Ces traces qui font sens

« Esprit d’observation. Esprit d’analyse. Esprit de synthèse. »

Ainsi parlait Sensei Jean-Michel, grand maître du dojo du patrimoine et de la culture.

«N’oubliez jamais ceux qui vous ont précédé sur la Voie de la Conservation : Sensei Malraux, le grand Renshi Lang. »

Ah je me souviens encore comme si c’était hier, de ce jour où je reçu mon deuxième dan de ses mains. Je portais mon plus beau kimono de cérémonie, celui que j’avais confectionné avec un exemplaire de la convention de l’UNESCO pour la protection du patrimoine culturel.

A l’unisson de mes camarades récemment élevés, je m’inclinai d’un rei parfait à 45° et alors que nous nous redressions, j’entends encore sa voix nous dire :

« Allez maintenant.Vous êtes mes éponges, mes champions. Envolez-vous de par le vaste monde et usez avec sagesse des dons que vous avez reçu pour préserver les chants de travail des rempailleurs de chaise du Haut Poitou, les gestes ancestraux de récolte des haricots castelroussins, et le festival de la ganivelle à Galérande-les-Escabèches. »

Et nous nous en fûmes, guerriers du patrimoine, respectant notre bushido à la lettre, fiers et nobles, le front haut et le bras ferme, nous inscrire au Pôle Emploi.

Si je devais vous livrer à brûle pourpoint, tel un disciple du Dieu Rouge, mon opinion sur « Monuments Men », celle-ci se résumerait à : « Franchement pas terriiizzzzZZZZzzzzZZzzzzz…. »

J’ai parlé ici récemment du cas d’un film dont je n’avais pas grand-chose à faire, « Non Stop », mais « Monuments Men » entre dans une toute autre catégorie. Celle des films, si atonaux, si plats et si consensuels que non seulement, on n’en a rien à faire, mais qui risquent en plus de vous endormir. Et je vous jure que depuis « Les Adieux à la Reine », me sentir à ce point tirée par les cheveux par ce saligot de Morphée ne m’était pas arrivée. Pourtant, « Les Adieux à la Reine » était un film avec Léa Seydoux. C’est vous dire si la barre était haute. Et brillamment George Clooney releva le défi…

En découvrant le projet « Monuments Men », j’avais presque l’impression que j’étais conditionnée à aimer ce film. Même s’il s’avérait moyen aux entournures ou hyper classique dans la facture, chose qui risquait fort de se produire puisqu’il était réalisé par George Clooney.
En dégainant un film choral, Clooney ne prenait pas trop de risque, ni avec moi, ni avec le reste du monde d’ailleurs, critiques en tête qui n’aiment rien tant que ces films alignant des têtes d’affiche prestigieuses parce que c’est bien connu, le cinéma, c’est avant toute chose des acteurs. Quand on voit comment « Monuments Men » se fait gentiment basher depuis sa sortie, il y a toutefois de quoi relativiser cette affirmation. Car tu as beau aligner des John Boorman, Bill Murray, Cate Blanchett ou Matt Damon, si tu ne leur donnes rien à jouer, si tu leur fait vivre des aventures chiantes sans jamais faire juste un peu semblant de donner du rythme, voire, truc de fou, une identité à ton film, et bien ma foi, tout ce que tu obtiens, c’est un truc avec des gens connus sur un écran qui font des trucs dont tu te fous parce qu’au final, c’est l’ensemble qui est chiant.
Oui, « Monuments Men » c’est un peu comme un remaniement ministériel. Aucun intérêt.

Sauf que le sujet me parlait tout de même beaucoup. Rapport à ma sensibilité de grosse demeurée qui trouve d’une importance capitale de conserver dans des vitrines de musée des béliers en terre cuite ayant vaguement servi à faire des barbecues jadis, naguère, autrefois, à l’époque où les Gaulois et les Romains se mettaient des taquets dans la bouche.
Ouaip, je suis ce genre de personne.
Du coup, les folles aventures du commando d’élite issu de la fine fleur des musées alliés se mettant en quête des œuvres dérobées par les Nazis c’était….

LE PITCH D’INDIANA JONES.

Carrément.

Starring Jason Bourne et Hubert Bonnisseur de la Bath. Ça va, George, tranquille ?

