L’échelle de Richter des souffrances.

Alors que l’on soit très clair, je vais être impitoyable avec « Le Majordome », le prétendu succès surprise de l’année, petit budget triplant sa mise durant l’été 2013 et soit disant pas programmé pour pareille carrière.

Que de la gueule. Lee Daniels a beau avoir la réputation d’un réalisateur indépendant auteur de films durs (« A l’Ombre de la Haine »,« Precious », « Paperboy »), il livre cette fois une copie calibrée pour les Oscars. Et que l’on ne me fasse pas croire que ce calibrage était fortuit. Daniels connait la machine à statuettes pour l’avoir tutoyée de très très près avec « Precious ».
Et quand on est produit par les Weinstein, y’a souvent assez peu de chances pour que derrière, il n’y ait pas ne serait-ce qu’une petite intention d’être au moins nominé, au plus, de repartir avec quelques récompenses qui vont bien.

Et arriver à faire croire qu’un film réunissant Mariah Carrey, Oprah (qui est d’ailleurs très bien, soit dit en passant), Robin Williams, Alan Rickman et Lenny Kravitz, n’était qu’un film de peu d’ambitions, pardon hein… Je vais aller finir de rire et je reviens.

Comment résumer en quelques mots « Le Majordome » : c’est « Doctor Quinn » sur grand écran. Le film qui châtie les mauvaises consciences en se roulant avec paresse dans un contexte historique traité sans recul, sans discours, sans intention autre que de pointer un doigt accusateur et mesurer avec condescendance le chemin parcouru.

Comme si le public venu voir le film ignorait que l’esclavage et la ségrégation c’est mal.

Public qui d’ailleurs, pourra repartir du film avec une magnifique réplique que je m’étonne de n’avoir vu relever nulle part, tant elle confine à l’abject.


Visez le sous-titre. Ok : le film ne parlera jamais de ça.

Je vais être claire dès le départ, j’ai un petit différent personnel avec ce film qui dépasse très largement ses qualités de réalisation, Lee Daniels se contentant de mettre sagement en image une histoire potentiellement riche mais appauvrie par l’absence d’une volonté de dépassement des simples faits.
Ceci dit, n’ayant reçu l’uppercut que vers la fin de la séance, je me dois à l’honnêteté : jusqu’à la fameuse réplique of doom, je me suis très largement ennuyée. Je vais tenter de vous expliquer pourquoi « Le Majordome » est à mes yeux un film paresseux et complètement dispensable. Et je terminerai sur ce qui m’a vraiment vrillé les nerfs.

L’histoire des afro-américains pour les nu… Non, même pas pour les nuls en fait.

« Le Majordome » qui prétend brosser plusieurs décennies de lutte pour les droits civiques s’avère un enchaînement stérile de passages obligés.
On suit ainsi, bien plus que le fameux majordome dont il est question, et qui n’a guère d’importance dans le film (le fait qu’il soit majordome à la Maison Blanche n’en a d’ailleurs pas non plus, soit dit en passant), le parcours de son fils qui s’engage dans les ‘60s dans toutes les luttes possibles et imaginables pour accélérer la prise de conscience des Etats-Unis au sujet du statut des Noirs.

Sur le papier, c’est intéressant. Dans les faits, un documentaire avec des images d’archives et une voix off (ici omniprésente et occupée presque exclusivement à balancer des Captain Obvious) aurait tout aussi bien fait l’affaire.
Car l’intérêt de la fiction dans ce genre de récit est non pas d’exposer la grande histoire en une série d’évènements reproduits scrupuleusement à l’écran, mais d’y apposer un quelconque point de vue. Ou de raconter le cheminement d’un personnage, quand il ne s’agit pas de glisser dans la métaphore.
L’enchainement factuel des meetings, sittings, bus de la liberté, Martin Luther King, head shot, Black Panthers, Jojo pantoufle s’est rangé des voitures et fait de la politique, sans déconner… N’apporte strictement rien en termes de narration.

Et pire encore, il faut s’impliquer au-delà du film pour ressentir la moindre émotion. Comprendre qu’il faut regarder « Le Majordome » en ayant déjà à l’esprit que l’on sera forcément indignés car le sujet est grave et triste et poignant et tout ce qui s’en suit.
Car le film lui-même est impuissant à générer la moindre émotion tant Lee Daniels s’imagine que les faits seuls suffisent à produire l’effet recherché.

