« Sweet Maersk Alabama »

Alors que la canonnade résonne à nouveau dans l’air moite de l’Océan Indien, faiblit le courage des hommes du Noob Forever, fier vaisseau marchand battant pavillon britannique.
Le sabre dégouttant du sang de ses ennemis, le commandant Winsworthy, du charmant village de Barnsbury dans le comté d’Essex, connu pour l’excellence du thé qu’y sert tous les jours la femme du pasteur sur les coups de 17h, exhorte une dernière fois ses hommes au courage :

«-Par les culottes de la reine, jeunes gens, hardi ! Boutez ces vils flibustiers des ponts du mon vaisseau !
C’est que nous sommes submergé par le nombre de ces sales Français à la solde de leur sanguinaire souverain !
Que la peste soit de votre esprit mesquin et de vos allitérations, Piddleton ! Croyez-vous que saint George ait reculé face au dragon ? Nous sommes britanniques, que diable ! Nous nous devons de repousser vaillamment l’adversaire, fusse-t-il au péril de nos vies !
C’est fichtrement rassurant ce que vous dites, sir. Mais, regardez ! Là ! Dans le ciel ! Quelle est cette nouvelle facétie que le destin moqueur nous envoie au plus profond de notre détresse ?
Que dites-vous, Piddleton ? Dans le ciel ? Est-ce un oiseau ? Est-ce un Tardis ?
Non. C’est…« 

Ah Paul Greengrass, mon Paulo à moi que j’ai… Que j’aime autant que je déteste parce que sa capacité surhumaine à réaliser des films entiers en shaky cam qui restent lisibles et digestes continue d’influencer moult grosses truffes, espérant sans doute combler le vide abyssal de leur absence de technique avec une caméra montée sur roulement à bille puis fixée sur le front d’un cadreur australien.

Que l’on adhère ou pas à Greengrass, force est de reconnaitre qu’il est un des rares à maîtriser l’exercice de style documentaire et à faire d’un film en apparence formellement crasseux un ascenseur émotionnel brut, porté par l’illusion d’immédiateté de l’action.

« Vol 93 » en était presque insoutenable et « Green Zone », s’il ne m’avait pas totalement convaincue, reste un de films les plus forts sur la guerre en Irak, à touche-touche avec l’imparable « Démineurs » de Kathryn Bigelow.

« Captain Phillips » est d’ailleurs un peu comme « Green Zone », pas totalement satisfaisant sur la durée, mais redoutable à maintes reprises.

Greengrass maîtrise mieux que quiconque la shaky cam parce qu’il apporte un soin scrupuleux à la fois à son cadre, qui n’est pas QUE tressautant, et à son montage, extrêmement précis comme le démontre les scènes où les pirates approchent le Maersk Alabama. Les constants aller-retour entre les deux équipages établissent à la fois la peur des uns et la détermination des autres, en même temps que cette caméra portée, suivant les mouvements horizontaux des marins américains et imprimant des mouvements quasi verticaux aux barcasses somaliennes, dessinent un contraste qui plus que le contexte lui-même, permet de définir l’antagonisme entre ces deux groupes de personnages.

J’avais une petite crainte concernant « Captain Philipps », au sujet de la représentation de la piraterie somalienne. Le risque était pour moi de verser dans un discours pathos sur ces pauvres pirates victimes de la mondialisation ou je ne sais quelle connerie.
Je le dis d’autant plus aisément que beaucoup de critiques reprochent aujourd’hui à Paul Greengrass de ne pas en avoir parlé. C’est vrai que la mondialisation est la cause numéro 1 des problèmes de la Somalie d’aujourd’hui => Ouvrez. Un. Bouquin. Ou même Wikipedia, ça suffit.

Greengrass préfère opposer deux hommes, Philipps et Muse, son alter ego somalien, au travers de son montage, dans leur quotidien et au travers de leurs choix. Les différences de vie, d’échelle, d’enjeux, sont définis très tôt à l’image, suffisamment pour que le spectateur les garde en mémoire.
« Captain Philipps » ne prend ensuite plus la peine de ré appuyer sur ces idées, laissant l’histoire se dérouler vers sa conclusion, attendue et donc tragique.
L’opposition se joue aussi sur les différences entre les bateaux de Philipps et de Muse, présentés tous les deux à quai, et quittant le port, avec ce contraste visuel qui joue sur les tailles des bateaux, des infrastructures, mais aussi les gabarits des équipages (en nombre et en volume, la cantine est bonne à la Maersk).

