Encéphalogramme plat

C’est une contrée étrange, aride. Rien n’y vit que quelques arbres rares, d’aspect le plus souvent ancien, certains presque moribonds. Le voyageur n’y croisera âme qui vive, s’il s’en trouve d’assez fous pour s’y aventurer.
Ce pays, ce n’est pas la mort, c’est juste la comédie française.
Car au pays qui inventa le Septième Art, les genres sont mal lotis et contrairement aux apparences, ce n’est pas parce qu’il en sort une pléthore tous les ans que le film comique français se porte mieux que la science fiction. Simplement, statistiquement, il arrive une fois de temps en temps qu’une comédie sorte du lot.
Et ce n’est absolument pas le cas du film du jour.

Vous qui entrez ici, abandonnez tout espoir.

Il y a quelques temps, j’ai eu l’occasion d’aller voir « Supercondriaque » de Dany Boon en avant première. Depuis j’ai du me demander 20 fois si ce film méritait vraiment que j’y consacre du temps, donc un billet.
En effet, « Supercondriaque » est l’archétype même de la comédie française anxiogène, celle qui te met une boule au ventre parce que tu attends la chute, tu attends la chute de la blague, et elle vient jamais *utain, et en plus ça n’a ni queue ni tête, pourquoi lui il fait ça, ça n’a aucun sens bon sang de bois.

Pourtant, j’avais vraiment aimé « Bienvenue chez les Ch’tis », suffisamment pour que j’enchaine sur « Rien à déclarer », qui s’était avéré être un hybride entre comédie belge et française à la limite de l’étude comparée. Pas exceptionnel, mais pas déplaisant non plus.

Or, « Supercondriaque » m’a été déplaisant et à force de me dire « non, je ne parlerai pas de ce film, c’est une mayrde« , j’en suis venue à me demander pourquoi.

Qu’est ce qui fait que « Bienvenue chez les Ch’tis » est une comédie efficace, agréable, et somme toute inoffensive quand « Supercondriaque » est poussif, bordélique et souvent horripilant ?

Dany Boon étant un réalisateur français qui filme comme un réalisateur français, son travail se borne essentiellement à mettre en image ses comédies. Pas vraiment d’effet de mise en scène pour créer un potentiel comique mais un jeu de comédiens servant des dialogues et jouant des situations qui provoquent le rire.
Reste tout de même que « Bienvenue chez les Ch’tis » proposait plus d’effets de cinéma (ces trucs aussi cons que le rideau de pluie, ou le personnage Corleonesque de Michel Galabru) contribuant à l’effet comique et à créer l’ambiance décalée qui plaçait son film dans une France totalement imaginaire. C’était d’ailleurs ce décalage, ce parti pris d’une représentation et non d’une présentation qui faisait une bonne partie de la réussite du film. Presque comme une mise en abime, il y avait d’ailleurs le passage où la femme du héros vient lui rendre visite et où ses amis jouent au maximum la carte du cliché pour la conforter dans ses illusions.

Bref, dans « Bienvenue chez les Ch’tis », à défaut d’un talent criant pour la comédie, on avait au moins un réalisateur qui avait un projet narratif, au service d’une histoire la plus simple possible.

Car je ne le répèterai jamais assez, ce sont les histoires les plus simples les meilleures. « Bienvenue chez les Ch’tis » ne fait pas exception à cette règle en proposant un argument limpide : un homme obligé de s’exiler sur une terre lointaine, va découvrir à son contact et celui de ses habitants un univers riche et chaleureux dont il va s’imprégner, faisant de lui un homme meilleur.

Plus basique comme pitch, tu meurs. Il est à la base de wattmille histoires, de « Pocahontas » à « Avatar » (je l’ai fait EXPRES pour faire bicher tous les haterz) en passant par « John Carter  » (je l’ai re fait EXPRES), « Le Magicien d’Oz », « Le Monde de Narnia », « Lawrence d’Arabie », « Out of Africa », et je pourrais multiplier les exemples à l’infini.
L’histoire de « Bienvenu chez les Ch’tis » ne fait que reprendre le motifs millénaires de la découverte de l’autre et de l’apprivoisement réciproque.
Un motif ici décliné sur le mode de la comédie de façon efficace en faisant un « feel good movie » dont le succès populaire énorme confirme la qualité. « Bienvenue chez les Ch’tis » constitue un anomalie. On ne peut comparer son énorme succès né du bouche à oreille et du fait que les gens qui l’avaient vu et aimé sont retourné le voir en salle, à celui que va faire « Les Trois Frères 2 » ou « Les Bronzés 3 », le premier prenant le chemin du second en terme de gros carton au box office. Cartons obtenus grâce à l’aura et au capital nostalgie.
Rien de comparable donc au succès colossal de « Bienvenue chez les Ch’tis » qui en son temps est parvenu à rassembler plus de 20 millions d’entrées pour un film joué et réalisé par un mec dont ce n’était que le deuxième film et dont la notoriété à l’époque ne suffisait pas à expliquer seule son succès en salle.

