce que ce qui me dérange vraiment dans cette histoire d’héroïsme appliqué à Godzilla c’est qu’il est vraiment mal à propos, limite fichu là parce que bon, blockbuster => héros donc celui qui tue les méchants en est un.
Pourtant non, mille fois non, Godzilla n’est pas un héros, c’est l’assistante Daisy qui l’a dit. C’est un dieu, l’incarnation des forces naturelles, de la Terre elle-même, qui mène son combat sans se préoccuper des fourmis que sont les humains. Il n’y a pas à porter un jugement de valeur sur ses actes, simplement à les contempler et à en prendre la mesure. Ce n’est pas vers un dieu sauveur ou un idéal que San Francisco devrait se tourner au lendemain de la catastrophe, mais vers sa propre insignifiance. Faire de Godzilla un héros revient presque à dire : « Merci d’avoir sauvé nos postérieurs, on savait pas que l’on était aussi importants à vos yeux, dire que vous avez failli mourir pour nous, quand même… ». De même que cela nie sa valeur de divinité primordiale. Genre, Odin vous sauve pas accident en démontant leur face à des Géants de Glace, vous l’acclamez comme un héros ? Non, vous la fermez bien gentiment en courbant l’échine pour ne pas risquer de le mettre de travers. Ben là, c’est pareil. Faut prendre un peu la mesure des choses dont on parle, non d’un gallimimus !

Allo, les gens, Godzilla est un monstre géant qui vivait AVANT les dinosaures. Ce qui revient à dire que les raptors respectaient son autorité ! Le T-Rex respectait son autorité ! Même la grand-mère du T-Rex elle levait pas le museau quand tonton Gozdilla était dans la place. Le patron, le taulier, le parrain de la mafia. Et tu crois vraiment, gens de San Francisco, qu’il a décidé de bouger son colossal postérieur jusqu’à la côte ouest des Etats-Unis pour sauver de gentils Américains ?
Le machin c’est déplacé UNIQUEMENT pour empêcher Marcel et Ginette de copuler parce que l’existence des insectosaures menace la sienne, ce qui en fait un gros égoïste, doublement si l’on tient compte du fait que pour protéger sa précieuse existence, il a génocidé les ¾ d’Hawaï et de la Californie avant de rentrer chez mémé une fois son devoir accompli.

« Lala, lala ! lalala, lala, lalaaaaaaaa ! » (ceci est le thème de « Jurassic Park, au cas où vous ne l’auriez pas reconnu, bande de mécréants).

Thème que je fredonnais intérieurement pendant la scène du survol en hélico d’une île ressemblant à s’y méprendre à Isla Nublar, mais passons.

Passons pour en venir à ce dernier acte du film, la bataille de San Francisco (« c’était pas une bataille, ils avaient pas d’armures ! » dirait Hot Pie).

Un brin frustrée depuis le début du film, je voulais croire que les combats systématiquement filmés hors champ entre Godzilla, Ginette et Marcel, n’étaient que des outils destinés à construire la frustration du spectateur.

Merci professeur Malcolm de me donner cette occasion pour placer aussi que finalement, Godzilla n’est pas des plus présent dans le film. Est-ce un mal, oui et non. Son peu de présence à l’écran ne serait pas un problème en soit, si, comme on va le voir après un petit point « plot hole » justement consacré à sa disparition étrange pendant 50 ans jamais justifiée dans le script, le sentiment de frustration qui préside à ce genre de films avait été correctement construit. Or, il n’en est rien. Et comme la construction de l’attente est bancale, pour ne pas dire complètement à côté de ses pompes, les apparitions de Godzilla perdent considérablement en force. Heureusement, un traitement tout aussi indigent étant réservé aux insectosaures (je me refuse à les appeler Mutos, c’est vraiment trop moche), cela leur évite de voler la vedette au roi des monstres, ce qui eu été ballot.

