Béton

Voilà, cool, avec deux jours de retard sur la date de mise en page de cet article, je publie enfin sur un film que personne n’a vu sous un titre qui n’a rien à voir, mais de toute façon, c’était ça ou rien.

C’est l’histoire d’un combo qui tourne mal. Celle d’une pauvre innocente qui entend un jour à la radio le pitch d’un film dont elle se dit « Ah ouais, sur le papier ça me botte pas mal« . Celle de cette même pauvre innocente qui quelques jours plus tard, reçoit deux coupons de réduction pour le cinéma à utiliser avant deux jours.
L’histoire aurait pu s’achever sur un heureux hasard, mais le calendrier des sorties cinéma en avait décidé autrement.
Cette semaine là, je n’avais donc guère le choix. Les films disponibles et susceptibles d’être enchainés ne me laissaient aucune marge de manœuvre.
Ainsi j’ai vu « Jimmy P », d’Arnaud Desplechin, un choix dicté par ma volonté de faire concession de temps en temps à ce cinéma français que je n’aime pas trop (euphémisme…).

Pourquoi je suis allée voir « Jimmy P » ?

Une question qui se pose, compte tenu de mon goût prononcé pour le cinéma.

Paf. Dans ta face.

Non sérieusement. Pourquoi ? Parce que comme je l’ai dit dans l’intro, sur le papier, le sujet m’avait interpellée.
Incursion aux Etats-Unis pour Arnaud Desplechin, un cinéaste capable, sur l’histoire d’une psychanalyse, celle de Jimmy P, donc, Indien et ancien soldat de son état.
L’intérêt du sujet gravitait pour moi autour de l’argument servant à lancer l’intrigue : puisque Jimmy est Indien, sa sphère culturelle et les symboles qui la composent ne sont pas accessibles à un analyste classique. On fait donc appel à Georges Devereux, un ethnologue spécialiste des tribus indiennes pour tenter de conduire le traitement du mal psychosomatique qui le ronge.

Ouais quoi franchement, c’est sympa non ? On imagine tout de suite le travail subtil entre les divers modes de représentation, le dialogue difficile entre deux cultures, l’assimilation progressive par l’analyste ascendant ethnologue d’un nouveau langage symbolique, tout ça sans parler de la mise en scène de la psyché d’un patient à cheval entre deux civilisations, broyé par ses traumas.

« Jimmy P » est l’adaptation du livre de Georges Devereux, qui j’espère traite de tout cela. Car bien que l’ouvrage en question soit le livre de chevet d’Arnaud Desplechin, ce dernier semble avoir choisi de mettre de côté tout ce qui faisait la spécificité de cette analyse.

Docteur Sigmund, j’écoute !

Les connaissances de Devereux en matière de culture indienne ne serve en réalité qu’une fois. Une seule et unique fois, lors de la première séance, la question sera vraiment abordée au travers d’un échange de mots. L’amorce est intéressante et à partir de là, je me disais que cette façon qu’a Jimmy de représenter les hommes et les choses sous des vocables imagés allait être le point de départ de la méthode de Devereux (d’autant plus que cela servait de miroir à la méthode d’analyse tout court…).

Mais au final, l’analyse de Jimmy P aurait pu être celle de n’importe quel pécore pris au hasard dans la rue. L’importance de ses origines ne fait pas que décroitre à mesure que le film avance, ce qui eut du reste permis de traiter d’un des thème du film, imposé au forceps à la toute fin de métrage (l’égalité entre les hommes), non, elle disparait purement et simplement après cette première séance.

Inutile de dire que le film y perd considérablement, d’autant plus rapidement que la mise en scène de Desplechin s’avère carrément barbante.
Les séances sont filmées en champ contre-champ, avec de temps à autre, zou ! un petit changement d’angle quand l’un ou l’autre des protagonistes dit un truc important ou accouche d’une putain de révélation.

