Darwin et Disco

Récemment, je lisais un super bouquin, dont je vous parlerai peut-être plus en détail à l’occasion : « Les Mensonges de Locke Lamora » de Scott Lynch, un type recommandé par GRR Martin, le pourfendeur de Stark en personne.
Dans un style assez proche de celui du « « Trône de Fer », comprendre fantasy réaliste, univers riche mais toujours exploité en arrière-plan, description de repas longues et précises, MEURTRES, embrouilles, COUPS DE PUTE, et INJUSTICES.

Bref, que du bonheur.

Tout ça pour en venir au film du jour qui n’a presque rien à voir avec ce bon vieux Locke Lamora, mis à part le fait que les héros y sont des arnaqueurs. Et qu’ils aiment eux aussi les costumes criards et les postiches.

David O. Russell est revenu il y a deux ans maintenant sur le devant de la scène avec la romcom la moins romcom de la décennie, j’ai nommé « The Silver Linings Playbook », titre original que nous Français avons jugé bon, au regard de son caractère imbitable, de ne pas traduire, mais de changer en « Happiness Therapy », ce qui est vachement mie… vachement … Bref, ce qui est.

Dans ce film précédent (cela vaut aussi pour le très bon « The Fighter » avec toujours Christian Bal et Marky Mark Walberg), que j’ai aimé au point de ne pas le chroniquer ici (ne me jetez pas la pierre !!!) Russell signait deux heures brillantes, élégantes, d’une densité dramatique et émotionnelle rare, renversant avec brio les codes de la romcom pour mieux les réinventer.

Dans « American Hustle », un titre tellement pas traduisible qu’en France nous l’avons retitré en « American Bluff » (« hustle », ça veut dire « arnaque », ce qui rendait la traduction quasi impossible, rendez-vous compte… brrr) il récidive en usant des codes du polar pour mieux se concentrer sur le parcours émotionnel et personnel de ses héros, dépeints au travers de portraits touchants.


« I am the night ! « 

Seul problème, au contraire de « Happiness Therapy », « American Hustle » est vendu comme un film d’arnaque et, pire, reste fondé dans ses développements sur cette dernière. Le fait que David O Russell s’en fiche éperdument plombe l’intrigue dont les évolutions et les retournements finissent par sembler artificiels au point d’en perdre le fil. Heureusement, le fil restant simple, on peut suivre sans peine les tenants et les aboutissants de l’affaire, mais sans jamais s’y intéresser.
Aucune tension dramatique n’est générée par le piège tendu par le FBI à une bande de politiciens moins corrompus que corruptibles, ni par le jeu dangereux entre le couple d’arnaqueurs, leurs employeurs de circonstance et la mafia.

Dans le fond, ce n’était pas là vraiment le sujet. David O Russell impose une mise en scène toute puissante, fondée sur un répertoire de formes qu’il a déjà largement exploité sur « Happiness Therapy ».

Egalement comme dans « Happiness Therapy », Russell emporte le morceau parce qu’il campe farouchement sur ses personnages et leurs obsessions et qu’il maîtrise la détresse humaine comme personne. David O Russell a pour obsession la solitude, obsession qui frise d’ailleurs la peur panique, et s’exprime au travers de ces personnages prêts à tout pour ne pas se retrouver seuls.

Autre peur viscérale de tous les personnages : eux-mêmes. Avec une intrigue fondée sur une arnaque, David O Russell peut développer, dans le cadre kitschissime des années 70, tout un discours sur l’art du déguisement. Que ce soit Irvin et ses postiches, Syd et son alter ego anglais, l’agent Frisé et ses mini bigoudis, Rosalyn et sa conviction d’être un cerveau, tous se fuient eux-mêmes, cherchant désespérément d’échapper à ce à quoi ils sont destinés. Eloquent dans cette scène où Syd se retrouve enfermée dans une cellule, séparée d’Irvin, soumise au travers de la glace sans tain aux regards comme elle l’était dans la boite de strip tease. Son acharnement à ne se donner qu’au travers de son entière vérité fait écho à l’amitié naissante entre Irvin et Carmine, le politicien qu’il est chargé de faire tomber. Carmine est un des rares personnages du film qui ne triche pas. Et c’est bien ce qui tue Irvin, qui a assez longtemps floué les autres pour savoir reconnaître du premier coup d’œil un brave type.

En appuyant au marteau piqueur sur le jeu de la représentation, David O Russell force un peu le regard du spectateur vers son sous-texte, qui reste bien la recherche de la réussite à tout prix, dans un monde où tout n’est qu’apparences. L’effet pourrait friser le roboratif s’il n’était à l’origine de la réussite de certaines scènes, comme celle où Syd révèle sa véritable identité, ou ce moment crève-cœur lorsqu’ Irvin déballe tout à Carmine.

David O Russell livre une galerie de portrait d’autant plus puissante qu’elle dépasse rapidement ses personnages pour embrasser des questionnements plus larges, tournant autour de la difficulté d’exister en société, pour un animal fondamentalement social. En quête de celui qui pourra regarder leur vérité en face, quand bien même celle-ci est triste et banale, ils ne suivent pas un chemin, mais luttent pour leur survie. Le déguisement, l’identité empruntée, deviennent des camouflages, des peintures de guerre.
L’idée de la représentation est très clairement au cœur du film, qui s’ouvre une cette scène surprenante durant laquelle un Christian Bale méconnaissable (sa métamorphose en bonhomme ventripotent relève quasiment de la mise en abime) endosse son costume de tous les jours. Un homme qui enferme dans le coffre-fort de son pressing les vêtements oubliés par ses clients, comme s’il s’agissait de son plus grand trésor, où lui et Syd viendront puiser leurs costumes de scène, nécessaires à leurs futures arnaques.

Les êtres humains dépeints dans les films de David O Russell sont des marginaux luttant pour intégrer une pseudo normalité qui tend à les broyer, et à leur faire payer au centuple toute velléité de profiter de ses codes. Raison pour laquelle David O Russell s’ingénie si bien à détourner les codes des genres qu’il emprunte, pour toujours mieux y revenir. En s’extrayant de la norme via des personnages décalés, il brise et reconstruit les codes, définissant l’humain et la société comme une vaste supercherie dont tout le monde accepte d’être le dupe.

Et se faisant, il définit l’art cinématographique.

Note : ***/*

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