Comment nettoyer votre pare-brise : une leçon par Cameron Diaz

C’était la veille de Noël, un 17 juin, à 14h30. En ce début de matinée pluvieux, comme il sied au printemps breton, j’étais à Valparaiso, en quête d’une unité centrale pour mon réfrigérateur.
J’entrai dans la boulangerie, et dénichai un petit pâté en croûte dont le monsieur des PTT m’assura qu’il était fameux.
C’est con pourtant, je déteste ça, le pâté de campagne. Tout le monde déteste ça, la preuve, qui n’utilise pas Firefox ou Chrome de nos jours ?
J’avais fait chou blanc, aussi me rendis-je dans le seul endroit où l’on panserait ma déception, un cinéma.
Là, je choisis le seul film plus obscur que le paragraphe que vous venez de lire.

Je choisis

Récemment je vous confiais mon incapacité à esquiver les films Marvel, mais sachez que si mon masochisme vous étonnait déjà, vous n’avez en fait pas idée de son ampleur.

Car à chaque fois que je vais voir un nouveau film de Ridley Scott, je me dis « Nan ! Plus jamais !!! »
Et à chaque, fois, BIM ! je termine en salle, à me tordre de douleur sur mon siège.

Ainsi « Robin des Bois » => purge
« Prometheus » => grosse purge
« Cartel » => putain mais qu’est ce que c’est que ce truc ??

Parce qu’il fallait le faire. Autant les deux premiers exemples cités avaient pour eux des scénarios débiles mais un minimum compréhensibles, autant ce dernier est maître étalon du genre « La pô compris ».

Mais vraiment rien.

Ou pas grand-chose.

Je tente de résumer : Michael Fassbender, tout choupi dans ses petites chemises et ses costards Armani, est l’avocat de Javier Bardem, dont le capillariat n’a d’égal que les chemises. Le Javier Bardem en question est un trafiquant de drogue qui lui propose donc de s’associer à lui pour monter une affaire. Fassbender et Bardem ouvrent donc une boite de nuit, et c’est là qu’un chargement de drogue qui leur était destiné se fait détourner par on sait pas qui, mais en fait, c’est la femme de Bardem, Cameron Diaz, qui a fait le coup.
Du coup, le cartel mexicain s’énerve, et commence à buter tout le monde : Javier Bardem, Penelope Cruz, Brad Pitt qui passait par là et dont je n’ai absolument pas compris la fonction dans l’histoire.
A la fin, Cameron Diaz livre quand même la drogue, touche le pognon de Brad Pitt, et mange des frites avec Goran Visnic.

Qu’est ce qui fait de « Cartel » une si incroyable catastrophe qu’elle surpasse allègrement « Prometheus » au rang des films pourris réalisés par Ridley Scott ?
Tout un tas de facteurs cumulés.

Premièrement le scénario ne fait qu’enchaîner de longs tunnels de dialogues sans aucun intérêt. On aura beau jeu de mettre en avant le nom de Cormac Mc Carthy, auteur de cette chose atroce, et on lui dira surtout de retourner écrire des romans, puisqu’ apparemment, ça, il le fait très bien.
Je sais que la qualité générale des scripts ne le laisse pas toujours supposer, mais scénariste, c’est un vrai métier.
Ici, le romancier se contente d’abuser du dialogue, pensant sans doute que ce qui passe à l’écrit passera forcément à l’écran. Comme le disait Jack Slater : « Monumentale erreur. » #pointJohnMcTiernan.
Et ça commence avec une scène où blablabla Fassbender raconte des choses salaces à Penelope Cruz blablabla, on enchaîne avec Fassbender à Amsterdam pour acheter un diamant à Hitler (true story, bros) blablabla, après il va au restaurant pour offrir sa bague à Penelope blablabla, rires humides « caramba emocion » blablabla, et hop on va causer aux cheveux de Javier Bardem blablabla chouette chemise blablabla…

MAIS C’EST PAS BIENTOT FINI OUI

Non, ça ne se terminera jamais.
Et encore s’il n’y avait que le scénario à traîner la patte, mais non ! La mise en scène elle aussi semble supplier qu’on l’achève au moins aussi fort que le spectateur.
Les longs tunnels de dialogues sont autant de prétextes à des champs contre-champs joliment cadrés (beh c’est Ridley Scott quand même, il lui reste certaines choses) mais d’une platitude absolue, d’un ennui mortel, interdisant la moindre montée en tension alors même que le film prétendait traiter d’une descente aux enfers pour le personnage de Fassbender.
On suit ainsi d’un tunnel de dialogue à un autre le destin tragique d’un demeuré qui non seulement s’est cru capable de frayer avec les requins, mais se montre inapte à prendre la moindre bonne décision.
Dans le genre looser, le personnage se pose là, victime de ses yeux plus gros que le ventre, victime aussi de n’être finalement pas suffisamment important pour que le cartel décide d’abréger simplement ses souffrances.