« Bienvenue chez les Ch’tis » est devenu le film français le plus vu en France (le film le plus vu en France restant à ce jour « Titanic ». Ou « Avatar ». Bref, restant un James Cameron) devant « La Grande Vadrouille ». Un tel succès populaire ne peut s’expliquer que par le caractère fédérateur de l’œuvre, sa capacité à réunir un public très large, d’horizons et de sensibilités différentes. En gros, « Bienvenue chez les Ch’tis » touche à un discours universel (la rencontre avec l’autre) et parvient à convaincre une si large majorité parce qu’il développe une forme efficace, ici comique.

Le comique fonctionne parce que tout est fondé sur le principe de rencontre avec l’autre et ses différences. Tous les effets comiques ou presque tournent autour de ce qui est l’idée force du film. Un principe simple, donc, et forcément efficace parce qu’il confère une vraie cohérence d’ensemble. On rit de l’accent des personnages, du décalage entre eux et le personnage principal, on rit de la mise en scène des clichés, on est complice de la caricature. La complicité va peu à peu jusqu’à nous faire passer du rire envers des situations nées du décalage, de l’opposition entre le Nord et le Sud, vers un rire de connivence, quand se développe l’amitié entre le héros et ses collègues.
Même l’humour dans sa manière d’évoluer au sein du film suit une logique narrative.

Mon analyse puissamment merdique de « Bienvenue chez les Ch’tis » devrait théoriquement vous aider à comprendre pourquoi « Supercondriaque » ne boxe absolument pas dans la même catégorie.
Et quoi de mieux pour illustrer le gouffre qui sépare ces deux films qu’un petit pitch ?
Le héros est hypocondriaque et son meilleur ami est médecin. Ce dernier veut le caser de toute urgence persuadé que le couple sera le seul remède à ses obsessions. Suite à un quiproquo, notre héros est confondu par la sœur de son meilleur ami avec le leader de la révolution d’un pays d’Europe de l’Est dont elle est originaire. Tombé amoureux de la jeune femme, il va donc maintenir l’illusion le plus longtemps possible pour tenter de gagner son cœur.

Oui, moi aussi en écrivant ça, j’avais « Trololo » qui tournait dans ma tête, couvrant le bruit des touches du clavier. Etrange…

Bon, inutile de vous faire un dessin : il y a trois histoires différentes dans « Supercondriaque » soit deux de trop.
La première, celle d’un hypocondriaque qui doit vivre avec ce handicap et pourquoi pas, le dépasser pour la femme qu’il aime.
La deuxième, celle d’un mec désespérément seul et maladroit qui va devoir s’affirmer pour conquérir la femme qu’il aime.
La troisième, celle d’un type qui se fait passer pour un autre sur fond de drame humanitaire, afin de serrer la sœur de son meilleur ami.

Et nous voilà au cœur du problème de « Supercondriaque ». Le film part tellement dans tous les sens, essayant de raconter trois histoires en une, qu’il échoue sur tous les tableaux. Les situations potentiellement comiques dans une de ces histoires sont quasiment toujours désamorcées par un élément survenu d’une autre.
Résultat, le film ne va jamais au bout de son propos.

Le point de départ de l’histoire, à savoir l’hypocondrie, peut être totalement retranché du scénario sans nuire au déroulement de l’histoire. Il suffit de remplacer « hypocondriaque » par « vieux garçon » et le tour est joué. Pire, retrancher ce trait de caractère suffit à rendre le film moins long et plus fluide.

