Douze ans d’esclavage (parce que traduire les titres, parfois, c’est trop facile)

Non, ce n’est toujours pas le top qui pointe le bout de son nez. Patience, bande de sapajous !
En attendant, voici un film avec Benedict, mon voisin de pallier. Limite cette semaine là, entre ça et la troisième saison de « Sherlock », j’avais presque l’impression de l’héberger dans la chambre d’amis. Imaginez le flip en tombant sur sa tête de reptile le matin au réveil. Brrr….

Il ne fait aucun doute pour vous que mon grand chouchou pour les Oscars est le meilleur film de l’année, « Gravity ».
Mais depuis 15 jours maintenant, je sais que s’il s’incline devant « 12 Years a Slave », au pire, je grincerai des dents. Parce que le film de Cuaron sera toujours mon préféré, mais qu’ignorer les qualités réelles de celui de Steve Mc Queen serait franchement malhonnête.

Bref, il en est de l’Oscar comme des Golden Globes, je me joindrai sans doute au concert des félicitations à l’endroit de ce film pourtant bâti comme un projet casse-gueule, et dont le potentiel de niaiserie n’avait d’égal que le misérabilisme que l’on pouvait en attendre. C’était mal connaître Steve Mc Queen, l’autre, celui qui est encore vivant et qui est en train de s’imposer, au travers d’une filmo aussi radicale qu’elle est irréprochable, comme un des grands de sa génération.

Ouaip.

Rien à dire de ce film qui réussit sur tous les tableaux, s’impose sur tous les fronts en usant avec intelligence du langage cinématographique pour exprimer son propos et le laisser s’infuser dans le spectateur.
S’il n’y avait que deux incroyables scènes à retenir de « 12 Years a Slave » se seraient ses deux supplices : la pendaison et son long plan fixe à la limite du tolérable, et la flagellation, tenue elle aussi par ces longs plans fixes jouant sur le hors champ (le moteur et l’objet des coups de fouet sont tous deux sur les bords du cadre, isolant Solomon, pris au piège entre ses maîtres et sa victime).

Un peu comme « Django » l’an passé, « 12 Years a Slave » réussit sa description de l’esclavage en ne cherchant pas forcément à dénoncer. Si la condamnation est évidente, elle l’est par l’image, et non le dialogue. Il n’y a d’ailleurs qu’une scène servant de dénonciation à l’esclavage, où le bon canadien joué par Brad Pitt confronte le maître de la plantation lors d’une discussion qui revient à placer deux systèmes de pensée face à face.

Si manichéisme il y est c’est bien parce que le public venu voir « 12 Years a Slave » est conditionné par son histoire et sa culture à rejeter violemment l’idée d’esclavage. Notre système de pensée l’exclut et ce que Steve Mc Queen nous donne à voir devient de fait une illustration de notre conviction intime. Mais sur ce dialogue, qui peut être perçu comme pontifiant parce que l’on prend forcément le parti du canadien, Mc Queen ouvre en réalité notre point de vue à celui de l’esclavagiste. En mettant en avant les arguments de ce dernier et en les opposant violemment à celui de l’abolitionniste, il apporte une réponse, inacceptable, à tout ce qui a précédé. Et il pose un constat glacial : comment un système si bien ancré dans les mentalités et si parfaitement justifié par la loi et la religion peut-il disparaitre ou même s’atténuer ?

Le projet de Steve Mc Queen interdit de voir le film sombrer dans le pathos. Si misère il y a, si la détresse s’étale d’un bout à l’autre de la pellicule, c’est bien parce que le sujet l’impose. Mais dans la mise en scène, dans le récit, rien n’est là pour forcer le spectateur dans l’empathie. Cette dernière vient seule, naturellement, de par le sujet.
C’est sur la violence, physique et psychologique, qu’il battit son discours et fonde sa dialectique sur l’esclavage. La fameuse scène de la pendaison est emblématique de son projet global. Sur ce plan séquence fixe, Mc Queen montre Solomon tout d’abord seul, suffoquant. Peu à peu, les esclaves qui s’étaient réfugiés dans leurs cases sortent et reprennent leurs activités quotidiennes, ignorant leur camarade pour ne pas risquer la colère des maîtres. Cette ignorance feinte, ce ballet de corps affairés alors qu’au premier plan, le héros suffoque, devient rapidement l’expression la plus pure de l’esclavage : le Blanc dispose de la vie du Noir (rien n’obligeait en effet le contremaître à ne pas le dépendre, sauf sa volonté de le châtier pour avoir frappé son collègue). Et les Noirs acceptent, soit par fatalisme, soit par peur, soit un peu à cause des deux.
Le plan fixe se voit brisé par un contre champ venu fort à propos juste après qu’une jeune fille ait apporté un verre d’eau à Solomon. On découvre alors la maîtresse, observant la scène depuis sa terrasse située à deux mètres de l’arbre où le héros est pendu. Son silence et son immobilité sont comme un coup de poing dans le ventre du spectateur, qui peu à peu suffoque à son tour.

Steve Mc Queen ne va pas tenter de nous expliquer que bon, l’esclavage, c’était pas cool mais parfois, merde, c’était pas si pire, un peu de nuance les gros, quand même, oh !
Pour quoi faire ?
Pourquoi réclamer d’un film parlant de l’exploitation de l’homme par l’homme, de la disposition des uns de la vie et de la dignité des autres, qu’il fasse montre de moins de « manichéisme » ?
Depuis quand éprouve-t-on le besoin de nuancer ce concept abject qu’est l’esclavage ?

