La douleur est temporaire. Seule la gloire est éternelle.

Je me souviens, c’était toujours le dimanche. Toujours sur l’heure de midi quand on était supposé passer à table. La mère, la grand-mère et les tantes qui se dirigent vers la salle à manger en gueulant « A TAAAAAAABLE », les enfants qui sprintent vers leurs chaises parce que zut, quoi, on a faim. Et là….

« Nooooooon, dans 10 petites miiiiiinuuuuutes !!!!!!! », s’exclame alors un groupe d’hommes réfugié dans le salon, les yeux rivés sur l’écran de télévision.

Machine arrière toute.

«-Comment ça dans dix minutes ?? Mais t’as pensé au poulet qui lui va pas attendre 10 minutes !
Mais on y peut rien, c’est pas notre faute, il pleut alors ils ont retardé le départ du Grand Prix… Aaaalleeeeeeeeeer, rien que 10 minutes et on arrive…….. »

*yeuxdechat*

Sérieusement, je n’ai jamais compris la passion quasi maladive (pour moi, tout ce qui vous retient de vous jeter sur de la nourriture un dimanche midi quand votre ventre crie famine relève du pathologique, question de priorité, sans déconner quoi) pour les DEPARTS (oui les départs, étrangement pas trop les wattmille tours de piste super chiants) de grands prix de Formule 1. Une passion assez exclusivement masculine, en tout cas chez moi, fondée vraisemblablement sur une croyance commune reposant sur ce concept : « On regarde au cas où il se passerait un truc ».
Scoop, il ne s’est JAMAIS rien passé, et pourtant, j’en ai subi des départs de Grands Prix.

C’est donc sans emballement particulier pour le thème principal du film « Rush » que je me suis rendue en salle, sur le nom de Ron Howard, et puis aussi pour prendre des nouvelles de Chris, mon ex voisin de palier que je ne vois plus trop ces temps-ci (c’est un certain David Oyelowo qui a emménagé en face maintenant, en collocation avec Benedict Cumberbatch).

Et ben mes enfants, c’était une excellente surprise.

Spoilers inside (et spoiler tout de suite, dans le film non plus, il ne se passe jamais rien au départ => quelqu’un peut-il m’éclairer sur l’origine de cette légende ?)

Le sport est presque le sujet de cinéma idéal. Pourquoi réaliser un film de gladiateurs, ou de chevaliers quand l’affrontement de deux champions sur un terrain, quel qu’il soit, permet de traduire les même enjeux bigger than life, les même lignes de force ?
« Rush », de Ron Howard, démontre admirablement le potentiel cinégénique de ce sujet.
Le film se construit intelligemment sur un long climax, faisant lentement mais sûrement monter la tension des enjeux et entre les deux protagonistes.
Explosent durant cette mise en pression deux personnages flamboyants, Niki Lauda et James Hunt, mis à nu par un sport impitoyable et leur confrontation face à l’autre.
De leur opposition puis de leur lutte nait peu à peu la sensation diffuse que l’un ne peut exister sans l’autre. Lauda est toujours dans l’ombre de Hunt, Hunt dans celle de Lauda. Ils s’entrainent, se poussent à bout, se blessent, et agissent comme des révélateurs sur l’autre.
Peu à peu, jusque dans ce dernier plan montrant leurs deux voitures roulant côte à côte, se dessine l’image au-delà d’une passion commune, de l’homme tiraillé entre deux pôles : la passion et la raison. Et c’est bien cette dialectique qu’explore Ron Howard au travers de ces deux champions.
En empruntant d’ailleurs un rien au style visuel de Tony Scott, ce qui est loin d’être une mauvaise idée.

« Rush » jouit d’une remarquable reconstitution des ‘70s, particulièrement agréable à l’œil, entre décors et costumes légèrement détournés afin de ne pas faire fondre la rétine de spectateurs des années 2010 (pas comme dans « Argo », en somme, nous sommes là dans une démarche plus proche de « Cloclo »), entretenant dans cette débauche de styles et de couleurs criardes toute la folie d’une époque et d’un milieu, la course automobile.
La mise en scène des courses qui ne joue pas vraiment sur l’effet de vitesse (pour ça y’a « Speed Racer », best film sur la course automobile ever) mais sur son ressenti. Le ressors est davantage émotionnel, traduit par des montages stroboscopiques où l’on perçoit davantage un état d’esprit du pilote qu’une sensation de rapidité.
L’enjeu est d’ailleurs bien là dans le film, explorer deux champions de l’intérieur en rendre compte d’une dynamique infernale engendrée par deux ego amoureux fous de la course, chacun à leur manière.