Ce n’est là guère une posture de cinéaste. Ou alors si, mais de cinéaste français.
Si vous cherchez une quelconque représentation vraiment réussie de la place des Noirs dans la société américaine au temps de la ségrégation, je ne saurais que trop une fois de plus vous conseiller l’excellentissime « Mad Men ». La question vue au travers des yeux de la middle class blanche du Nord est étudiée de manière mille fois plus pertinente, faisant éclater aussi bien la somme de préjugés solidement ancrés (et dont on suppose que ces personnages -là ne de débarrasseront jamais) et des postures condescendantes à l’encontre de ces « nègres » qu’ils sont bien sympathiques, hein, mais veillez à pas trop faire chier non plus.
Là tu les ressens, le malaise, l’injustice, le poids d’une histoire et des mentalités.

« C’est comme ça m’arrange, en fait »

Symbole de la malhonnêteté absolue de ce film, le traitement du personnage du fils, joué par le Benedict Cumberbatch noir, j’ai nommé David Oyolewo (car comme Benedict, cet Anglais est désormais PARTOUT. Il est en train de devenir mon nouveau voisin de palier).
Révolutionnaire dans l’âme, il s’engage dans la résistance passive avant de bifurquer après la mort de Luther King vers des mouvements plus radicaux comme les Black Panthers.

Bon, j’imagine qu’il s’agit là d’un cheminement intellectuel que beaucoup ont dû suivre à cette époque et ce n’est clairement pas cela qui me gêne.

Non, ce qui m’ennuie, c’est que pour servir un propos que j’avais personnellement beaucoup de mal à saisir, Lee Daniels choisit de trahir ce personnage pour en faire un genre de gros délinquant impoli. La scène totalement nulle de ce repas de famille où sa copine qui jusqu’alors n’était qu’une courageuse mais gentille mamie cardigan à frange se comporte comme un gros sagouin parce qu’elle s’est fait pousser une coupe afro m’a presque fait rire involontairement.

Ce moment m’a définitivement fait sortir du film, achevant de me convaincre d’être en train de regarder une œuvre profondément malhonnête cherchant non pas à développer une thématique ou des personnages, mais à imposer au spectateur son discours.

Et c’est là que ça devient très gênant, en particulier à cause de la fameuse réplique dont je vais vous reparler sous peu.

« Et si on appelait le film : « La Plante en pot », plutôt ? »

Démonstration affligeante de l’insuccès du film à être autre chose qu’un mélo impuissant à rendre compte d’un sujet potentiellement beau et fort, la profession du personnage principal qui relève davantage de l’anecdote que d’un véritable outil de narration.

Forrest Whitaker incarne ici Cecil, majordome de 7 présidents des Etats-Unis successifs, lesquels vont chacun à leur manière modifier le statut des Noirs.
Le sujet est en soit intéressant et je m’attendais un peu à ce que la position privilégiée de Cecil en fasse un instrument discret au service de sa communauté. Ou plutôt étant donnée la volonté de cet homme à se fondre dans la masse et à vivre comme un Blanc, à rechercher l’acceptation des autres en jouant le jeu de l’assimilation (parfois jusqu’à se laisser marcher dessus d’ailleurs), qu’il aurait le temps passant, imposé l’idée d’égalité à ses employeurs.

Et ben non.

Les présidents se succèdent sans que Cecil, qui les sert, cire leurs chaussures, discute de temps à autre avec eux, gagne leur confiance par la qualité de son service et sa gentillesse, ne soit d’une quelconque influence. Non les mecs se contentent de regarder la télé et d’écouter la radio, laissant leur majordome servir le thé en arrière-plan.
Certes, cela correspond à la place du serviteur qu’est Cecil. Mais ne serait-ce que dans le strict cadre historique, on pourrait quand même espérer voir des liens se nouer.
Et dans le cadre fictionnel aussi. Pourquoi pas d’ailleurs avec ceux comme Nixon qui auront été les moins enclins à ramer dans le même sens dans les Noirs. Un genre d’amitié un peu étrange, contrariée par les impératifs politiques.

Car s’il est une chose qui semble échapper au film, trop occupé à dénoncer que c’est pas bien bouhou, c’est justement un jeu politique complexe, une imprégnation de la société de l’idée d’infériorité des Noirs qui ne laisse guère les coudées franches à un président, aussi volontaire soit-il, pour légiférer en faveur des afro-américains.


Ceci est Eisenhower. Voui. Sans déconner. Non, pas Robin Williams : Eisenhower.

