Un train vaut mieux que deux tu l’auras

Ce n’est pas Sheldon Cooper qui me contredirait : les trains, c’est trop bien (un slogan qui vous est offert par les créatifs responsables du « cheval c’est trop génial« ).

C’est vrai, il n’y a rien de plus reposant que de voyager en train, avec un bon livre, de la bonne musique dans les oreilles, un bon sandwich fait maison parce que ceux de la SNCF ont des prix indexés sur le cours de l’adamantium.
Et puis on rencontre des gens dans un train.
Moi par exemple, je ne peux pas mettre les pieds dans un wagon sans me faire aussitôt alpaguer par une grand-mère.
Qui descendra au même arrêt que le mien, forcément, et passera les 4 heures de trajet à me raconter sa vie, celle de son défunt époux, et que c’est dur hein la retraite, et puis vous voyez, les jeunes aujourd’hui, c’est terrible pour eux la crise, ils seront encore moins bien lotis que nous, ah, si vous saviez le prix d’un sonotone et puis l’année dernière, j’ai eu un fibrome et…

Les trains c’est affreux.

Et pour vous le prouver, je vous invite à aller voir « Snowpiercer : le Transperceneige », de Bong Joon Ho.
Pas convaincus ?
Ce billet, est, une fois n’est pas coutume, spoiler free. Mais je vous recommande chaudement la séance, avant que « Thor 2 » n’ait mangé Chris Evans en leader du lumpenproletariat.
Un film qui a donc reçu le « Jean-Luc Mélenchon seal of approval« .

Honnêtement, je ne savais pas trop à quoi m’attendre avec « Snowpiercer », dont je n’avais vu que la bande-annonce, laquelle m’avait poussée en salle sur la seule foi d’un « Transarctica fuck yeah« .

Maigre, si vous voulez mon avis, mais que voulez-vous, parfois, il faut savoir se motiver avec les trucs les plus improbables venus. Si la chance vous sourit, il se pourrait bien que vous soyez récompensés par une jolie surprise.

La preuve ici avec ce film post-apo coréen (enfin, en grande partie), première incursion de Bong Joon Ho dans le domaine du cinéma international, avec cette co-production pêchue et franchement enthousiasmante.
N’ayant que « The Host » dans les pattes pour juger des capacités du réalisateur à faire tenir un film de deux heures dans un train, c’est donc avec un certain plaisir que j’ai pu observer pendant deux heures, un réalisateur que je ne connais pour ainsi dire pas, se faire grave plaisir dans un train.

Connaissant vaguement le roman graphique qui inspire « Snowpiercer », je craignais que le film ne prenne trop ostensiblement la direction d’un discours politique sur la lutte des classes, qui s’il est bien la partie émergée de l’iceberg, a le bon goût de s’assumer suffisant tôt pour ne rien parasiter.
Du coup, j’ai plus perçu « Snowpiercer » comme un film dépeignant l’agonie d’un organisme vivant que comme un pamphlet sur la lutte des classes.

Le Transperceneige est un train lancé dans une course perpétuelle sur une voie de chemin de fer, sans arrêt possible, sans but, depuis que 17 ans plus tôt, une catastrophe écologique a rendu impossible toute vie sur Terre.
Réfugiés dans ce tombeau roulant, les survivants de l’humanité vivotent dans un système ultra rigide, qui impose aux voyageurs de la tête du train de vivre dans le luxe et le branlage de nouille quotidien, tandis que ceux de l’arrière, sont condamnés à se branler eux aussi la nouille dans leur crasse, mais attention, je dis ça juste parce que je n’ai pas compris s’il avaient ou pas un travail.

Le scénario posant rapidement son allégorie aussi marxiste que pachydermique (une société malade lancée dans une fuite en avant dont tous les maillons de la chaine sont prisonniers, blabla), le film s’autorise rapidement à être autre chose.

