Il faut tenter de vivre

Comme tout le monde en Fromagie, j’ai découvert Hayao Miyazaki sur le tard, lorsque « Princesse Mononoke » est sorti en salle.
Je me souviens encore de la monumentale baffe que se fut, de ces expériences rares et précieuses qui ont conditionné à jamais mon rapport au cinéma.
C’est avec beaucoup d’originalitay que je peux donc dire que Miyazaki occupe une place particulière dans mon panthéon où il ressemble de plus en plus à une grosse boule de poils endormie sous un camphrier.

Alors en voyant le profil de Totoro se découper en traits noirs sur le célèbre fond bleu, en comprenant que c’était la dernière fois, y compris peut-être pour une production Ghibli (dont l’avenir est incertain après le départ de Miyazaki), j’avoue, ça m’a fait quelque chose.
De mémoire, c’est la première fois que je dois dire au revoir à un réalisateur que j’adore, et bon sang…

Pas évident, les adieux. L’exercice est délicat pour celui qui tire sa révérence, entre regard nostalgique, réalisation du chemin parcouru et nécessaire hommage aux autres, ceux que l’on quitte.

Dans le cas présent, les adieux d’Hayao Miyazaki au cinéma ont emprunté une forme presque convenue, celle du récit biographique teinté de mélancolie, forme transcendée toutefois par un retour en grâce du réalisateur, dont le talent immense ne masquait pas totalement le manque de fulgurance dont il était atteint ces dernières années. Attention toutefois à ne pas tirer de conclusion hâtive de ce qui a précédé : il serait aussi dur que malhonnête de prétendre que les films de Miyazaki depuis « Princesse Mononoke » sont médiocres.
Mais c’est bien dans ce film là qu’il a su exprimer avec la puissance que seule confère la concision son art dans sa forme la plus pure. Une pureté perdue de vue par la suite, sans doute afin d’explorer plus en profondeur les thèmes qui habitent sa filmographie. Plus en profondeur mais sans cette fulgurance dont je parlais plus haut, ce sens de l’économie qui rend limpide son cinéma, sa pensée, son style.
Une perfection avec laquelle « Le Vent se Lève » tend à renouer, sans jamais le faire. « Mononoke » était le chef d’œuvre absolu en gestion dans le cinéma de Miyazaki tandis que ce film là en est la juste conclusion apaisée. Au terme de sa carrière, ce n’est pas un rêve qu’il veut matérialiser, mais bien un travail introspectif qu’il cherche à accomplir.

En s’emparant d’un thème, l’aviation, qui depuis toujours lui tient à cœur, en situant son action dans une ère d’ouverture à l’Occident qui le fascine, en représentant son personnage principal comme son double, Hayao Miyazaki fait du « Vent se Lève » une parabole sur le sujet principal de cet adieu, à savoir Hayao Miyazaki lui-même et surtout son rapport au cinéma.

La biographie officielle de Jiro Horikoshi camoufle à peine l’autobiographie officieuse d’Hayao Miyazaki, confondant allègrement sa vie et celle de son sujet.

Avec pour toile de fond un Japon en crise aussi bien financière qu’identitaire, tiraillé entre son passé et un avenir difficile à saisir, porteur d’espoir comme de déchéance, Miyazaki donne admirablement corps à ses propres tourments, ses interrogations, son regard de vieil homme sur un monde en mouvement perpétuel, toujours à un cheveu de basculer dans le chaos.

Comme toujours chez lui, on retrouve aussi au cœur de son projet narratif, l’expression de la dualité en toute chose, que nous avons tôt fait d’ériger en dialectique entre bien et mal, nature et culture, pacifisme et bellicisme.
Pour des raisons aussi bien culturelles que personnelles, Miyazaki ne laisse jamais la porte ouverte à la moindre opposition entre deux pôles ou deux forces qui s’interpénètrent constamment, se nourrissent et se trouvent souvent être la source l’une de l’autre. Il en allait ainsi des forges de dame Eboshi, il en va de la même façon pour l’aéronautique nippone qui donne littéralement ses ailes à Jiro, en lui offrant les moyens matériels d’accoucher de ses rêves.