Niki Lauda est souvent isolé dans le cadre, toujours sur le départ dès qu’il est mise en scène dans un groupe. Même dans le couple qu’il forme avec sa femme on les montre très souvent séparés. Lauda intellectualise tout, optimise, rationalise. La course est affaire de pourcentages : chances de succès, chances d’y rester. Il joue comme un homme d’affaire, en investissant dans son entrée en F1, capitalisant sur ses succès.
Il envisage tout d’un point de vue mécanique.
On peut même y voir une réflexion sur l’artiste plus que sur le sportif. Lauda est un ingénieur, un artisan, un génie. Renfermé, jusque boutiste mais calculateur, animé d’une passion froide. Il y a d’ailleurs ce plan saisissant de son voyage de noces où il apparait dans le reflet d’une vitre, le visage éclairé par le reflet bleu (froid) de la lune, tandis que les feux du brasero brûlent au niveau de sa poitrine.
Lauda comprend l’industrie de la course automobile dans toutes ses dimensions et prépare, anticipe, modélise tout en fonction de ses probabilités de succès.
Après son accident, les scènes à l’hôpital font écho avec celles, au début du film où Lauda modifie sa future voiture. Le corps est une mécanique qu’il répare. Il exclut toute dimension sensible, affective, devenant quasiment un homme machine tout entier tourné vers un objectif unique : le titre de champion du monde.
Cette détermination mise en scène via ce parallèle ingénieux renforce l’impact de son abandon au Japon car pour la première fois dans le flot de statistiques et de pourcentages qui rythme sa carrière, il laisse entrer un paramètre émotionnel. Qu’il se refusera bien d’avouer, d’ailleurs, arguant de la dangerosité de la course devant les médias mais avouant à sa femme, en silence, que c’est pour elle qu’il a renoncé.

Logiquement, le film l’oppose sans grande subtilité d’ailleurs, mais leur vie était ainsi faite, à James Hunt.
Homme de groupe, élément dynamique, il est toujours mis en scène en interaction avec d’autres humains. Hunt est une sorte de grosse boule de testostérone sur pattes, jamais seul à l’écran. La solitude est d’ailleurs pour une lui prison. Lorsqu’il cherche une nouvelle écurie on peut le voir comme rarement isolé dans son cadre, filmé derrière les barreaux de la cage de ses oiseaux, ou limité à un champ contre-champ avec son épouse. Un procédé qui est d’ailleurs utilisé de manière systématique pour ce couple alors que celui formé par Lauda avec son épouse bénéfice de fréquents plans communs.
Hunt est l’artiste fou, qui n’est pas sans rappeler le Mozart de « Amadeus » opposé à la rigueur ascétique de Salieri. Là aussi on retrouve donc cette analogie prononcée entre sport et art, Hunt en bohème, tendu vers un unique objectif, l’expression par le chef d’œuvre, ici son titre de champion du monde. Un one-shot superbe, organismique et satisfaisant. L’artiste animé par une pulsion vitale qui ne peut s’exprimer que d’une manière radicale, se trouve ensuite à bout d’arguments. Hunt se retire de la course, laissant sa vie s’achever sur cette unique victoire.


Et c’est grâce à ce film que j’ai enfin compris la symbolique de la bouteille de champagne à la fin des Grands Prix : subtilitay.

Conscient du manque de finesse de ces deux portraits diamétralement opposés, Ron Howard ne cherche pas à forcer le trait. Les faits parlent d’eux même. Il ne modifie ainsi pas sa grammaire en passant de l’un à l’autre, jouant sur ses cadrages et utilisant ses acteurs à merveille.
Si Daniel Brühl (un nom prédestiné pour jouer Niki Lauda) dégage un charisme presque effrayant dans sa prestation tout en retenue, je n’avais jamais vu le talent limité de Chris Hemsworth utilisé à si bon escient. Jamais aussi à l’aise que dans le personnage du branleur, il trouve ici un rôle à sa mesure.
Howard explore aussi sciemment la course automobile comme s’il s’agissait de tournois de chevalerie. L’analogie est fréquemment exprimée par Hunt, le britannique bourré de panache et fort en gueule, sponsorisé par un lord complètement barré et décadent.
Armement, choix de la monture, risque d’y rester, tout est là, dans cette peinture d’un sport violent, impitoyable, dont les deux coureurs sont chacun une facette.