Quelques scènes dispensent chichement une incursion dans les rêves de Jimmy (des rêves à la Nolan, hein, des rêves normaux quoi) où là encore, inutile de chercher un quelconque symbolisme auquel Devereux pourrait se heurter, il n’y en a aucun. Pire, même le public peut jouer à analyser les rêves de Jimmy, grâce à un merveilleux didactisme simpliste généreusement dispensé par le réalisateur.

L’idée même que le cas de Jimmy ait pu être complexe s’évacue très vite, sous l’effet conjoint de l’abandon de l’argument de départ et de l’absence de tout traitement de l’analyse elle-même par l’image.

Pour ma part, et c’est sans doute la résultante de cette réalisation qui se borne à illustrer des faits, j’ai totalement décroché des problèmes de ce pauvre type suite à la scène où l’on découvre comment il a reçu sa terrible blessure à la tête.
En gros, il est tombé du camion, comme un magnétoscope.
Et le spectateur d’être forcé de se mettre hors du film un instant pour se pencher sur la trivialité de pareille blessure de guerre, sans que le dit accident ne soit analysé, dans le film comme un symbole. Pourtant le trauma apparait grâce à cette chute, parce qu’elle cristallise l’ensemble des bagages psychologiques de Jimmy.
Sauf que Desplechin préfère ne pas faire fonctionner son film comme un objet à part entière, mais garder le public dans la conviction qu’il est bien devant un objet filmique qui se déroule à bonne distance de lui, sur un écran.
Un part-pris certes habituel chez ce réalisateur mais qui s’avère pour le moins paradoxal dans le cadre d’un film sur la psychanalyse, acte de pénétrer les tréfonds d’un patient avec lui-même, jusqu’à la nausée s’il le faut, dans un acte de mise à nu aussi violent que salvateur.

Ce soir j’attends Madeleine.

Comme l’analyse d’un Indien c’est chiant comme la pluie, surtout réalisé de cette manière, Desplechin essaye de remplir le vide de son film avec d’autres trucs supposés exciter l’intérêt.
Il ne trouve pas grand chose d’autre à se mettre sous la dent que la relation de Devereux avec sa maîtresse Madeleine, sans doute le plus gros ratage du film.

Parce qu’en fait, on s’en fout. Complètement.

On pourrait y trouver une mise en perspective des rapports aux femmes qu’entretiennent les deux protagonistes, mais au final, ce manège ne fonctionne pas. Les scènes entre Devereux et Madeleine empruntes d’une joie et d’une mélancolie forcées ne font qu’interrompre le vrai fil de l’histoire, comme s’il s’agissait d’un spin off chiant.
Tout juste les scènes servent elles à faire le point sur l’analyse de Jimmy ce qui pour moi reflète tout l’échec du film.

On ne devrait pas avoir besoin d’une scène où Devereux annonce à Madeleine que l’analyse touche à sa fin pour en prendre conscience. D’ailleurs, quand l’annonce est tombée, j’en suis restée comme deux ronds de flanc. Et la suite de l’analyse ne m’a jamais donné l’impression qu’en effet, on avançait vers quelque chose.
Devoir mettre en tension son arc principal en utilisant un arc secondaire pour le chapitrer est un aveu d’échec pour Desplechin.
« Jimmy P » ne construit ni rythme, ni progression dramatique. Et c’est ce qui le rend aussi pénible à suivre.

Un point à porter au crédit du film : sa photographie. Visuellement, « Jimmy P » est assez agréable à l’oeil, en grande partie grâce à ce travail de qualité. Lumière crue dans la réalité et plus saturée dans le monde des rêves, bleutée ou plus chaude en fonction de la nature des souvenirs évoqués.
Des effets simples, immédiatement perceptibles et finalement efficaces.
Des qualités que l’on pourrait presque reporter sur la réalisation, à la différence que celle-ci, extrêmement paresseuse, ne s’autorise quelques fantaisies qui ne sont que du recyclage de gimmick chez Despelchin : fermeture de l’iris lors des batteries d’examens médicaux de Jimmy (on notera la finesse pachydermique de ce procédé à ce moment précis du film, d’ailleurs) et récitation d’une lettre face caméra (un joli numéro d’actrice bien vain puisque tout le monde se fout de ce qu’il peut bien arriver à Madeleine).