Mieux vaut laisser entendre que « quand on veut on peut », tiens. Et se faisant, faire du « Majordome » un film communautariste ascendant militant cherchant à imposer ses vues plutôt qu’à proposer une réflexion.

L’abandon de l’idée que le majordome par son omniprésence discrète ait pu être d’une quelconque influence sur 7 présidents successifs est d’autant plus incompréhensible qu’une très intéressante réplique est balancée à un moment dans le film (non, c’est pas celle-là).
Alors que le fils répond à Martin Luther King que son père est majordome, le pasteur lui explique le rôle subversif des nègres de maison dans l’histoire. Depuis l’époque de l’esclavage, cette catégorie du personnel noir est celle qui se trouve le plus près des maîtres blancs. Pour leur convenir, il est nécessaire qu’ils reçoivent une éducation et se comportent exactement comme des Blancs. S’en montrant capables, ils gagnent le respect et la confiance de leurs maîtres et se faisant, défient tous les stéréotypes raciaux.

=>Mais merde, c’était pas l’un des sujets possibles du film ça ?
Il faut croire que non. S’était visiblement plus intéressant de montrer Cecil essayant de négocier une égalité de salaire entre le personnel noir et un personnel blanc que l’on ne voit jamais de tout le film.
Encore une fois, on est à la limite d’un travail de cinéaste là. Je vous la refais ? C’est du travail de cinéaste français : dénonciation, indignation, réalité SOCIALE.
Réalisation ? Subtilité du discours ?
Non, il vaut mieux DENONCER. Rappelons que le public ne sait pas que la ségrégation c’est mal.

Il y a bien pourtant un intéressant discours parallèle entre la profession qu’exerce Cecil et le parcours des Noirs américains dans ces décennies cruciales. Le majordome, en tant que serviteur est là pour être oublié de ses maîtres. De la même façon Cecil mène-t-il sa vie, en cherchant toujours à se fondre dans le décor, mais sans pour autant oublier parfois de se battre contre une injustice. Laquelle est dans le film limitée à l’inégalité de salaire entre noirs et blancs, soit dit en passant.
Le film aurait presque pu se limiter à cette peinture-là, celle d’un rôle métaphore, certes un peu réductrice, car ne recouvrant que des actes de résistance passive, mais qui aurait eu le mérite, sans doute de montrer le cheminement de toute une communauté.
Malheureusement, les scènes mettant en scène le travail de Cecil relèvent de la vignette, de l’anecdote souvent stérile interdisant le réel développement d’un discours plus élaboré sur le sujet.

« Sois un meilleur homme que ton père »

Oubliant son sujet sur le bord de la route, « Le Majordome » s’en trouve un autre, les rapports père/fils.
Ce n’est pas très original, mais vous le savez, ce n’est pas ça qui compte. Ainsi, rapidement, on oppose ces deux figures et leurs dynamiques auraient pu être très intéressantes.
Le père, Cecil, a fait sa carrière du service aux autres. Il est établi professionnellement, dans le saint des saints, qui plus est, a une jolie maison, une famille à faire vivre. Enfant, il a grandi dans les plantations, a vu son père se faire abattre sous ses yeux, bref, sa situation actuelle lui semble un incomparable progrès. Il ferait tout pour ne pas perdre sa tranquillité actuelle. Tout, y compris courber l’échine.
A contrario son fils a toujours connu la vie dans le joli pavillon, a pu suivre des études, et n’a jamais quitté Washington et son climat de tolérance relative. C’est donc lui qui est le mieux à même d’embrasser la cause des révoltés. Il devient la marche supplémentaire que les Noirs se doivent de franchir pour enfin accéder à l’égalité.

Cette dynamique est loin d’être inintéressante, mais la tournure mélodramatique qu’elle prend a tendance à décrédibiliser totalement ses enjeux.
De plus, une grande partie de cette dialectique est parasitée par les fameuses scènes « vignettes » montrant les actes de rébellion des Noirs contre l’ordre établi.

Rapidement, le thème perd de sa force, comme la honte du fils envers le métier du père devient un gimmick horripilant.

L’autre thème qui est filé sur « Le Majordome » reste le glissement sémantique entre hors la loi et héros. J’aurais dû dire « bombardé » plutôt que filé d’ailleurs, tant cet aspect extrêmement intéressant de l’histoire est largué sur nos tronches en fin de métrage lorsque Cecil se met à lire des livres sur la lutte pour les droits civiques et réalise, genre 20 ans après les faits, que son fils n’était pas qu’un petit con qui faisait rien qu’à passer du temps à prison et à l’embêter lui le majordome des présidents, mais qu’en réalité ouais, il y avait quelque chose de beau dans ses gestes.

