Apocalypse ahora

Ils sont prêts. Depuis deux mois déjà ils s’entrainent jour et nuit pour cet évènement. Rien ni personne ne saurait les prendre par surprise. L’esprit est clair, le corps affuté. Dans leurs sacs remplis, ils trouveront toutes les armes nécessaires pour défaire quelque ennemi qui se présente.

Ouais, ben si les enfants se préparaient à la rentrée comme pour survivre à une apocalypse, la dite rentrée serait sans doute moins dure pour eux, voilà ce que j’en dis. Parce que pour rien glander jusqu’à 11 heures le matin et passer ses après-midi à se dorer la biscotte sur une terrasse en renvoyant mollement à leur petite sœur le ballon qu’elle vient de leur lancer à la figure, y’a du monde. Mais pour être d’attaque le jour J, bizarrement, y’a plus personne.

Alors qu’ils retournent en troupeaux bêlant et boutonneux remplir les salles de classe, assemblés dans la cour par quelques courageux et méritants professeurs/bergers, leurs parents eux, peuvent enfin profiter de vacances bien méritées jusqu’en juillet prochain.

C’est donc la rentrée, et en hommage à ces élèves jamais prêts pour rien, voici un petit billet sur un bien beau film post apocalyptique que vous pourrez leur montrer afin qu’ils révisent un peu leur espagnol.
Cabron.

Il est sans doute facile de dire depuis la France combien le cinéma espagnol déchire depuis quelques années, attendu que l’on n’a pas non plus le nez collé à longueur de semaines sur toutes les merdasses produites chez nos voisins.
Ceci dit, quand on voit la qualité de leurs productions passant la frontière pour faire chez nous des carrières aussi courtes que confidentielles, on peut tout de même s’interroger sur leur cinéma, le notre, et surtout leur public, et le notre.

Prenons par exemple la réception critique et publique d’un film comme « Agora », totalement méprisé chez nous (personnellement, c’est un de mes chocs de ces dernières années, et je vous encourage vivement, si ce n’est déjà fait, à aller vous le recevoir en pleine figure), film qui en Espagne a reçu l’accueil qu’il méritait.
Est-il nécessaire de revenir sur les critiques de notre beau pays, prompt à dégainer le shot gun face à un objet filmique difficile à classer, dont le fond se confondait avec la forme, et où le discours, enrichi de nombreux niveaux de lecture portés par une mise en scène frisait la perfection ?

Nop.

Vous pouvez aller faire un tour sur Allociné si vous voulez vous faire du mal.

Mais pourquoi je vous parle de ça moi, bon sang ? Ne vous en faites, pas, il y a un lien logique avec le sujet qui m’amène à vous aujourd’hui. Parce qu’en fait, récemment, j’ai vu « Les Derniers Jours », le fameux post-apo dont j’avait un peu parlé sur la page Facebook pour vous dire qu’il ne passerait pas chez moi et que j’étais bien triste.
Distribué dans quelques dizaines de salles en France (un peu comme tous les films d’Alex de la Iglesia, soit dit en passant, le cinéma espagnol, sorti d’Almodovar, est décidément maudit chez nous), soit une sortie encore plus confidentielle que celle du «Dernier Pub avant la Fin du Monde», il s’agit pourtant d’une œuvre à l’incroyable maîtrise formelle, dont l’ambition est tout autant technique que narrative.
Un film comme on ne risque pas de sitôt d’en voir en France, et qui me pousse aussi à m’interroger sur la façon dont on forme nos futurs réalisateurs dans notre beau pays. Et si l’Espagne peut produire des films comme celui-là (qui ne fait que grossir la masse des films de genre espagnols de qualité qui abondent depuis quelques années), c’est bien qu’il existe un vrai public pour aller les voir. Et que de ce public naîtront des réalisateurs qui n’auront pas à quitter le doux giron de la patrie pour suivre une carrière digne de ce nom.

Bref, je m’en pose des questions, mais là n’est pas le sujet, parlons donc de ces « Derniers Jours », réalisé par la fratrie Pastor.

Je vais tenter de ne surtout pas spoiler la cause de cette apocalypse dans laquelle le film nous plonge tête la première. L’intelligence de film consiste en partie à ne révéler ses raisons qu’en chemin, apportant avec parcimonie une explication qui ne peut que laisser place au doute.
De toute manière, comme souvent dans le genre post-apo, l’important n’est pas tant de comprendre les causes de la chute, mais de suivre le cheminement d’un héros qui au travers de l’effondrement de sa vie, de ses valeurs, et du monde tel qu’il l’a toujours connu, va emprunter un chemin intérieur le conduisant, s’il n’est pas trop demeuré, vers une révélation.
L’apocalypse est donc un topos au travers duquel les Pastor vont conduire leur héros, Marc, dans une aventure qui symboliquement, est extrêmement chargée.

Et cela ne s’arrête pas là puisque le film se révèle incroyablement malin, y compris dans sa manière de raconter une histoire pourtant standard.
Ainsi, la narration alterne entre présent et flashbacks d’un monde d’avant qui apparaît peu à peu, et ce uniquement au travers des yeux du héros, comme voué à l’échec : un emploi menacé, une vie privée sacrifiée au stress de la vie professionnelle, une peur panique d’avoir un enfant dans cet univers anxiogène et dénué de sens… En quelques touches habiles, auxquelles le spectateur est conduit par des éléments logiques, les Pastor brossent le portrait d’un homme et d’une civilisation toute entière, malade, comme étrangement dépourvue d’avenir.

