La rétro : « Black Death ».

[Message à caractère informatif :
Je ne sais pas si vous avez tenté, vraisemblablement sans succès, de poster des commentaires sur de vieux billets ces derniers temps, mais la chose était impossible, vu que la publication n’était ouverte que durant les 15 jours qui suivaient la publication d’un billet.
Une mesure prise pour cause d’attaque de spams. Du coup, certains ont du se retrouver le bec dans l’eau, je pense particulièrement aux discussions en cours sur « Pacific Rim ». J’ai levé la restriction pour un temps, histoire de voir si je peux m’en passer sans me prendre une invasion de bots sur le coin du museau.
J’espère que personne n’a pensé que j’avais fermé les commentaires.
Voilà, c’est tout, cordialement, bisous.
Ceci était un message.]

C’est l’été, et sans doute un certain nombre d’entre vous profite de cette saison pour prendre un peu de repos, voyager, se dorer la biscotte, écluser les mojitos, courir les festivals, monter un groupe de Metal dans une cave, conquérir aujourd’hui le monde, demain la galaxie.
Bref, c’est la saison de la détente, des activités récréatives à haute valeur glandesque ajoutée. Il fait beau, chaud, même, et je pense que le moment est venu pour moi d’aborder un sujet de saison en totalement cohérence thématique avec ce mois d’aout, collant du reste parfaitement à la ligne éditoriale de ce blog, qui n’en a aucune.

Bref, en ces temps de farniente et de bronzage, j’ai décidé de vous parler de

LA PESTE NOIRE !!!!!!

Sujet passionnant et drôlatique s’il en est, la Grande Peste est ce qui sert de cadre ainsi que d’amorce au scénario d’un film absolument poilant, « Black Death », de Christopher Smith, dont je vais à présent vous parler.

Me remerciez pas pour toutes ces images de bubons, je le fais de grand cœur.

Avant d’aller plus loin, oui, il y a Sean Bean au casting, et oui, dans un film qui se passe pendant une épidémie de peste noire, il meurt à la fin. No spoil, ne me dites pas que vous ne vous y attendiez pas…

Da pitch.

Angleterre, XIVe siècle ou par là. Après avoir sournoisement déclaré la Guerre de Cent Ans à la France, pays pacifique et prospère, la Perfide Albion subit les foudres de nul autre que Dieu qui trouve, lui aussi, que franchement, exiger l’hommage du roi d’Hexagonie pour l’Aquitaine, c’était abusé.
Ainsi, la peste s’abat sur le royaume de ces pleutres d’Anglais qui succombent en masse à ce terrible mal qu’est la mort noire.
Ambiance de cataclysme dans les rues, où les charrettes pleines de morts ont tendance à légèrement déborder dans les caniveaux.
Vous n’aviez qu’à rester manger votre porridge chez vous au lieu de faire braire les Français !

Dans cette atmosphère de fin de monde, le frère Osmund, moine roux ce qui devrait rendre tout le monde méfiant à son égard, en plus du fait qu’il ne chopera jamais la peste de toute le film => enfant du démon, cherche à mettre à l’abri son amie d’enfance et accessoirement amûr interdit, Aveline : « pars vite, loin et longtemps !!!! It is known ! » lui dit-il en promettant de la rejoindre aussi vite que possible, histoire de rompre ses vœux et d’attirer encore peu plus le mauvais œil sur leurs faces.

L’occasion de filer se présente en la personne de Sean Bean, soldat au service de l’Inquisition, qui cherche un guide pour le conduire vers un mystérieux village dans les marais que la peste ne semble pas avoir encore atteint.
Ce qui implique certainement moult diablerie et n’a forcément rien à voir avec le fait que le village est totalement isolé. Hein. Genre. Forcément.

« Merci Petit Jésus d’avoir mis Sean Bean sur ma route. Lui qui a été tour à tour Boromir et Ned Stark, il ne peut rien m’arriver d’affreux en compagnie de pareil héros ! »

Et c’est parti pour un scénario classique type voyage=>jet de rencontre=>voyage=>combat=>voyage=>enquête=>boss de presque fin=> boss de fin=>XP=>upgrade.