« Rush » raconte l’histoire d’une rivalité qui finit par révéler aux deux héros non seulement leur complémentarité, mais aussi le caractère universel, pour ne pas dire immémoriel de leur affrontement. Inconciliables et mais indissociables, ils comprennent peu à peu que la compétition qui les oppose va au-delà du duel d’ego. Au-delà du sport. Elle les pousse au dépassement de soi, à la sublimation.
La sublimation dans l’affrontement comme superbement exprimée par cette scène où revenu de son accident, un Niki Lauda défiguré reprend le volant, et, dans une explosion sensorielle traduite par un montage fabuleux, renait soudain. Un parcours totalement campbellien, faisant de son séjour à l’hôpital sa caverne et son engagement dans la course l’acte provoquant sa transcendance, et son anamorphose. Une scène puissante, qui ne prépare guère à son désamorçage lorsqu’il abandonne soudain la course, une fois toutes ses capacités revenues. Et qui confère donc toute sa force à ce choix.

La mort est un spectre qui hante constamment le film, rappelée par le biais de quelques scènes d’accident, les nausées de Hunt avant chaque course, et cette mise en scène des grand prix qui insiste plus sur l’idée de danger mortel que sur la vitesse pure. De la rapidité et des risques pris nait l’angoisse, monte l’adrénaline et fonctionne cette thématique qui plus qu’une simple mise en garde sur les évènements à venir, imprègne le métrage et fonde le rapport des deux héros à leur sport : Hunt met sa vie en danger pour se sentir vivant, Lauda calcule chacun de ses risques.
Dans l’ouverture du film, la voix de Lauda nous annonce d’emblée la couleur : tous les ans, deux pilotes de Formule 1 meurent sur les circuits. Dès lors, le spectateur commence à s’interroger sur les raisons qui poussent ces deux types, pourtant bien dans leur tête, à pratiquer un sport aussi dangereux. Le film apporte une réponse évidente à cette question, en mettant vie et mort dos à dos, aussi au travers de la voix de Hunt que par l’image qui fait littéralement de la course un trip sensoriel, où la drogue est l’adrénaline, produite par cette sensation de mort imminente.
La réponse est viscérale, émotionnelle, accentuant une fois encore le panache des deux personnages principaux, et ce thème du dépassement de soi qui traverse le film.

J’avoue que « Rush » a été pour moi une très belle surprise. Venue le voir sur le nom de Ron Howard dont j’aime le travail (oui, même « Da Vinci Code », même pas peur) et sur la foi d’une bande annonce qui promettait quelque chose de chouette, je m’attendais à quelque chose de sympa ascendant chouette, mais n’imaginait pas me prendre en plein visage un sacré bon film qui risque de faire partie de mes préférés cette année.
Je serais curieuse de connaître le ressenti de ceux qui ont été voir ce film et connaissaient l’histoire de Hunt et Lauda (surtout de Lauda en fait). Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre aussi le suspens final (l’abandon de Lauda, la victoire de Hunt) m’ont vraiment prise aux tripes, mais je me demandais comment cette implication émotionnelle fonctionnait sur des personnes sachant ce qui allait se produire.

J’ajouterais une dernière petite chose : « Rush » est un bon score d’Hans Zimmer. Je répète l’information, bon score d’Hans Zimmer. Eundeuliveubeul.
Sans grosses percu qui arrachent la tête, avec un joli thème et tout. Pas son meilleur travail à ce jour, mais ça rend un peu la foi. Je le croyais perdu. J’avais tout faux, la preuve.
J’ai failli tomber de mon siège en découvrant son nom au générique.

Note : ***

Un commentaire Ajoutez les votres
  1. J’ai aimé même si j’y suis allée un peu à reculons. Ton intro est super et très drôle, quelqu’un que je connais nie l’exactitude des faits mais je crois que ton ressenti est bon.
    J’ai trouvé les départs d’une violence inouïe, il y a longtemps que je n’avais pas ressenti cela en visionnant un film, en fait c’est même ce que j’ai retenu de plus impressionnant dans se film. La peinture des 70s aussi était très juste, mais je crois que « Behind the Candelabra » est encore plus poussé de ce point de vue, film que j’ai beaucoup aimé aussi, merci pour le téléchargement.