On touche là d’ailleurs à un autre problème : Cecil est très con. Certes, comme je l’ai expliqué sa vie à Washington représente un idéal de paix dont il n’aurait pu rêver enfant, mais dans l’ensemble, il passe son temps à ne jamais rien vouloir comprendre. En règle générale, il se montre incapable d’avoir le moindre avis sur quelque question que ce soit. La preuve, quand il entre à la Maison Blanche on lui dit que l’on ne tolèrera qu’il y exprime ses opinions politiques. Soit, il va donc appliquer ce principe à sa vie privée, s’interdisant le moindre avis sur le moindre sujet. Quand il exprime une émotion, c’est souvent parce que fiston est en prison pour avoir occupé un fast-food avec ses amis révolutionnaires et que bon, ça le fait chier, les gens qui ont des opinions politiques, merde.
La confirmation, c’est donc la scène que j’ai cité plus haut, Cecil ouvrant des livres écrits par les leaders des mouvements pour l’émancipation, des avis pas du tout orientés donc, et réalisant alors, oh ben ça c’est à peine croyable, que son fils est du coup, je cite la voix off « UN HEROS ».

Essayez de vous attacher à un personnage pareil. Il est clairement plus proche du ficus que du majordome.

Et là… c’est le drame.

Passe que le film soit un mélo sirupeux. Passe que Robin Williams en Eisenhower soit aussi crédible que Russel Crowe le serait en Nadia Comaneci (ceci valant pour tous les acteurs jouant tous les présidents, à l’exception notable d’Alan Rickman en Reagan). Passe que l’histoire passionnante d’un combat pour l’égalité et la liberté soit traitée comme une succession d’anecdotes sans intérêt. Passe que l’argument de vente du film, le majordome des présidents, ne serve strictement à rien ou pas grand-chose.

Limite, j’aurais pu me dire : « c’est nul, il va rafler moult Oscars, mais bon, hein, OSEF, il sera oublié dans deux ans »

Par moi en tout cas, car il semble bien que le film ait vraiment bouleversifié l’Amérique, et le monde, au point que je n’ai encore trouvé personne pour relever ce passage effarant de connerie, de militantisme mal placé, de lobbyisme de mes deux et de vieux relent dégueulasse.

Rappelons rapidement ce que j’ai noté tout à l’heure : le film ne cherche pas à proposer un point de vue sur une histoire. Par la déformation du personnage du fils pour servir les intérêts de son discours, et par sa conviction que les faits suffisent à l’indignation d’un public pré conditionné par un sujet forcément révoltant, Lee Daniels a prouvé tout le film durant qu’il cherche bien à imposer son point de vue sur la condition des Noirs aux Etats-Unis. Exercice dans lequel, en tant que Noir américain lui-même, il est parfaitement à sa place. Et en tant que Française blanche, je me garderai bien de juger d’une réalité que je ne connais pas et peut difficilement appréhender. Né dans les années 50, Lee Daniels a grandi dans ce climat de lutte pour les droits civiques et se sent évidemment concerné de très près par le sujet. Ce qui ne devrait pas l’empêcher de faire un bon film. Ni de prendre du recul sur les évènements relatés ici.

Alors quand la fameuse réplique tombe en fin de métrage, j’en ai presque vomi à l’intérieur de ma bouche.

Dans les années 90, Cecil et son épouse se rendent dans la plantation où le majordome a vu le jour. Retour aux racines, afin de boucler la boucle de cette histoire entre l’esclavage d’où sont issus ces afro-américains et leur désormais égalité de droits.
Sur le coup, oui, c’est amené avec autant de violons et de sucre qu’une pièce montée au mariage de Pétronille Cucul et Jean-Nunuche La Praline, mais bon… C’est le style du film depuis le début.

Devant les cases où il a grandi, Cecil utilise son super pouvoir de la voix off pour balancer cette splendeur (préparez les sacs à vomi au cas où) :
« Nous, les Américains, nous sommes les premiers à donner des leçons de morale au reste du monde. Mais nous avons inventé les camps de concentration 200 ans avant les Européens. »

Je vous laisse un peu de temps pour assimiler le choc.

Bordel non. Pas le Holocaust Challenge.

GOD WHY ???