Non mais je sais, ça n’a pas l’air comme ça, mais ça roxx.

« Black Death », ça roxx.

Avec un sujet aussi rude que le visage de Franck Ribéri, et ne contenant pas une once d’espoir pour les personnages et l’humanité tout entière, « Black Death » est un pur bijou comme le cinéma en produit trop rarement.

C’est très certainement la raison pour laquelle cette œuvre à la fois puissante et exigeante a pris un aller simple pour la distribution en dvd dans notre pays de l’exception culturelle et des œuvres puissantes et exigeantes (mais dans des trois pièces cuisine avec des bobos dans le Marais).

L’une des plus grandes forces du film est de ne pas se servir de son contexte comme d’une simple toile de fond. La peste n’est pas ici le prétexte à servir des scènes gore pour faire vomir son Yop à la ménagère. La mort noire est partout, imprégnant littéralement l’image, même lorsqu’elle semble absente, gangrénant l’ambiance jusqu’à la répulsion, lorsqu’elle signe en quelques plans son retour aussi insidieux que fracassant, pour s’abattre, implacable, hors champ.

Cette peste qui n’est jamais traitée avec recul, mais perçue selon les critères médiévaux, devenant de toute évidence un châtiment divin s’abattant sur les hommes, dont le film dresse un portrait affligeant.

« Black Death » définit ses personnages par un prisme audacieux, celui de leur foi. Chaque protagoniste est avant toute chose une somme de croyances, se livrant un conflit tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de chaque être. Et c’est l’affrontement de ces certitudes qui précipite le chaos, et met finalement dos à dos chacun d’entre eux.
Ainsi, le cadre temporel devient tout aussi signifiant que le seul contexte épidémique, l’époque médiévale et son sentiment religieux puissant et englobant se révélant le décor parfait pour cette étude.
Christopher Smith n’hésite d’ailleurs pas à jouer sur une imagerie volontiers convenue, dépeignant un Moyen Âge sombre et glauque, violent, sans finesse, pour mieux tordre le cou à son propre système lors des séquences du village, havre sain et reposant.

Se faisant il fait sortir son film des ornières du genre historique en faisant de « Black Death » une œuvre sur l’Apocalypse. Un tour de force narratif qui permet de boucler la boucle : non seulement il s’autorise ainsi à transcender son contexte, mais parvient-il dans le même temps à dépeindre une ambiance de fin des temps qui a toutes les chances de correspondre à une certaine vérité.

« Black Death » n’a pas été sans me faire penser au « Village » de M. Night Shyamalan dans sa façon d’aborder la question de la peur. Problématique fondamentale s’il en est, au cœur de ces deux films, même si « Black Death » va sans doute, contexte aidant, bien plus loin sur la question. La communauté des marais joue sur des mécanismes assez proches de celle de la forêt dans le film de Shyamalan dès lors qu’il s’agit d’assurer sa protection, n’hésitant pas à recourir à la manipulation ou à l’aveuglement collectif pour garantir sa survie. La peur et la foi sont dans « Black Death » les moteurs principaux des personnages, l’un nourrissant l’autre dans un cercle vicieux qui conduit à ce final d’une puissance et d’une désespérance assez rare.

« Black Death », ça poutre.

Christopher Smith ne pouvait que faire vibrer ma corde sensible en faisant de « Black Death » un enfant du « Treizième Guerrier ».
Sa photographie crue sublime l’âpreté des décors, rend presque palpable la présence de la peste dans l’air, sur les corps, dans les rues, jette une lueur blafarde sur ce village hors du temps dont la lumière blanche, presque clinique, inquiète autant qu’elle apaise. Comme si le gris, la crasse et la mort étaient devenus une norme, un cadre presque rassurant. Le village apparait dès lors à l’image de sa maîtresse, empreint d’une dangereuse séduction, rendu inquiétant et malsain par ses atours de normalité.

