Moar drama.

Bien, avant de me mettre sérieusement à « Gravity » (car je suis silence depuis que je l’ai vu, j’espère que vous avez noté ma pondération, alimentée par mon intense satisfaction), je vous propose un sujet léger et frais : un bon drame des familles ascendant thriller avec enlèvement d’enfants inside.

Faudrait vraiment que je songe à chroniquer des comédies moi…

Attention, ce produit contient des traces de spoilers.

« Prisoners » est ce que l’on peut communément appeler un film bien foutu. La presse est d’ailleurs unanime à son propos, se serait un putain de chef d’œuvre à mi-chemin entre « Zodiac » et « Mystic River ».

Pour une fois, je suis assez d’accord avec ce jugement, quand bien même il me semble un peu exagéré de hurler au chef d’œuvre. Il manque un je ne sais quoi à ce très bon thriller pour se hisser au niveau de ces modèles, un truc qui explique sans doute pourquoi David Fincher et Clint Eastwood sont David Fincher et Clint Eastwood.
La barre est si haute que Denis Villeneuve ne pouvait guère espérer la tutoyer. Il parvient cependant avec beaucoup de classe et un grand sens de l’économie à nous sortir un film d’excellente facture, même si un poil expédié dans son dénouement.

Un aspect du film que j’ai aimé c’est la manière dont le réalisateur, canadien, je le précise, utilise des références de pop culture typiquement américaine pour nourrir l’ambiance de son film.
Attention, par pop culture, j’entends ce que certains appelleront des clichés, éléments contextuels qui bornent facilement les personnages.
Ainsi le rapt a lieu durant la fête familiale du partage et de la reconnaissance de Thanksgiving. Le décor planté de deux familles célébrant cette fête, fait contraste avec le climat froid et humide de l’extérieur qui vient comme contaminer le cocon familial rassurant. Le spectateur lui se laisse guider par ce repère, celui de la fête dont il est, quelque soit son pays d’origine, un familier de l’ambiance, des codes et du sens.
Le personnage d’Hugh Jackman en vient à enlever et séquestrer le principal suspect du rapt sans que le spectateur ne soit non plus surpris par ce geste. Le film nous l’a présenté comme un croyant dévot, l’archétype du père de famille de l’Amérique profonde, figure protectrice qui a fait de sa cave un abri anti tout type de menace susceptible de s’abattre sur les siens. Ainsi, c’est lui qui en viendra aux pratiques d’autodéfense et de justice privée. Là encore, sa caractérisation est faite via des références culturelles qui viennent naturellement au réalisateur comme au spectateur.

Un réalisateur qui mène sa barque magnifiquement bien pendant la plus grosse partie du film, construisant un crescendo malsain au cours duquel il envoie ses personnages au bord du gouffre, poussant ses acteurs à l’extrême (la prestation du Hugh Jackman est juste impressionnante, et celle de Jake Gyllenhall ne l’est pas moins, Paul Dano joue les attardés comme personne).
Au terme d’un jeu de massacre physique et psychologique il amène les deux personnages du père et du flic au bord du point de rupture, englués dans leurs enquêtes respectives comme le décor semble englué dans cette pluie froide qui ne s’arrête que pour se muer en neige (photographie somptueuse de la part du même artiste responsable de ce look sublime de « Skyfall », Roger Deakins).

Malheureusement, ces excellentes intentions ne sont pas tenues jusqu’au bout qui prend alors la route d’une résolution d’enquête classique à partir d’un gros coup de chouille tellement peu en phase avec le reste du film qu’il suffit, en quelques secondes à détruire l’ambiance savamment travaillée jusqu’alors.
Villeneuve restera à partir de ce moment dans les ornières du thriller classique, jusqu’à reprendre les codes du genre les plus éculés. Pas un mal en soit, mais ici, avec tout ce qui a précédé, cela s’apparente à une rupture de ton trop brutale pour permettre au spectateur de continuer à se sentir vraiment concerné.
Reste que Villeneuve s’interdit tout jugement moral en conservant toute son empathie pour ses personnages, sauvant ainsi son final un peu trop mécanique.

Cette sensation de rupture que j’ai eu vient sans doute du passage, un peu brutal, du drame sur fond d’enquête policière à l’enquête policière sur fond de drame. Or ce n’est pas par ses qualités de thriller qui brille justement le film, l’enquête progressant de manière souvent artificielle (la veillée, mais oui…) et parfois incompréhensible (la récurrence du symbole du labyrinthe, qui ne semble intriguer personne). Du coup, lorsque le dénouement se concentre sur le côté enquête, on y perd beaucoup au change.
C’est d’ailleurs là que réside le seul vrai défaut du film.

Car sinon, que dire de la finesse de l’écriture du scénario, supportée par la finesse de la mise en scène ? Tout est dit par l’image, de la caractérisation de Keller à celle de Loki, dont, et c’est un vrai coup de génie, le passé et ce qui fonde son personnage sont passés sous silence. Ou presque. Tout juste une petite allusion sur laquelle on glisse très vite, et où il n’est nul besoin de s’attarder.
C’est finalement la confrontation des personnages avec le drame qui a le plus d’intérêt dans « Prisoners ».
Et si au travers de Keller on assiste à la descente aux enfers d’une Amérique confrontée au pire (la mort de ses enfants), réagissant avec brutalité, animée par la seule force de ses convictions, quand bien même elle fait fausse route, l’inspecteur Loki lui propose une autre lecture de cette même société, surmontant ses blessures, avançant coute que coute, plus animée de résolution que de foi.

En explorant les tourments de ses personnages, Denis Villeneuve fait de « Prisoners « un superbe drame qu’il parvient à doubler d’un regard plus distancié, qu’il fonde, comme ses caractérisations, sur l’emploi d’archétypes et de références aux Etats-Unis, jouant ainsi sur différents niveaux de lecture.
« Prisoners « aurait été en plus un polar brillant, on tenait un chef d’œuvre. Mais on gagne ici un réalisateur qu’on ne lâchera pas de si tôt.

Note : ***

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