Ground control to Major Tom

Alors mes petits loups, c’est l’histoire d’une dame qui s’appelle La Dame, parce qu’elle cultive le goût des moyens mnémotechniques pour se rappeler de son propre nom (et qu’elle surkiffe Glen Cook dans son petit cœur, surtout) et qui écrivait dans un blog un nombre assez conséquent de bêtises, dans un style tour à tour rude et chatoyant, empruntant ses fulgurances aux meilleurs esthètes de la langue française tels que la Fouine et Marcel Proust.
Sauf qu’elle ne publie pas trop, là, en ce moment, alors que pourtant, elle va en voir des films, la vilaine !
L’infortunée croulait en réalité sous le boulot et revenait devant son écran souvent trop abrutie DE TRAVAIL (je mets en grand parce que je sais que certains s’arrêteront juste à La Dame = abrutie, ne niez pas, je vous connais !) pour parvenir à pondre un malheureux petit billet.

Voilà, c’est tout ce que je voulais dire dans ce style autofictionnel à la troisième personne qu’affectionnait tant Louis XIV : « Ce jour, il s’en fut à la chasse trousser quelques dames de compagnie. Flapi, il rentra en son palais pour s’y restaurer d’un faisan.« , et voici donc que je rattrape mon retard HONTEUX (là, les majuscules c’est juste pour l’effet de style. Louis XIV faisait pareil avec son numéro, pour qu’on pige bien à quelle mise à jour du roi de France il correspondait) avec un billet, totalement faisandé sur un film, totalement disparu de vos écrans.

A l’origine de ce film, il y a une nouvelle douce-amère écrite par James Thurber à la fin des années 30, racontant la vie triste d’un homme, Walter Mitty, s’échappant dans son imaginaire pour supporter la vacuité de son quotidien. Dix ans plus tard, le livre est adapté à l’écran par Norman Z Mc Leod (aucun lien, fils unique)
Comme son prédécesseur, Ben Stiller va donc s’attaquer à ce personnage en n’en gardant finalement que la capacité à s’évader pour lui faire vivre ses propres aventures.

Il est assez facile de faire un lien entre la filmographie de Stiller et ce personnage complètement normal, mais carrément génial dès lors qu’il se transcende dans son esprit. Les personnages principaux de ses comédies ont tous cette même capacité. Que ce soit Derek Zoolander qui fuit son milieu d’origine pour vivre le rêve éveillé d’une vie de mannequin, ou Tugg Speedman, acteur en perte de vitesse qui croit que tout ce qui lui arrive n’est qu’une fiction (avant de basculer dans le rêve éveillé grâce à un groupe d’adorateurs vietnamiens), ses héros ont tous à un moment, cru en leurs rêves pour parvenir à les matérialiser.

« La vie rêvée de Walter Mitty » n’est pas à proprement parler un film qui déboulerait comme une surprise dans la filmographie de Ben Stiller. S’il plaira sans doute vachement beaucoup tout plein aux hipsters qui naguère dédaignaient ses réalisations, il contient pourtant tout ce qui a toujours fait les qualités plastiques et narratives de son cinéma.
Et possède cette autre qualité inhérente au réalisateur, celui de regarder avec franchise et affection ses personnages.
Et une fois de plus ici, Ben Stiller réussit parfaitement à nous impliquer à 100% dans la vie de Walter Mitty, nous attachant à ses pas avec d’autant plus de facilité que ce doux rêveur trouve écho en chacun d’entre nous.

L’ensemble du métrage se voit directement imprégné de la personnalité riche mais intérieure de cet employé du magazine Life, en train de se faire racheter et de passer à l’édition numérique.
Intelligemment, Ben Stiller construit un personnage dont toute la valeur s’exprime à l’intérieur. Son imagination débordante trouve écho dans son travail quotidien. Au lieu de mettre en scène en personnage de monsieur tout le monde complètement moyen en tout, il lui donne une plage d’expression et de valeur dans ce sous-sol glauque où il se trouve être un patron apprécié de son unique employé et par plus grand reporter du monde (et en en faisant un ancien champion de skateboard).
Walter Mitty n’est conçu ni présenté comme un être petit, mais comme un être en sommeil. Introverti, il exprime son talent et sa personnalité dans sa plus stricte intimité : le cadre rassurant de son bureau isolé, l’intérieur de sa tête, auprès de sa mère et de sa sœur.
Ce portrait, plus fin et nuancé qu’il n’y parait, conduit naturellement le personnage à se transcender, et le spectateur à accepter le revirement de Walter Mitty.
Une acceptation facilitée par l’application scrupuleuse du cheminement héroïque standard, un schéma que Ben Stiller connaît bien pour l’avoir déjà exploré dans « Zoolander » ou « Tonnerre sous les Tropiques ».

Intelligemment, le film s’articule autour d’un pivot, une note d’intention, à partir duquel bascule la vie de Walter. Cette scène, où Walter déconnecte dans un bar groenlandais, rêvant que Sherryll lui chante « Ground control to Major Tom » est donc le point de non retour à partir duquel Walter ne reculera plus devant rien pour atteindre son objectif. Mais il est aussi ce moment où Ben Stiller choisit de ne pas choisir entre la vie réelle et les rêves de son héros. « La Vie Rêvée de Walter Mitty » parle avant toute chose d’un homme qui n’abandonne pas sa part de rêve. S’il se jette à l’aventure, ce n’est pas parce qu’il réalise soudain que la vraie vie du monde réel c’est bien mieux, non, c’est parce qu’il décide soudain de donner corps à son imaginaire.
Ce parti pris est d’ailleurs manifeste dans la scène où, réfugié dans un Papa John en Islande, comme soudain reconnecté à la réalité, il ressort son carnet de comptabilité pour budgéter son escapade.
A cet instant il est très clair que si Walter n’avait pas été un doux rêveur, jamais il n’aurait pris le risque de tout plaquer pour poursuivre un grand reporter.
Ah ça pour sûr, on est très loin d’un film pour bon père de famille planplan qui abandonne ses espoirs et ses rêves pour complaire aux désirs étriqués de bobonne parce que c’est ça LA VRAIE VIE, bon sang, comme « Podium ».

Il semble même, au regard des évènements improbables que vivra Walter, qu’une partie de sa fantaisie s’est trouvée injectée dans la réalité, contribuant à donner une couleur plus vive à ses aventures : l’attaque du requin ou la rencontre avec les chefs de clan afghans sont teintés de cette aura d’improbable qui créent aussi bien le doute qu’elles servent de notre d’intention au métrage tout entier.

En respectant son personnage et l’histoire qu’il développe autour de lui, Ben Stiller ne succombe aux sirènes du happy end. Le film se conclue certes sur une notre positive, mais laisse l’enjeu principal en suspens, laissant alors entendre que l’essentiel n’était pas là. Le principal, et il est explicite dans ce dernier plan, est la transfiguration de Walter, désormais capable d’affronter sereinement cette vie qui l’effrayait tant.

Note : ***

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