L’apocalypse est donc le point de rupture presque heureux, un choc salvateur pour le héros et toute une humanité qui se voit condamnée mais également offrir une chance de se voir repartir de zéro. Tout au long du film, par touches successives et amenées sans verser dans le cliché, se met en plus une dialectique sur la succession des générations, la notion d’héritage, de filiation, qui est finalement au centre même du récit.
Et cette thématique d’être illustrée à l’écran par une contraction brutale du temps : l’image très forte de ces hommes du XXIe siècle, portant des torches, armés d’épieux, arpentant des tunnels comme d’autres bien avant eux les cavernes. En quelques images d’une puissance rare, on se retrouve à jouer certains mythes des origines, où l’homme redevient la créature faible et impuissante qu’elle était. L’image la plus emblématique reste le combat de Marc et Enrique contre l’ours dans une église abandonnée. Le symbole est d’une puissance extrême puisque le lieu sacré, dépouillé de ses fidèles, de son sens, et de tout pouvoir, devient le théâtre d’une lutte à mort entre l’homme et son premier prédateur, son premier dieu.
A noter que les Pastor, malins comme des singes, lorsqu’ils veulent mettre en scène des animaux dont la présence est une étrangeté dans les rues de Barcelone, ne choisissent que des bêtes que nous associons intuitivement à la préhistoire : le loup pourchassant et dévorant un chien, le rennes, et bien entendu l’ours.

Alors bien évidemment, le climax du film ne pouvait se dérouler que dans un seul lieu, le seul endroit possible pour que l’homme en général et Marc en particulier puissent accomplir son destin et surmonter ses peurs primaires : un cinéma.
On associe depuis longtemps le cinéma aux peintures rupestres, considérant ces dernières comme les premières tentatives de l’homme de mettre des images en mouvement. En utilisant le relief des parois pour donner de la profondeur à ses dessins, en comptant sur l’éclairage mouvant des lampes à graisse et des torches pour éclairer ses œuvres, l’homme de la préhistoire a clairement cherché à animer les parois de ses grottes, pour des raisons dont on ignorera toujours tout.
Le cinéma signe à la fin du XIXe siècle, ce retour de l’image en mouvement, et conclure le récit des « Derniers Jours » dans une salle obscure a un sens extrêmement fort.
D’autant plus fort que le mythe de la caverne n’est jamais très loin, surtout lorsque les Pastor montrent un personnage sortir du film les yeux rivés sur un écran, tandis que l’autre, amené à s’accomplir et à se transcender, tourne le dos à l’obscurité pour entrer dans une lumière éclairante et aveuglante au sortir de laquelle, il atteindra son but, et la révélation qu’il cherchait.
Une thématique explicitement préparée durant la scène de nuit dans un appartement où un père raconte à sa fille une histoire, et dont les gestes se découpent en ombres chinoises sur le mur.

Indépendamment de cela (ah ben quoi, vous pensiez que c’était tout ?), les Pastor se distinguent par un sens de l’image qui fait presque rêver. Non seulement ils se passent allègrement de toute shaky cam, ou d’effets de manche visant à accentuer la peur chez le spectateur, mais ils se fendent de plans de dingue, qui resteront longtemps gravés dans la mémoire. Il y a évidemment ces rues désertes de Barcelone, vues et revues dans la bande annonce, mais aussi de petits instants de grâce comme ce puits de lumière en haut d’une cage d’escalier (rendu presque menaçant par tout ce qui a pu précéder, ce qui démontrer l’habileté des réalisateurs, capables en moins de deux heures de renverser une symbolique profondément ancrée chez le spectateur), ou ces plans de malade qui évoquent un tout autre cinéma que la niche « de genre espagnol » (ce qui du reste est souvent le cas dans cette fameuse niche qui brille par sa capacité à ne jamais se laisser enfermer et à puiser, digérer, et restituer des influences variées), comme la barricade devant le supermarché, une séquence qui renvoi carrément au « Treizième Guerrier » de John Mc Tiernan (*point John Mc Tiernan*), ou encore cette image d’une beauté incroyable de Marc dans une salle aux piliers immenses, tout juste éclairés par la lueur vacillante de sa torche, qui n’est pas sans rappeler la traversée de la Moria dans « La Communauté de l’Anneau ».
Et oui, « Les Derniers Jours » est à ce niveau d’exigence filmique, écrasant d’un coup d’un seul par la qualité de sa mise en scène et l’ambition narrative tout une production américaine réputée reine du genre mais qui peine à se réinventer.

De là à vous dire, en vous saisissant par les épaules et en vous hurlant dessus avec des vaisseaux qui pètent de partout dans mes yeux brillants d’exaltation qu’il vous faut de toute urgence laisser sa chance à ce produit, il n’y a qu’un pas.
Que je franchis en vous bottant le cul uniquement si vous n’avez pas encore vu « Agora ». Pour les autres, « Les Derniers Jours », et plus vite que ça !!!!

Note : ***

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