Le fond rejaillissant sur la forme, l’ancrage de « Supercondriaque » dans une certaine forme de réalisme plombe le film d’un bout à l’autre. Le fait de traiter d’un drame humanitaire en se fendant de ci de là d’un discours moralisateur (« On vit quand même dans un monde bien cruel » => WOOOputain ai-je bien entendu ? Voui. Où est le cyanure que j’en finisse ?) interdit tout décalage, toute ambiance comique réellement assumée.
Et au final, on est plus proche du téléfilm TF1 que de la grande comédie populaire.

Cette dispersion en divers axes parait presque improbable de la part d’un Dany Boon qui nous a habitué à mieux entre « La Maison du Bonheur » et « Rien à Déclarer ». Pas que se soient des chefs d’œuvres, puisqu’il s’agit même de films assez moyens, mais ils avaient une qualité que « Supercondriaque » ne possède pas : des histoires simples. Rien de pire pour un film, a fortirio dans un genre aussi précis que la comédie, que de se perdre dans des récits trop complexes.
Dans ses trois films précédents, Dany Boon s’était contenté de peu, en filant tout son projet sur un seul arc. Tout l’humour tournant autour du thème central : un mensonge dans « La Maison du Bonheur », l’altérité dans « Bienvenu chez les Ch’tis » et « Rien à Déclarer ».

Dans « Supercondriaque », on peine à trouver une cohérence, une logique, un fil conducteur. Et ce manque de fluidité générale est perceptible jusque dans la logique interne de scènes qui ne fonctionnent pas elles mêmes à force de sauter d’une histoire à l’autre.
La première partie du film s’avère donc la plus réussie, puisque Dany Boon se contente d’y exposer l’hypocondrie de son personnage. Dommage que la scène la plus efficace, celle de la salle d’attente, ait été grillée dans la bande annonce. Mais rapidement, le film bascule dans le chaos le plus total, dès la scène du camp de réfugiés, où scénario et réalisateur semblent être pris tous deux d’une furieuse envie de faire n’importe quoi.

La mise en scène s’avère elle aussi victime de cette dispersion de l’intrigue et du manque d’identité comique de l’ensemble. On ne peut par exemple pas vraiment adhérer à la scène de flashback qui montre le héros en proie à une crise de panique pendant le Nouvel An parce que la réalisation est à ce point impersonnelle qu’elle revient à nous dire « ceci se déroule dans le monde réel, riez manants« .
Et on peut encore moins comprendre l’absence de logique interne de certains passages.
Exemple numéro 1 : alors qu’il tente de débarquer incognito, le héros de la révolution Anton Miroslav se fait poignarder par un matelot qui l’a reconnu. Et puis c’est tout. Je veux dire le mec a reconnu l’opposant au régime, l’ennemi public numéro 1 du dictateur en lequel il croit suffisamment pour mettre un coup de poignard dans le bide de son adversaire, mais il le laisse débarquer. Tranquille, le mec. Même pas la police secrète du régime ne va le poursuivre. Non, rien. Du coup, il devient assez difficile de l’intéresser à ce personnage et encore plus de développer une certaine crainte pour le héros qui a endossé son identité.
Exemple numéro 2 : Anna, la sœur du meilleur ami, vient de se rendre compte qu’elle est tombée amoureuse d’Anton Miroslav, enfin du héros se faisant passer pour lui. Mais comme elle est mariée, elle résiste à la tentation. Alors qu’elle était à deux doigts de l’embrasser, elle décide de s’éloigner et de faire retomber la tension en lui proposant de lui apprendre à parler le bordurien. Et en toute logique, elle lui demande donc tout de suite de lui apprendre à dire « je t’aime« .

Frak.

C’est dans des moments comme ça qu’on a envie de tout péter. Son siège, celui du voisin, et la tête des gens assis devant avec les débris.

Alors que s’est-il passé pendant l’écriture de ce film ? Comment un type qui a été capable de pondre quelque chose de frais, de fédérateur, d’efficace et de profondément sympathique comme « Bienvenue chez les Ch’tis » peut-il tomber aussi bas ?

Je ne demandais pas non plus à ce que Dany Boon réitère l’exploit. A moins de s’appeler James Cameron, la chose est impossible au commun des mortels.
Mais force est de reconnaitre que sur ce coup là, il s’est totalement raté. Et qu’il va malgré lui enrichir le palmarès des comédies françaises foireuses de l’année 2014.

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