Le Holocaust Challenge est un concept né aux Etats-Unis dans les années 70, de la lutte entre le lobby noir et le lobby juif, mais à l’initiative des premiers, afin de jouer sur le côté abject du crime contre l’humanité dont les uns et les autres ont été victimes.
Précisons que cet argumentaire est utilisé par les mouvements dits afro-centristes, prônant la supériorité de la race noire sur toutes les autres (si si, contrairement à une idée largement répandue, les Blancs n’ont pas le monopole du racisme et des idées nauséabondes).
L’idée est de considérer l’esclavage et la traite négrière comme des crimes contre l’humanité à la hauteur de la Shoah.
Sans vouloir rentrer dans ce débat gerbant, je tiens à préciser que si l’esclavage et la traite sont bel et bien des crimes contre l’humanité abolis à raison, je trouve un peu raide de comparer le commerce d’êtres humains réduits à de la marchandise sur des critères raciaux, avec l’élimination industrielle d’hommes, de femmes et d’enfants dans des usines vouées à l’extermination d’êtres humains sur des critères également raciaux.
Non, cela ne se compare pas. Les deux sont dégueulasses, immoraux, mais ne devraient jamais se retrouver mis dos à dos dans une pathétique tentative de quantifier la souffrance engendrée.
Mais les tenants de cette comparaison plus que douteuse vous expliqueront que la traite a duré bien plus longtemps que la Shoah, et a concerné bien plus de gens. Donc, mon crime contre l’humanité est plus fort que le tien, ferme ta bouche, moi aussi j’ai le droit de demander des trucs parce que je suis la victime d’un crime abject, plus abject que le tien, même. Un argument qu’Eric Cartman résumerait d’un « ta gueule sale juif ». Car il ne faut pas se voiler la face, le recours à l’Holocaust Challenge est généralement révélateur de tendance antisémites.

Alors dans un film grand public qui cherche à imposer avec autant de force son discours, avoir recours à cet argument me dégoute profondément.
C’est malhonnête, faux, irrespectueux, idéologiquement plus que contestable. Et cela a achevé de décrédibiliser totalement ce film et son discours à mes yeux.

On pourrait aisément dire que l’argument, dans la bouche de Cecil, ne fait que représenter l’existence de l’Holocaust Challenge dans les discours des Noirs Américains depuis les années 70. Certes, je trouve cette explication parfaitement recevable. Mais une fois encore, j’ai eu le sentiment très net durant une bonne partie du film que l’on cherchait non pas à me présenter mais à m’imposer un discours.
Que la phrase sorte de la bouche du fils, contestataire perméable à tout l’arsenal idéologique des divers mouvements d’émancipation, eut semblé plus logique.
Car Cecil est depuis le départ présenté comme l’homme raisonnable, le modéré, le consensus mou. Modération qui est présentée tout au long du film comme la seule voie qui permette d’arriver à ses fins (en cela, l’élection de Barack Obama est d’ailleurs traitée comme un symbole, celui de la réunion de deux sphères, les Noirs et le président, jusqu’alors non solubles).
Lorsque Cecil s’empare de pareil argument, il ne s’agit plus alors de le voir exprimer les idées d’un courant de pensée, non, il s’agit de mettre dans la bouche de représentant de la norme et de la voie prônée comme étant la meilleure, un discours que je trouve plus que limite.
Bref, je ne perçois pas le sentiment d’un personnage influencé par son vécu, mais bien le fond de la pensée d’un réalisateur produisant une œuvre totalement communautariste et militante.
Et considérant que je n’ai pas encore vu de remarques au sujet de cette réplique, je serais presque tentée de dire que Lee Daniels réussit son coup, personne ne souhaitant visiblement contester le caractère génocidaire de l’esclavage.

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, « Le Majordome » n’est pas non plus un film antisémite, mais je trouve pour le moins paradoxal qu’une œuvre traitant de l’égalité entre tous les hommes ait recours à des arguments nés d’idéologies racistes.

Note :

PS : je sors les ergots d’autant plus facilement sur ce film que j’ai eu la chance d’étudier l’esclavage et les traites négrières avec l’un des spécialistes du sujet, trainé en justice par les mouvements afro-centristes pour ses travaux, pourtant argumentés et étayés. Un monsieur pour lequel j’ai un immense respect et qui avait été accusé de négation de crime contre l’humanité pour avoir dit que les traites négrières n’étaient pas un génocide.
Un Captain Obvious peut donc vous envoyer au tribunal, sachez-le.

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