Tout d’abord à suivre le parcours de son personnage principal, paquet de volonté brute tendu vers un objectif unique et simpliste : se venger de Wilford, l’homme qui inventa le train, pour lui faire payer l’horreur et la misère dont ceux de l’arrière sont victimes depuis 17 ans.
Réceptacle de colère, Curtis est un drôle de leader de révolution puisqu’il ne fonctionne pas à l’idéologie mais au seul ressentiment. Sa fuite en avant, similaire à celle du train lui-même, est pourtant jalonnée de moments où il pourrait saisir l’occasion de voir plus loin que sa fureur, mais il les rejettera tous.
Si l’on suit l’idée que le train est un organisme, alors Curtis est un cancer qui le dévore, remontant lentement mais sûrement de l’arrière à l’avant (ce qui fait de Chris Evans un charmant cancer colo-rectal…), la cellule défectueuse qui refuse l’ordre établi, et qui fait se détraquer tout le système, neutralisant les anticorps, métastasant dans les organes vitaux jusqu’à atteindre le cerveau pour y achever son œuvre.

Ensuite, « Snowpiercer » est un défi de mise en scène relevé haut la main, jouant sur l’étroitesse de son cadre, s’imposant des codes de narration dont elle ne déroge jamais, comme la circulation des passagers : s’ils remontent vers l’avant, ils se déplacent de la gauche vers la droite, et vice versa s’ils vont vers l’arrière. Le train lui-même suit cette trajectoire gauche droite d’un bout à l’autre du film.
A deux moments seulement, Bong Joon Ho rompt son code, à chaque fois pour annoncer l’imminence d’une catastrophe, personnelle ou globale. Cette seule inversion des plans sur le train suffit à remettre en cause les repères du spectateur qui ressent alors l’anormalité et se prépare inconsciemment à ce qui va suivre.
Le réalisateur joue aussi sur ses focales, balançant un superbe plan en courte sur le final, dans l’ultime wagon, lorsque Curtis découvre enfin l’objet de sa quête. Dans une esthétique glacée bercée par le ronflement obsédant de la machine, ce plan distordu ouvre sur une superbe séquence qui n’a rien à envier à une autre, très proche, dans un certain « Matrix Reloaded ».

Enfin, le scénario de « Snowpiercer » est un modèle du genre. Si l’on peut déplorer quelques petites longueurs, elles s’effacent rapidement face à la manière dont les éléments sont remarquablement agencés, les vérités amenées à leur heure, les éléments de compréhension présentés mais jamais surexposés lorsque vient le temps de les employer (je pense en particulier au téléphone).

Le fait que Bong Joon Ho soit particulièrement habile dans sa façon de manier les ruptures de ton joue aussi sur l’impression très positive que m’a fait le film. Sa manière d’introduire l’humour dans les situations les plus malsaines (le discours de Tilda Swinton au début du film en est un très bon exemple), de décaler parfois une scène pour lui conférer un surcroît d’étrangeté, sans que cela ne vienne détruire l’ambiance générale désespérée, sont des moyens de construire au film une identité forte et d’en faire un OVNI comparé aux autres productions de ce type.
Si on devait le comparer avec un « Elysium », par exemple (pour le côté SF avec discours sur la lutte des classes), il faudrait reconnaître à « Snowpiercer  » une supériorité certaine en ceci qu’il réussit précisément là où Blomkamp avait échoué : développement cohérent du personnage principal, sous-intrigues venant nourrir la trame de fond (dans « Elysium » par exemple, celle de la fille de l’infirmière venait à mon avis davantage parasiter le récit qu’autre chose).

Bong Joon Ho expose le récit d’une agonie, dans tout ce qu’elle a de plus sale, de plus pathétique, et parfois aussi de plus noble. En racontant l’histoire de ce corps qui meurt, il détache son film de son postulat de départ et atteint un certain état de grâce par la seule maîtrise de son histoire et de sa mise en scène.
Et s’offre le luxe d’un final teinté de désespoir qui est l’exact revers de celui de « Gravity ».

Note : ***

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