Tourné caméra au poing, « Black Death » colle aux épaules de ses héros, suivant leur calvaire pas à pas en ignorant tout appesantissement complaisant sur l’action, les morts, dispensant l’unique point de vue d’Osmund dont on intègre rapidement le système de valeur. Par sa jeunesse et sa relation avec Aveline, il apparait très vite comme le personnage déjà en marge, déjà au bord de la rupture, facilitant pour le public du XXIe siècle une empathie qui vient rapidement à la faveur de ces entorses au personnage lambda du moine au Moyen Âge. Empathie exacerbée par cette peste qui une fois encore n’est pas un contexte vain, mais un vrai cadre, un personnage à part entière parsemant la route de ses cadavres.

L’unicité du point de vue autorise Christopher Smith à jouer sur les représentations et les ambiguïtés de son récit, laissant au spectateur l’ombre du doute jusqu’au terme, lorsque tout aussi abusé qu’Osmund, il prend soudainement conscience de l’horreur et de l’aveuglement dont il a été la victime (le jeu sur les cadrages de plus en plus resserrés à mesure que l’intrigue dans le village progresse accentue intelligemment cet effet).
Les révélations faites au terme de la course poursuite dans les marais ne sont pas vaines ou destinées à révéler un quelconque twist. Elles sont là pour disperser les derniers fragments de foi en Osmund, pour détruire ses dernières certitudes, ses ultimes barricades. L’épilogue vient alors conclure le film comme une suite logique, lorsque l’on retrouve ce même Osmund, reconstruit au sein d’un nouveau système de croyance qui le maintient debout mais pour lequel le prix à payer est incroyablement lourd.

Si Osmund est le centre du film, les personnages secondaires n’en sont pas moins admirablement traités, avec une grande économie de dialogues. Se sont eux qui définissent les axes du film, traçant les chemins empruntés par Osmund. Ainsi ce sublime échange sur les guerres en France où est cristallisée la peur primitive de la mort, ou cette ultime confession du chef de village au soldat de l’Inquisition.
Le contexte exacerbant les enjeux, le discours sur la foi et le fanatisme de Christopher Smith ne saurait être taxé d’anticléricalisme. Au final, l’affrontement se joue à huis clos, chaque personnage luttant contre sa peur, pour sa survie, se raccrochant à un infime espoir de salut.

Les dernières scènes d’Osmund sont celles de l’âme damnée errant sans but, sa foi éteinte, condamnée à refaire sans cesse les même erreurs jusqu’à ce qu’enfin la mort la prenne.
Conclusion terrifiante à ce film d’une beauté froide et d’une grande ambition, qui saisit son sujet à bras le corps sans s’autoriser de compromission.
Un seul film l’an passé soutient la comparaison, l’imparable « Le Territoire des Loups » de Joe Carnahan dont les partis pris de mise en scène se rapprochent un peu de ceux de Christopher Smith.
Mais si Carnahan faisait faire à ses personnages un voyage vers la mort s’apparentant à un retour à l’humanité, la trajectoire d’Osmund et ses compagnons est inverse, chacun sombrant à son tour dans l’abime au fur à et mesure que cette foi qui les fonde s’étiole, et disparait.

Alors oui, il y a des films comme ça que l’on ne s’en va pas regarder, télécommande dans la main gauche, mojito dans la droite en se disant « tiens, si je me faisais une péloche sur la peste noire, moi ? » (je tiens à préciser que c’est totalement ça qu’il s’est passé chez moi, mais je suis pas à proprement parler un exemple à suivre).
Mais « Black Death » est de ces œuvres viscérales qui entrent en fracassant tout par la grande porte de votre dvdthèque et s’imposent immédiatement comme des pierres qui ne sortiront plus du jardin.

Sur ce, je vous autorise à retourner bronzer en mangeant des clafoutis, vous l’avez bien mérité.

Note : ***/*

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