[Plot hole. WHERE IS MY GODZILLA

«-Venez mon petit Brody, vous avez perdu votre père mais je pense que vous avez encore assez d’énergie pour mater mes diapos de vacances. Je vous présente Godzilla.
C’est un bien gros lézard, professeur.
Un proto dinosaure pour être précis. Qui s’est enfoui au plus profond du profond de l’océan pendant des millions d’années. Dans les années 50, le premier sous-marin nucléaire américain a réveillé cette créature antédiluvienne en battant un record de plongée.
On parle bien d’un sous-marin nucléaire dans les années 50, hein ?
Ben euh… Oui, pourquoi ?
Parce que aujourd’hui en 2014, ça descend à 600m maxi ces machins-là, 700 à tout péter. Et puis c’est furtif, en plus. Du coup, ou vous racontez n’importe quoi, ou alors Godzilla a le sommeil hyper léger .
On va dire ça. Et donc, pour se débarrasser de lui, les Russes et les Américains ont multiplié les essais nucléaires dans le Pacifique. C’était avant qu’on comprenne qu’en fait, il se nourrit des radiations, du coup, c’était un peu comme lui donner son goûter et donc, ça ne servait à rien.
Et après ?
Comment ça après ?
Ben après les essais nucléaires dans le Pacifique, il est allé où, Godzilla ?
Je ne saisis pas bien le sens de votre question.
Entre maintenant et les années 60, il est bien parti quelque part, non ?
Ah oui, c’est pas idiot comme réflexion. »

Mais bon c’est dommage, on ne saura jamais ce que glandait Godzilla, pourtant dopé au plutonium. Soit il est rentré chez lui lire le Courier International, soit il s’est installé en centre Bretagne, où personne ne risquait jamais de lui tomber dessus.

Si j’invoque l’esprit glorieux de « Jurassic Park » et donc de Sensei Spielberg, ce n’est pas par hasard. On se souvient encore avec une émotion intacte de la découverte des diplodocus par le professeur Grant, dont l’impact est très largement imputable à la construction du début du film, offrant au spectateur, dès l’ouverture, un regard bref mais intense sur un raptor en cage (ma choupinette forever. J’ai même la peluche. Si. J’ai eu une enfance formidable, avec que des jouets hardcore), avant de nous priver de dinosaures pour mieux multiplier les scènes où ils sont supposés apparaître : le fossile sur lequel travaillent les archéologues et qui sert à préparer le choc de la rencontre, le survol d’Isla Nublar durant lequel le spectateur, dans la confidence, s’attend presque à voir surgir des dinosaures de la forêt, une fois passé l’hélicoptère emportant des personnages ignorants… Tout est fait pour nous pousser jusque dans nos derniers retranchements, jusqu’à cet incroyable plan sur la Spielberg face de Grant et de Sattler, précédant la découverte d’un troupeau de brachiosaures.


Sans déconner, c’est pas la meilleure scène de l’histoire de tous les temps ? (ce billet n’a pas du tout été rédigé en écoutant la BO de « Jurassic Park » à pleine blinde, ni en chantant tous les thèmes à tue-tête. Du tout.