One and a half man.

« Jimmy P » est, plus que fondé par l’analyse qui lui sert pourtant de trame, dynamisé par le duo improbable que forment ses personnages principaux.
Dans la grande tradition du « tout les oppose mais il s’aimeront quand même« , la relation entre Jimmy, le géant indien mutique et Georges, le trublion nain jacasseur, fonctionne assez bien.
Leur apprivoisement réciproque est la grande force du film, qui oppose beaucoup leurs deux silhouettes à l’image, jouant sur le fort contraste entre le colossal Benicio Del Toro (qui livre une très belle prestation) et le petit Mathieu Amalric.

Mais autant le portrait de Jimmy s’avère une réussite grâce aux talents conjugués de Del Toro et de Desplechin à rendre compte d’une personnalité rentrée, couvant un vrai maelström émotionnel, autant celui de Devereux souffre du cabotinage d’Amalric, allié à des gimmicks un rien crispant, genre il écoute du jazz tout le temps, c’est pour montrer qu’il est d’un naturel enjoué. A force d’appuyer sur le trait, Devereux en devient presque clownesque et n’est sauvé que de justesse par ses interactions avec son patient.

En analyse.

En revanche, point négatif, l’indispensable discours moralisateur et social qui sied à tout bon film français.
Déjà de base, quand la critique est explicite ça me gonfle.

Une des idées présentées au début du film est que la différence de Jimmy, qui est indien, est un problème.
Le fait est évoqué au début du film. Abandonné dans son développement et rapidement asséné durant la conclusion.

Comme je le disais plus tôt, l’analyse en elle-même aurait pu être le terrain de jeu idéal ou développer ce discours. Devereux venu pour appréhender les formes symboliques et autres conformations de pensée d’un patient qui sort des cadres de la psychanalyse en raison de ses origines, pouvait au fur et à mesure mettre au jour que finalement, quand on soulève le capot, toutes les voitures ont le même genre de moteur.
L’idée sur laquelle il arrive, Jimmy est un indien, fait s’achever le film sur une autre, Jimmy est avant tout un homme. On le voit du reste, il a des problèmes tout à fait lambda et puis un Oedipe mal réglé.
Le hic c’est que ce développement n’existe pas. Le postulat de départ et le constat d’arrivée ne sont jamais nourris d’un quelconque discours, d’une argumentation par l’image, ou par le dialogue.

Voilà pourquoi, quand Devereux plaide avec des trémolos dans la voix qu’il a soigné Jimmy pas parce qu’il était indien, mais parce qu’il était un homme et que merde, c’est pas bien de traiter les Indiens comme vous l’avez fait, vous, les Américains, méchants ! la tirade tombe comme un cheveu sur la soupe dans les 2 dernières minutes d’un film qui n’a, et ça c’est marrant, jamais mis en scène non plus une quelconque ségrégation ou un racisme envers les Indiens. Le plus hard core, c’est l’infirmier qui surnomme Jimmy, « Chef« .
Et ensuite, il faut adhérer au discours de Devereux sur l’abolition des différences ? Ben non. Parce que Desplechin a beau être convaincu que tout son public pense forcément comme lui et que faire du mal aux Indiens c’est pas bien, oublier sur ce seul postulat d’en faire un minimum le récit, c’est une erreur qui nuit à toute implication dans le récit.

On retrouve là le même défaut que dans « Le Majordome » ou finalement l’évidence du thème est telle que le réalisateur se croit dispenser de le traiter. Cette posture, qui consiste à mettre le public à distance du film en comptant sur son préconditionnement face au sujet, est une posture allant à l’encontre du cinéma lui-même, voire de l’art tout court, qui doit avant tout s’appuyer sur une logique et une cohérence interne faisant fi de ce que le public pense.
Un film n’existe pas pour être une leçon du vie, il existe pour être une œuvre. Au public ensuite de s’y trouver confronter, de s’abandonner durant la projection et une fois celle-ci finie d’en tirer les conclusions qu’il souhaite.

Note : 0

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