Oh ça, oui, il reste tranquille, l’ami George. Premièrement en ne prenant même pas la peine de traiter de son sujet tout le film durant. Un monologue du personnage principal en début de métrage suffisant visiblement largement à jeter les bases de son projet. Le reste n’est que succession de side adventures pour les Monuments Men qui vont tour à tour : se faire tuer comme des cons, prendre des douches, réparer des radios, déclamer des discours philosophiques sur leurs camarades tombés au combat.
Waooouh.

Rien ne fonctionne vraiment dans « Monuments Men » et surtout pas la volonté affirmée de George Clooney de jouer sur de constantes ruptures de ton. Le film est tour à tour une aventure, un drame, une tragédie, une comédie, une romance, un récit historique, une parabole, mais ne réussit dans aucune de ses catégories.
L’ambition de Clooney semble bien d’avoir voulu produire une œuvre riche, profondément humaine, justifiant par sa polymorphie la mission de ses héros, sauver l’art, sauver la civilisation donc, sauver les hommes afin de les rendre à eux-mêmes.

La mayonnaise semblait si bonne, mais elle n’a absolument pas pris. Tout est imposé au forceps, de la prétendue camaraderie des Monuments Men, avec lesquels on devrait compatir lorsqu’ils perdent l’un des leurs, à leurs trajectoires personnelles, leurs actes, à ce point dénués d’emphase, ou d’héroïsme, qu’on ne parvient jamais à y croire.
« Monuments Men » est l’histoire d’experts en art qui doivent s’improviser soldats pour mener une guerre dans la guerre, une quête presque mystique, visant à rendre au monde ce que les Nazis voulaient avoir pour eux seuls.
Dit comme ça, ça claque, mais sur l’écran, tu vois des types qui font des choses, tirent deux trois coups de fusil sans que l’on réalise, par l’image bon sang, qu’ils ne sont en fait pas du tout à leur place, et qu’ils doivent s’arracher, à chaque seconde, pour survivre, motivés par leur mission et par leurs idéaux.
Enfin, y’a bien George Clooney qui essaie, mais quand il concluait ses interventions à la radio, j’avais toujours l’impression qu’il allait finir par balancer un « Good night, and good luck ».

Dire que je ne suis jamais entrée dans le film relève de l’euphémisme.

Très vite séparés, les Monuments Men vont devenir les héros de leurs propres segments, chacun possédant son ton à lui. Le fait qu’aucun segment ne fonctionne reste symptomatique de l’échec du film.
Ça et l’écriture qui tente de faire passer des vessies pour des lanternes.

Exemple en forme de MASSIVE SPOILER.


ATTENTION VOUS ENTREZ DANS UNE ZONE SPOILER

Le personnage de Hugh Bonneville, que j’appellerai donc ici lord Grantham afin de faciliter aussi bien ma démonstration que ma mémoire défaillante, s’est donné pour mission de sauver une Vierge à l’enfant de Raphaël exposée dans une église de Bruges. Il y tient vachement parce qu’il la voyait tous les jours quand il était petit. C’est un peu sa madeleine de Proust. Jusque là, rien à dire.
Sauf qu’il décide un beau matin de se rendre seul à Bruges pour aller y sauver, seul également, la statue en question, statue en marbre de quelque chose comme 1m50 de haut et sans doute autant de large. Qui pèse donc le poids de deux ânes morts. Bruges étant toujours sous contrôle allemand, la mission est tendue du slip de sa très gracieuse majesté, mais heureusement, lord Grantham utilisant à merveille ses l33t sk1lls de ninja britannique, atteint l’église like a flower.
Vite vite, il faut sauver ce chef d’œuvre de la Renaissance ! explique-t-il aux curés présents qui s’empressent donc d’employer les grands moyens en

Barricadant l’entrée avec un banc.

Parce que déplacer la statue pour la planquer quand on est une demi-douzaine, c’était une solution pour tarlouzes. On est des prêtres belges nous, une fois ! On va pas se débiner comme des péteux, on va bloquer la frakking porte avec un frakking banc ! YOLO !