De la même manière, dans « Pacific Rim » (oui, j’avais promis de ne plus en parler, mais c’est un exemple pertinent !), Guillermo Del Toro construisait son film de façon à nous préparer à la titanesque bataille de Hong Kong. Le duel entre Gipsy et le kaiju devant Anchorage est en l’espèce un modèle du genre. Toute l’idée de ce premier affrontement est de nous faire prendre la mesure, ou la démesure, en l’espèce, du conflit. Le jeu des échelles, très important dans « Pacific Rim », est une des clés du succès du film, qui ramène constamment le public à son rang d’humain spectateur, avec de nombreux plans au ras du sol mettant en avant le gigantisme des kaijus et des jaegers.
La longue pause précédant la bataille fonde elle les relations entre les personnages, tout en insérant ici et là des séquences comme le rêve de Mako, destinées à réinjecter, en variant les points de vue, les enjeux du film.
Aussi, quand éclate la bataille d’Hong Kong, le public est-il mûr pour se recevoir de la bagarre over 9000 en plein dans sa mouille, et en apprécier l’extrême générosité.
De la même manière que la scène d’ouverture de « Jurassic Park » avec la Futée permettait de faire comprendre au public la puissance et la sauvagerie des dinosaures, de la même manière que la bataille d’Anchorage permettait de visualiser les rapports de taille, de force, et la violence des combats entre jaegers et kaijus, les premières rencontres entre Godzilla et les insectosaures auraient du être montrées, même partiellement, même en gros plan, même de façon un peu détournée (en mettant l’accent sur les dégâts matériels PENDANT le combat : voir des immeubles tomber, des bâtiments être éventrés d’un coup de patte, des gens mourir très vite sous leurs pattes, etc…) afin de donner au public une référence pour le grand final à venir.

Le problème de « Godzilla » c’est de ne pas arriver à construire aussi bien le sentiment de frustration.
Et il est sans doute un peu injuste de ma part de le reprocher à Gareth Edwards en le mettant face à des Spielberg ou des Del Toro, qui sont un tantinet hors concours. Dans l’ensemble, « Godzilla » fait largement son job, souffrant juste non pas d’un manque de talent, mais de cette étincelle de génie qui aurait fait tout la différence.
Est-ce que c’est grave ? Certainement pas. On ne boude pas non plus son plaisir et pour être parfaitement honnête, c’est en grande partie parce que les plans les plus OMGWTFBBQ ont été cramés dans les bandes annonces que l’effet en salle se trouve atténué. Ça et le reste du scénario qui par endroits est tout de même un peu lourdingue.
Mais dans l’ensemble, sauf l’affrontement final, tout souffre d’un manque de générosité : combat amorcés, mais aussitôt interrompus pour sauter au point de vue des humains qui, là où ils sont placés, ne voient rien. Alors oui, cela renvoie à l’insignifiance à et la marginalité des humains face aux kaijus, mais cela finit par totalement désamorcer l’effet recherché. Pour construire une frustration productive, il faut savoir en montrer peu, tout en suggérant l’essentiel. Cela passe par le fait de ne pas couper une scène trop tôt, ou de prolonger une expérience sensorielle. Je pense là à ce moment où la femme de Brody se fait enfermer dans un sous-sol : les portes se referment sur Godzilla et Marcel se mettant des pains et puis soudain, c’est tout noir et CUT ! On passe à une autre scène. C’est moi où prolonger ce passage quelques secondes à grand coup d’écrans noirs habités des hurlements des monstres et des vibrations du sol aurait été une pure tuerie ? C’est moi où je vais être obligé de renvoyer à la scène de l’abri dans « Pacific Rim » où le dialogue entre le dedans et le dehors produit exactement l’effet recherché ?
Le problème de ce « Godzilla » c’est finalement de jouer les vierges effarouchées trop longtemps avec le spectateur. Youhou je le montre un bout de cuisse, youhou, un bout de poitrine et hihi, je me cache derrière un gros immeuble, je suis un proto-dinosaure pudique. Résultat, quand Godzilla déboule dans toute sa splendeur à San Francisco, beh on est content de le voir, c’est pas la question, mais étrangement, ça n’a pas tout à fait l’impact voulu. Parce qu’on finit par s’en foutre, dans le fond et aussi parce que tout le film nous finalement éduqué à la frustration. Gareth Edwards aurait su se montrer un poil plus généreux dans sa première partie, on aurait sans doute attendu la bave aux lèvres l’arrivée du roi des monstres dans la dernière partie. Là, on se contente de constater « ah, ça y est dis-donc, on le voit entier, ça alors… »
Ceci dit, rien, RIEN, ne saurait être plus frustrant que le combat à Hawaï contre Marcel. Je situe rapidement : Marcel est en train de manger un akula dans un arbre à Hawaï (true story, bro) quand soudain, Godzilla déboule, provoquant un monstrueux tsunami. Bon, premier excellent point, déjà évoqué, le renvoi au raz de marée en Thaïlande en 2004. Rien de plus évocateur pour rappeler l’humanité de sa fragilité. Et après le passage de la vague BON SANG DE BOIS CA DEBOITE SEVERE MES AMIS, le voilà enfin qui apparait. Par morceaux. Dans les lumières vacillantes de fusées de détresse. Au travers d’une baie vitrée… Et soudain le voici qui défie d’un hurlement Marcel qui se précipite à sa rencontre pour un choc qui s’annonce titanesque et ….
Retrouvons Timmy, le fils de Brody qui mange ses Miels Pops devant la télé. Il est tard, et Timmy n’a pas envie d’aller à l’école. Pff c’est d’un ennui. Maman râle dans la cuisine qu’il faut se dépêcher. Rohlala, c’est pas chouette ça ben zut et … Tiens, c’est quoi à la télé ? On dirait « Oh Maman ! Regarde ! Un dinosaure ! »
Ouais. Vous tous qui avez vu « Godzilla » savez de quoi je parle. De la scène de la MÔRT où tu comprends que ce premier combat te sera refusé. Totalement. Parce que quand l’action reviendra à Hawaï, se sera terminé. Marcel sera parti, et Godzilla aussi. NO. FRAKKING.WAY.