  2. @ Typhenn : « merci pour le téléchargement » => JE NIE TOUT EN BLOC !!!! #Hadopi#BigBrother.
    Je précise, hein parce que flûte, que la phrase « On sait jamais, il pourrait se passer un truc », vient bien de ce quelqu’un :p Le pire que j’ai vu, c’est des accrochages avec des morceaux de pneu et/ou d’ailerons qui volent. Alors qu’on semblait me promettre des spectacles pyrotechniques dignes de Michael Bay (l’âme innocente que j’étais alors ne le connaissait pas encore, d’ailleurs).
    Bon contente que tu ai aimé « Liberace ». J’ai trouvé un peu dommage que Soderbergh n’aille pas plus loin dans le music hall, y’avait moyen vu le personnage. Et du coup le retour final sur scène, dans la très jolie conclusion du film, perdait un peu en force. J’en reviens encore à « Cloclo » qui dans son genre exploitait totalement les deux facettes du personnage pour se conclure de manière moins grandiloquente, mais plus puissante. Ceci dit, les deux histoires n’ont pas grand chose à voir.
    Mais si Soderbergh arrête vraiment le cinéma (s’il te plait, Steven, arrête), se sera une conclusion plutôt élégante pour lui.

  3. J’irai t’envoyer des oranges promis juré craché. dans » Liberace », j’ai trouvé Matt Damon très bien aussi, surtout la scène de son arrivée en slip kangourou de paillettes avec chemise assortie itou, mieux que les pantalons à pincettes quand même.
    Vu « Gravity », bien aimé mais je ne dirais pas que c’est le film culte que semblent prophétiser certains commentateurs. En tout cas ils ont économisé sur le budget costumes. Par contre que la Terre est belle vue de l’espace, hélas ce n’est pas encore demain que ce genre voyage sera à la portée de tous.

  4. « il ne se passe jamais rien au départ => quelqu’un peut-il m’éclairer sur l’origine de cette légende ? »

    à votre service, ma bonne ladame !

    en 1989 et 1990, au départ du grand prix du japon, senna a embroché prost pour priver ce dernier d’un titre mérité (sans parler du titre 88, qui lui a échappé parce qu’on ne tenait compte que des 11 meilleurs résultats sur 16 gp, pourquoi pas faire directement 11 gp alors, je vous demande un peu !)

  5. @ Fewer : et bien merci Fewer pour cette information m’éclairant sur l’origine de la légende. J’ignorais que Senna fut un Lannister dans l’âme.

  6. Senna est en tout cas un personnage westérosien : y’a un « y » dans son prénom.

    (pour info, lauda remportera 2 titres dans les 70′, puis prendra une mini-retraite avant de faire un come-back et d’être sacré champion du monde en 84. Encore une fois, prost est victime du règlement, puisque sa victoire au gp de monaco sous la pluie intervient par interruption de course, donc au lieu de gagner 9 pts il en gagne la moitié. Résultat, il finit 2e pour… 0,5 points derrière l’annakin autrichien.)

    PS : vous devriez recevoir un mp sur fb ce soir (ou demain), checkez, chechez, dieu vous le rendra !

  7. @ Fewer : exact pour le Y westerosi. J’y avais pas pensé. J’ai lu, en périphérie de la sortie de « Rush » qu’un docu sur Senna était sorti il y a quelques temps (genre l’année dernière, ou il y a deux ans, enfin dans ces eaux là). J’ai lu des commentaires très partagé à ce sujet. Vous l’avez vu ?

  8. Vu hier le film, lors d’une projection gratuite sur la plage (chouette expérience en elle-même !), et j’ai été agréablement surprise aussi.

    Le film transmet très bien la passion des deux pilotes, à un point que ça me réconcilierait presque avec la F1 (mais non, en fait). Le tout est extrêmement prenant et ne connaissant pas l’issue de la course japonaise, j’ai trouvé le final très bon.

    Je n’avais pas vu que c’était Zimmer pour la soundtrack, mais je ne suis pas complètement surprise. Elle est vraiment pas mal, contrairement à celle de Interstellar, trop invasive, elle accompagne bien le film je trouve.

  9. @ Llu : ça doit être chouette, une séance sur la plage, même si je vais faire mon Anakin « j’aime pas le sable, ça gratte ».
    Zimmer c’est quitte ou double. En ce moment, il a tendance à naviguer du côté obscur de la Facilité, mais de temps en temps, comme là, il rappelle à notre bon souvenir qu’il ne fait pas ce métier par hasard.

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