Le rêve, motif central du « Vent se Lève », a prendre ici dans son acceptation la plus large qui soit, incluant donc le cauchemar. Cette part d’ombre et de lumière qui fonde totalement la dynamique du film, s’appuyant sans cesse sur leur interactions pour faire avancer l’intrigue.
Ainsi c’est le tremblement de terre meurtrier de 1923 à Tokyo qui précipite la rencontre entre Jiro et Nahoko. Cette même Nahoko qui, quasi irréelle de beauté le jour de son mariage, maintient le plus longtemps possible l’illusion sur sa santé avant de se retirer, abandonnant Jiro, désormais seul avec sa création, face à un cauchemar de solitude, la mort de Nahoko coïncidant dans le film avec le début de la Seconde Guerre Mondiale (sachant que tout l’arc autour de Nahoko est de mon point de vue le plus faible du film, plombé par la résignation et l’extrême retenue de personnages placés dans un registre où Miyazaki, il faut le dire, n’excelle pas). C’est le voyage en Allemagne, dans le cadre d’une alliance lourde de conséquences pour le Japon, qui va donner à Jiro les clés pour créer son Zéro. Un Zéro qui incarne le rêve absolu du héros tout comme il deviendra le futur symbole du bellicisme japonais.

Les avions sont ici clairement assimilés aux films, que Jiro comme Miyazaki rêvent avant de devoir les soumettre aux impératifs de la réalité : opposition des supérieurs, infaisabilité, échecs, succès imprévus, fulgurances…
« Nous sommes des ingénieurs« , disent Jiro et Hanzo, campés sur le dos d’un bombardier. Des rêveurs, des créateurs, ayant le pouvoir de donner vie aux chimères de leurs esprits. Un rôle quasi démiurgique clairement exprimé dans le film (en particulier au travers du personnage de Caproni, l’inventeur italien et mentor des rêves de Jiro), dont la force se trouve décuplée dès lorsqu’on le renvoie au rôle du réalisateur.
Hayao Miyazaki définit là à la perfection la condition d’artiste, plus précisément celle de metteur en scène : art du divertissement (Jiro rêve de construire des avions de ligne pour faire voler les gens), art ingénieur (au travers de la maîtrise technique, quasi obsessionnelle du héros), art collaboratif (ses emprunts aux ingénieurs allemands et à ses camarades lui permettront enfin d’accoucher de formes viables), le tout sous tendu par une créativité sans limites (Jiro progresse séquence de rêve par séquence de rêve dans sa conception du Zéro, lequel semble provenir de son imaginaire).

Pourtant cet hommage à son art au travers duquel il exprime toute sa passion ne saurait dissimuler la profonde mélancolie qui nimbe « Le Vent se Lève ». Personnages condamnés à la mort ou à la désillusion (force sombre plus puissante encore que l’échec), arpentant un monde en décomposition, incapable de continuer dans la tradition mais immanquablement blessé par son entrée dans la modernité, l’épée de Damoclès de la guerre et du totalitarisme, composent un tableau que l’on aura trop vite fait de qualifier de pessimiste. Ni désabusé ni triste, Hayao Miyazaki livre simplement son œuvre la plus radicale quand à son regard sur la vie. Il y a une certaine froideur dans son constat, magnifiquement tempérée par ce caractère autobiographique qui confère à tout le métrage une tendresse infinie.

Ne déguisant jamais le caractère testamentaire de son film, Miyazaki en fait une œuvre aussi languissante qu’elle est finalement puissante, sur le rêve et le prix à payer pour le voir se réaliser.
« Le Vent se Lève » pourrait bien, les années et les rétrospectives passant, se voir qualifié d’œuvre somme, le rangeant donc aux côtés de « Princesse Mononoke », à laquelle il emprunte sa fluidité et sa concision dans le propos.
En rejetant tout spectaculaire, tout lyrisme, tout romanesque, Miyazaki impose son regard moins distancier qu’il est sage, sur sa propre vie et sa carrière, sans jamais sombrer dans le regret ou le jugement a posteriori.

Miyazaki compose cette œuvre somme en la truffant donc de références personnelles qui viennent se confondre avec sa filmographie. On sait que sa passion pour les avions et le ciel, exprimée dans « Porco Rosso », « Kiki la Petite Sorcière », « Le Château dans le Ciel », « Nausicaa », lui vient de son père, qui travaillait dans une usine où il fabriquait des éléments des Zéros. On sait aussi que la tuberculose dont il afflige Nahoko affectait également la mère d’Hayao Miyazaki, qui avait déjà choisi d’en parler dans le formidable « Mon Voisin Totoro ». La fascination de Jiro pour l’Occident est bien celle de Miyazaki, que l’on pouvait en particulier lire dans « Le Château Ambulant ». Un Miyazaki qui va jusqu’à emprunter le titre de son film au français : « Le vent se lève, il faut tenter de vivre », aussi parfait pour ce film qu’il peut l’être pour qualifier l’ensemble de sa filmographie.

Comme preuve ultime de l’intelligence de Miyazaki, ce dernier conclue son film sans clore le récit. Il laisse en suspend son personnage principal, à ce moment charnière entre rêve et cauchemar, en le confrontant à ce qui fut toute sa vie : sa création. Et en le laissant avec chaque spectateur se demander si tout ça en valait réellement la peine.

Note : ****

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