Moi je voyais déjà la scène épique avec les Allemands qui arrivent en panzer pour défoncer la porte de l’église, avec un grand chef SS joué par Hugo Weaving exigeant qu’on lui livre séance tenante le Tesseract contenue dans la statue de Raphaël. C’est alors que je me suis souvenue qu’il fallait que je revois « Captain America ». Non, je n’étais pas vraiment concentrée sur le film.
C’est pas de ma faute : ils ont voulu sauver une statue de la barbarie nazie en bloquant la porte avec un banc.


VOUS SORTEZ DE LA ZONE SPOILER, MERCI A L’AGENT DUNHAM POUR LE SIGNALEMENT.

En fait, si je devais comparer « Monuments Men » à un autre film pour expliquer pourquoi il se vautre dans les grandes largeurs, j’irais chercher un autre film avec Matt Damon pendant la Seconde Guerre Mondiale.
Oui, c’est tonton Steven que j’irais chercher, dégainant donc un point de comparaison tellement injuste que j’en aurais presque honte pour moi-même et pourtant, je vais quand même le faire.

Dans « Il Faut Sauver le Soldat Ryan », comme dans « Monuments Men », nous suivons finalement un groupe d’hommes auquel on assigne une mission à la fois complètement inutile donc totalement indispensable : sauver l’essentiel.

Contrairement à « Monuments Men », « Saving Private Ryan » n’était pas inspiré de faits réels, et pourtant, il y a dans ce film plus de vie, plus de passion, plus de vérité que dans le film de Clooney.

Dans le contexte d’un affrontement aussi dantesque que les opérations qui suivent le Débarquement, envoyer des hommes chercher un seul mec ou quelques œuvres d’art ne semble avoir aucun sens. Et pourtant, l’objet de la quête dépasse la guerre elle-même, finissant même par lui donner un sens.
Dans « Il Faut Sauver le Soldat Ryan », ce n’est pas tant le personnage de Matt Damon qui importe que ce qu’il représente : un fils, le dernier d’une famille détruite. Dans toute sa filmo Spielberg s’est très souvent penché sur cette question, celle de la famille détruite ou menacée et la plupart de ses films tendent vers la reformation de celle-ci ou du moins, sa préservation. « Le Soldat Ryan » met clairement la famille au cœur des enjeux. Que ce soit au travers de la mission que dans les dynamiques entre les membres du groupe de recherche, où le capitaine et le sergent jouent quasiment des rôles de parents, sacrifiant sciemment leurs propres enfants pour atteindre leur objectif.
Ce groupe, composé de divers visages de l’Amérique a en effet une missions quasi sacrée : préserver, en sauvant le soldat Ryan, une famille. Et au-delà de ça, LA famille. La plus petite cellule de la nation, le plus petit dénominateur commun. Le berceau, le refuge, le creuset de l’épanouissement, de l’émancipation, de l’accomplissement, bref, ce moteur universel et commun à l’humanité entière, indissociable de sa définition.


En fait, ce GIF est un peu un spoiler. Ceci dit, si vous n’avez pas vu « Il Faut Sauver le Soldat Ryan », je peux plus rien pour vous…

Il était là, l’enjeu de fond de « Il Faut Sauver le Soldat Ryan », de faire percevoir au travers d’un récit guerre visuellement criant de réalisme mais qui scénaristiquement ne l’était pas, cette essence de l’homme au travers d’une de ses activités les plus destructrices. Spielberg réalisait dans le fond un grand film intime où, comme souvent chez lui, il arrivait à cet état de grâce où le particulier sublime le général et vice versa.

« Monuments Men » est fondé sur un principe similaire, avec son argument presque déplacé dans son contexte général, et des enjeux personnels motivant les personnages principaux. Or, si le projet appelait à une certaine forme de recul, afin d’en percevoir les implications non plus particulières mais cette fois générales, George Clooney n’est pas parvenu à ce résultat. Lesté par une mise en scène sans autre ambition que de raconter son histoire au premier degré, il abandonne très vite le caractère presque mythologique de son récit, et c’est la nécessité physique, viscérale de la mission des Monuments Men qui s’étiole dans un vague buddy movie où passe Cate Blanchett, affublée d’un personnage honteusement mauvais.

Et c’est en remerciant bien bas Steven Spielberg de m’avoir donné l’occasion de ne pas trop parler de « Monuments Men » que je conclue ce billet.

Note : 0

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