Tout ce qui pourrait s’apparenter à de bonnes idées est exploité à minima. Comme le parcours du chargement de drogue qui relève presque de l’anecdote alors qu’il devrait intriguer le spectateur. Ou comme l’ambiance western qu’on devine avoir été l’intention de Cormac Mc Carthy quand il écrit son scénario. Las, le scénario ne fait pas tout et l’incapacité de Ridley Scott à faire autre chose que de filmer mollement des gens qui parlent tue toute tension et plus grave encore, tout implication.
Même le personnage pourtant haut en couleur de Malkina, justement interprété par une Cameron Diaz très bien employée ne survit pas à ce traitement terne. L’utilisation vaguement symbolique de ses guépards et du motif de leur pelage que l’on retrouve constamment sur elle devient à ce point évidente qu’elle en est caricaturale.

Tristement, tout le film durant, je me suis demandée ce que l’autre Scott, Tony, en aurait fait. Je n’ai pourtant pas d’affection démesurée pour « Man on Fire », mais malgré les effets trop appuyés et l’abus de filtres, ce film parvenait tout de même à faire exister son personnage principal et à rendre crédible chaque relation entre les protagonistes de l’histoire.
La seule scène de course poursuite dans « Cartel » contient moins de suspens ou de tension que les compétitions de natation de Lupita dans « Man on Fire ».
Cela m’a rendue d’autant plus triste de penser à Tony Scott que « Cartel » a été tourné au moment de sa mort, forçant Ridley Scott à interrompre son tournage deux semaines. On pourrait chercher là une justification à cet échec patent, mais il est terminé le temps où on lui trouvait toutes sortes d’excuses. Le film était écrit et préparé avant la mort tragique de son frère et ce n’est certainement pas cela qui explique la piètre qualité de ses productions depuis de si nombreuses années.

« Cartel » est peut-être la preuve la plus évidente de ce qu’il reste aujourd’hui du réalisateur de « Alien », « Blade Runner » ou « Gladiator » (exemple bancal car le film est à des années lumières de mes deux premiers exemples). Une coquille vide qui continue à emballer des films visuellement irréprochables, mais dénués de tout projet de mise en scène. Lorsqu’il trouve à se mettre sous la dent un bon scénario (« American Gangster », « Kingdom of Heaven » version longue, j’y tiens), il fait encore illusion. Mise en image léchée, réalisation convenue mais correcte parviennent à produire un film tout à fait acceptable que l’on regarde sans ennui.
Mais dès que le scénario coince, c’est toute la machine qui se dérègle et éclate alors au grand jour les carences d’un Ridley Scott qui n’est plus que l’ombre de lui-même.

Au-delà du flou permanent qui entoure les rouages de l’histoire, au-delà aussi du genre film noir auquel appartient « Cartel », ce qui me fait parler d’échec est bien l’absence totale d’implication que j’ai pu ressentir pour le personnage principal, sauvé par la superbe interprétation de Fassbender (et la bonne direction d’acteur de Scott aussi), qui seul parvient à composer un semblant d’émotion dans un film qui appelait justement à l’empathie au regard de son sujet et de son ton désespéré.
L’autre problème de Scott est aussi de passer après plus forts que lui, à savoir les frères Coen, qui dans « No Country for Old Man » avaient réussi (avec Javier Bardem aussi d’ailleurs), à extraire d’une œuvre de Mc Carthy noirceur et désespoir en injectant une bonne grosse dose de cinéma dans l’ensemble.
Précisément ce qui fait défaut à « Cartel », borné à une utilisation somme toute limitée de son medium.
Les longs dialogues, jouant sur les doubles sens et les non-dits, parce que servis en longs plans fixes sur des acteurs statiques, travaillés en champs/contre-champs, échouent à être ce qu’ils sont, à savoir des espaces réflexifs où l’avocat se retrouve confronté à des genres d’oracles l’instruisant sur son destin.
Au lieu de construire une tragédie par l’image, Scott compte sur la qualité des dialogues (et encore, pas tous) et de ses acteurs pour faire exister la scène. Là où chaque personnage secondaire se devrait d’intervenir comme un jalon de l’inéluctable destin, il devient prétexte à un verbiage chiant à mourir, faute d’inspiration dans une mise en scène terne et apersonnelle qui n’arrive jamais à dessiner le moindre enjeu.

Après avoir manqué m’évanouir devant « Prometheus », voici donc que j’ai bien failli m’endormir devant « Cartel ».
Et croyez-moi, quand on a aimé le cinéma de Ridley Scott, ça fait mal.

Note : 0

PS : pour ceux qui s’étonnerait que j’ai filé une étoile à « Thor : The Dark World » et un beau zéro à « Cartel », explication : je ne me suis pas ennuyée devant le film d’Alan Taylor. Ça méritait donc un point.

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