Malgré des baisses de rythme dans la deuxième partie, le film tient ses promesses, devenant à plusieurs reprises un huis clos tendu parfaitement mis en scène. Le jeu de cache-cache entre les pirates et l’équipage utilise à la perfection les dimensions à la fois énormes et confinées du porte-conteneur, créant une vraie angoisse chez un spectateur omniscient, rien qu’en utilisant deux éléments très basiques en cinéma : un bon cadrage et un montage à l’avenant.
En tirant parti de son décor dans toutes ses dimensions, Greengrass produit des séquences tendues, sans action autre que le déplacement d’un groupe de personnages.
J’aimerais bien invoquer le nom de Mc Tiernan, là maintenant, tout de suite.

C’est d’ailleurs ce jeu du décor qui fait perdre de sa superbe à la seconde partie de « Captain Philipps », lorsque les personnages principaux se trouvent soudain confinés dans l’espace étroit de la chaloupe. La caméra se fait moins mobile, les champs/contre-champs plus nombreux. Au lieu de traduire la dilatation du temps, cela casse en réalité un peu la tension, une tension également désamorcée par les nombreux inserts dans les bateaux de la Navy et le détour, rapide certes, mais en trop, par Langley.
Paul Greengrass retrouve ensuite de sa superbe, dans les vingt dernières minutes d’un siège à l’issue prévisible, mais où il déploie tout son talent pour ramener son spectateur vers le drame brut.
J’ajouterais que bon sang de bois, quand il filme des Navy Seals en action, il fait aussi fort que Kathryn Bigelow dans « Zero Dark Thirty », en faisant des figures sombres et muettes, de véritables anges de la mort tombant des cieux pour dispenser le jugement divin avant de repartir, toujours aussi silencieux.
Sans doute l’aspect du film qui dérange le plus ceux qui reprochent à « Captain Philipps » de ne pas parler suffisamment des ravages de la mondialisation, et du fait que si les Somaliens sont obligés d’arraisonner des bateaux, c’est la faute aux Américains, on récolte ce que l’on sème toussa…

Pourtant, Greengrass se garde de tout discours partisan, précisément parce qu’il file d’un bout à l’autre ses enjeux. Que les Navy Seals soient représentés comme des tueurs froids correspond à la fois à la réalité (car il faut des gens pour faire ce sale boulot consistant à abattre des preneurs d’otages pour sauver la vie de nos ressortissants), mais ramène aussi à la tragédie qui se joue autour des pirates, impuissants, pris au piège, victimes. C’est précisément dans ce final que Greengrass est le plus pertinent. Il s’appuie sur le rôle de Tom Hanks pour créer un lien émotionnel fort entre le spectateur et le Captain Philipps, et dans le même temps, utilise ce même personnage pour générer de l’empathie pour les preneurs d’otage.
La très efficace montée d’adrénaline finale sanctionne pour le public cette double implication. Greengrass met alors dos à dos les deux sphères, en revenant à l’opposition par laquelle le film avait débutée entre Philipps et Muse. On leur annonce à tous deux qu’ils partent pour l’Amérique. Philipps subit le contre coup de son traumatisme (Tom Hanks est parfait d’un bout à l’autre du film, mais cette scène finale est une imparable démonstration de son talent), quant à Muse, assis sur le sol, filmé en plongée, qui confiait quelques scènes plus tôt son souhait de vivre aux USA, il accuse, muet, toute l’ironie, toute la cruauté de sa tragédie personnelle.

Bien que le sujet fut assez casse-gueule, Paul Greengrass réussit, en se concentrant sur quelques composantes, le drame et ses personnages, à livrer un film nuancé mais jamais didactique. Le travail de mise en scène crée tension et empathie, sans pour autant chercher jamais à sombrer dans le pathos et le misérabilisme. Paul Greengrass avec son style âpre et précis fait confiance à son public, trop peut-être, pour ne pas calquer sur son film un discours formaté par la bien-pensance. Il compte même sur son intelligence pour comprendre le caractère très humain de son film qui ne lui fait pas l’insulte de présenter des victimes et leurs bourreaux dans une dénonciation stérile de rapports de force mondiaux dont on se fiche un peu ici.
« Captain Philipps » n’est pas un documentaire sur la piraterie somalienne ou la prise d’otage du Maersk Alabama. En tant que fiction tirée d’une histoire vraie, le film s’appuie sur un contexte dont le réalisateur extirpe un récit et des thèmes qu’il développe intelligemment, malgré quelques pertes de rythme, d’un bout à l’autre de son métrage.
En gros, il fait son travail de metteur en scène et de raconteur d’histoires.
Pour certains, c’est une faute de goût.
J’appelle ça du cinéma.

Note : **/*

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