Heureusement, !a dernière partie du film, plus généreuse, contient de sacrés moments d’anthologie, comme ce superbe « Godzilla to the rescue » où tout d’un coup, là, comme ça, le gros se met à devenir tout bioluminescent dans son corps et à vomir sur plasma radioactif sur la gueule de Ginette, démultipliant son taux de badassitude.
Séquence très intelligemment annoncée par ce plan insistant sur une statue de dragon, qui m’a fait rudement plaisir pour trois raisons :
1) un dragon, merde, ça fait toujours plaisir.
2) Ce plan renvoie aussitôt au mythe des dragons, tissant un lien très fort entre les kaijus et eux, expliquant sans une seule ligne de dialogue, la puissance mythologique de ces créatures, incarnations des forces de la nature. Brillant.
3) Le spectateur, conditionné à l’image du dragon cracheur de feu, se voit annoncer quelques instants avant, l’irruption de ce pouvoir chez Godzilla. Brillant 2.0

Autre moment bien velu sa race, celui où Ginette, encore elle, surplombe le bateau où se trouve le héros. Le jeu des échelles est parfaitement placé, avec ce plan d’amorce sur sa patte, préparant celui d’ensemble.
Si je devais faire à cette scène un tout petit reproche, c’est qu’elle est le décalque complet de celle d’après la destruction des œufs. A quelques minutes d’intervalle, on se retape donc une scène où l’insectosaure se trouve nez-à-nez avec le héros, décide de lui pourrir sa tête et se fait arrêter just in time par Godzilla, visiblement passé en mode fufu, pour lui met une pilée à coup de plasma.
Léger défaut d’écriture peut-être quand l’équipe de scénaristes n’a pas d’autre choix pour conclure son film que d’écrire deux fois la même scène, avec exactement les mêmes mécaniques. La mise en scène compense cette redite en assurant le quota « prenez-en donc plein la tête », et c’est tant mieux.

[Plot hole. La décharge nucléaire, allégorie du chaos.