« 12 Years a Slave » est de plus le point de vue d’un homme né libre et réduit en esclavage par un coup du sort, sur l’unique critère de sa couleur de peau. Solomon ne peut que s’insurger, ne peut que refuser et lutter. Se sont ses renoncements progressifs qui peu à peu apportent cette nuance doit le film a besoin pour entrer dans cette autre question de fond qui traverse la problématique de l’esclavage, à savoir l’acceptation. Ce qui n’est au départ qu’une question de survie, quand Solomon comprend qu’il doit arrêter de clamer qu’il est libre, devient une réalité.
Cette idée est également appuyée par le personnage de Patsey, qui s’acharne à être la meilleure durant les récoltes, à rester dans les bonnes grâces de son maître malgré les viols répétés, mais qui supplie Solomon de la tuer pour ne plus subir ce tiraillement constant entre un amour abusif mais utile à sa survie et les sévices infligés par l’épouse jalouse.
Le calvaire de Patsey, parallèle à celui de Solomon, jusqu’à ce qu’ils se rejoignent dans la scène de la flagellation, est l’autre ligne de force du film, qui se conclut de la façon la plus cruelle qu’il soit, sur cette image déjà lointaine et floue de la jeune femme qui s’écroule à la limite du hors champ, alors que Solomon tourne définitivement le dos à son cauchemar.
Un plan tout simple, mais d’une violence rare qui cristallise en quelques secondes le film, le personnage, et la note d’intention du réalisateur.
Une de ces fulgurances qui me convainc que Steve Mc Queen méritait son Golden Globe et ne volera certainement pas l’Oscar qu’il risque de gagner.

Pour le coup, on est à loin, très loin de l’étron monumental qu’est « Le Majordome », niais et abétifiant où « 12 Years a Slave » privilégie le sens de l’image, la perception et le ressenti.

Un autre plan force qui prend aux tripes : après avoir eu des velléités d’évasion, Solomon effrayé par des chasseurs d’esclaves, c’est finalement ravisé (sur un plan très fort durant lequel il croise le regard de deux hommes sur le point d’être pendu, écho douloureux à sa propre pendaison plus tôt dans le film). Quelques scènes plus tard, un plan montre Solomon courant comme un fou. Intuitivement, le spectateur pense insister à une scène de fuite. Il craint alors pour sa vie, s’interroge, et puis tout d’un coup, la course de Solomon aboutit devant la maison d’un planteur. Et on comprend qu’il ne fuyait pas, mais venait chercher Patsey, à fond le train, pour la livrer à leur maître le plus rapidement possible.
Prends toi ça dans la gueule, spectateur. Regarde cet homme que tu as vu se battre pour sa dignité devenir l’exécutant des basses œuvres d’un fou furieux. Par peur, par habitude, par réflexe de survie.

Solomon auquel rien n’est épargné, n’est pourtant pas présenté sous un jour particulièrement reluisant. Insouciant violoniste aisé et respecté de la bonne société de Washington, il bascule soudain dans l’horreur d’une réalité qu’il ne s’était pas figurée.
Une scène au début du film le montre entrant dans un magasin, suivi par un esclave qui le regarde, fasciné par ce Noir libre, riche et respecté, à qui l’on donne du monsieur.
Ce regard qu’il va bientôt lui-même poser sur les esclaves des plantations. Steve Mc Queen joue énormément de ces miroirs et regards inversés, confrontant souvent les scènes et les points de vue. Comme dans ces deux moments où l’on voit Solomon jouer du violon, la première fois pour son plaisir dans une riche demeure du Nord, et la seconde sous la contrainte de son maître. Scènes qui opposent également les attitudes des danseurs, Blancs libres dans la première, esclaves noirs dans la seconde.
Le moment où, lors de funérailles, Solomon se met soudain à chanter un gospel avec ses camarades reste un des sommets du film, construit uniquement sur un de ces plans fixes qui émaillent le film. Se joignant au chœur des esclaves, il accepte alors sa condition et dépose définitivement les armes, avec dégoût, avec résignation. Et le plan d’étirer ce crêve cœur sur le chant cyclique, qui semble enfermer le personnage dans sa condition.
Non mais brillant, quoi.

Brillant jusque dans le final, l’incontournable scène de réunion familiale filmée avec une grande économie, évitant ainsi de tomber dans le pathos que le réalisateur avait su éviter jusque là. Tout juste peut-on regretter, en découvrant combien ses enfants ont grandi, de ne pas avoir senti l’écoulement de ces douze années durant le film.
A se demander, au regard de la maîtrise dont Mc Queen a su faire preuve tout au long de son film, si cette temporalité très peu exprimée n’est pas un moyen pour lui de décrire l’expérience de Solomon en esclavage comme une expérience surnaturelle, un long calvaire hors de son temps et de son monde, dans un enfer lointain dont il ne sort qu’à la faveur d’un miracle. Découvrir ses enfants adultes et déjà parents revient alors pour lui comme pour le spectateur à une prise de conscience brutale du temps écoulé, comme si la somme des souffrances l’avait figé dans un calvaire éternel.

Avec sa mise en scène suggestive et sensorielle, Steve Mc Queen parvient à transcender son sujet en le traitant hors de l’angle du misérabilisme. Avec un public conditionné à rejeter l’esclavage, il choisit de donner à ressentir, à percevoir. Il ne s’aventure pas dans l’impasse du film « engageay », mais livre bien au contraire une illustration fascinante qui prend aux tripes d’un bout à l’autre, usant de ses images pour raconter une histoire. Econome, efficace, et profondément ancré dans l’humain, Steve Mc Queen affirme son immense talent.

Du coup, mec, je t’en voudrai moins quand tu coifferas Cuaron au poteau.

Sans rancune,

Cordialement,

Note : ****

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