«-OMG, sensei professeur san, on a fait une grosse connerie je crois bien !
Qu’est-ce à dire que ceci, assistante Daisy ?
Beh le parasite supra radioactif dormant, qu’on croyait qu’il était pas dangereux quand bien même je viens de le dire, on savait qu’il dormait et que bon, ce qui dort n’est pas mort, c’est connu, ben en fait, on l’a refilé aux Américains qui l’ont bazardé dans leur décharge nucléaire du Nevada.
Par la barde de l’Empereur, mais alors, c’est avec lui que Marcel communiquait ? Ce qui signifie qu’il va se réveiller ?
Se serait logique.
Donnons vite l’alerte ! »

Sauf que visiblement, soit le message n’est pas très bien passé, soit les mecs au Nevada, c’est pas des flèches.

Personnellement, à la place du professeur, j’aurais sans doute écrit :

« Chers gens de la décharge nucléaire,

Il y a quelques temps de ça, vous a été refilé un genre de cocon supra radioactif qu’on vous a demandé de mettre au frais parce qu’on savait pas trop quoi en foutre.
Par chance, nous venons de découvrir qu’il s’agit en fait d’un gros monstre bien rageux qui va sans doute très bientôt se réveiller.
Si vous aviez l’amabilité de vérifier l’état du colis, se serait sympa,

Cordialement,

Les scientifiques. »

Du coup, logiquement, les mecs de la décharge auraient dû procéder à une inspection de l’endroit où le bouzin était stocké histoire de vérifier si d’aventure, un monstre relou de trouzmille gigatonnes n’était pas en train de chanter « Ramona » dans un coin.

Au lieu de ça, ils envoient des militaires vérifier chaque silo UN PAR UN. Genre Régis Mc Foutoir, le directeur de la décharge, il sait plus où il a mis le gros cocon chelou de la préhistoire plein de radiations über létales.

C’est ballot tout de même, mais bon, on va dire « sauf que potentiellement, le monstre pouvait aussi éclore et se déplacer dans les autres silos pour aller bequeter de l’uranium afin de reprendre des forces, du coup, c’était plutôt habile de tout vérifier. »

Jusqu’au moment où le private Steven tombe benoitement sur un silo vachement plus éclairé que les autres, qui une fois ouvert, révèle non pas que Michèle de l’entretien y avait oublié la lumière, mais que le gigagrosmonstre a en fait totalement explosé son silo, et la moitié de la montagne avec.

Meanwhile, dans son bureau, le directeur Régis Mc Foutoir n’avait toujours rien remarqué.

On m’objectera que le monstre est en fait parti depuis assez peu de temps, mais tout de même, une montagne qui se fait exploser par un insectosaure, ça doit s’entendre. Mais bon, je suis à moitié sourde du coup, je suis mal placée pour juger.

Le problème global du film reste malgré tout que passées des mises en place souvent brillantes, Gareth Edwards n’arrive jamais à faire décoller son action, son film. Ses partis pris de mise en scène sont pertinents, mais ses ellipses trop fréquentes, que ce soit des affrontements, ou des personnages (j’ai été surprise de voir ressurgir les deux scientifiques à la fin, que j’avais complètement oubliés, par exemple), empêchent « Godzilla » d’être l’uppercut qu’il aurait pu être.

Ceci dit le film est loin d’être honteux, et s’il n’en demeure pas moins inégal il réussit globalement là où on l’attendait. Un poil plus de baston dans le champ et un chouia moins de famille Ricorée aurait sans doute permis de donner plus de punch et de fluidité à l’ensemble.
Difficile à aimer et impossible à détester, « Godzilla » risque de devenir un de ses objets filmiques attachants avec le temps. En tout cas, il transpire les bonnes intentions, les tentatives et relève souvent du travail honnête et bien fait. Il échoue simplement à être ce que les bandes annonces vendaient : un film catastrophe brutal, sombre et radical pour n’être qu’un honnête blockbuster infiniment plus recommandable que la version de Roland Emmerich.
Coincé entre une ambition sincère d’élever son discours au-delà de celui d’un classique film catastrophe et des impératifs de production, Gareth Edwards se retrouve père d’une œuvre dont il n’a fondamentalement pas à rougir, même si on aura du mal à s’en satisfaire.

Note : **

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