L’éternel retour.

Eh, devinez quoi : ceci est un billet !

Voui, un authentique billet totalement publié après la bataille maintenant que le film a disparu corps et biens de nos écrans !
Et autant que vous vous y fassiez tout de suite parce qu’il y a en a encore d’autres qui attendent derrière.

Au menu du jour, un film attendu comme le Messie de toute une frange de cinéphiles et/ou cinéphages (apprenez à faire la différence, ça pourrait vous sauver la vie) espérant le retour des roi/reine Wachowski, mit leur ami teuton, j’ai nommé Tom Tykwer (« Cours Lola, Cours » avec le charme exotique de Franka Potente, « Le Parfum » quel film génial), sur un projet à la fois mature (car d’aucuns ne leur auront pas pardonné le pourtant très bon « Speed Racer ») et complexe (genre, au hasard, comme « Matrix »).

Et le moins que l’on puisse dire c’est que « Cloud Atlas » ne saurait décevoir sur ces plans-là, proposant une forme de cinéma jamais vue, brassant avec bonheur et harmonie des genres divers, puisant dans un répertoire mythologique primordial pour mieux sublimer ce chant de et pour l’humanité sur lequel l’œuvre s’ouvre et se conclut à la fois.

« Cloud Atlas » est-il un film compliqué pour ne pas dire « compliqué sa race rien compris tavu » ?
Nenni. Et oui-da je m’exprimois en françois du Moyen Âge si ça me plaisoit.

Nenni donc parce que franchement, RIEN n’est fondamentalement compliqué dans ce film. Je ne dis pas ça pour loler des Wachos et de Tom Tykwer, bien au contraire. Car si leur film n’est pas compliqué, il est évidemment complexe. A la « Matrix », mais en moins prise de tronche (expression qui elle non plus n’est pas employée ici pour dire du mal de la trilogie en question, que l’on soit bien d’accord).

« Cloud Atlas », c’est pour commencer un incroyable tour de force cinématographique. Un défi quasi insurmontable pour trois réalisateurs bien décidés à adapter « La Cartographie des Nuages », livre contant 6 histoires à 6 époques différentes, d’abord en commençant par le début du chacune dans un certain ordre, avant de se mettre à en raconter la fin dans le sens inverse (je vous autorise à sortir vos Doliprane, même-moi je sens poindre la migraine face à mon incapacité à être claire).
Impossible de le narrer tel quel au cinéma, alors ils choisissent donc de faire littéralement exploser la narration pour mieux la reconstruire.
Du coup, je me demande si le film n’est pas plus clair, plus évident, plus facile d’accès que le livre, tant il fait véritablement jouer sous les yeux des spectateurs, les imbrications de chaque segment.

Malgré tout, « Cloud Atlas » impose une attention totale à ses spectateurs, ne les laissant jamais passifs devant le récit. On se retrouve ainsi poussé à réfléchir aux parallèles, aux éléments qui d’un segment à l’autre, influencent l’histoire, le parcours d’un personnage, sur le sens de cette comète qui marque les éléments centraux de chaque segment, comme autant d’élus destinés à faire que s’accomplisse le final (qui est aussi le commencement).

Une attention qui permet aussi de capter les parcours de ces âmes, d’époque en époque, parfois fidèles à elles-mêmes d’un bout à l’autre (les personnages de Doona Bae et Jim Sturgess, par exemple, en révolte contre le système, s’opposant toujours aux personnages joués par Hugo Weaving, représentant le bras armé du système en question, chargé de faire respecter l’ordre, amusant d’ailleurs, de donner à nouveau ce genre de rôle à l’interprète de l’agent Smith… De la même manière, Hugh Grant joue toujours l’ennemi, le système), ou suivant un chemin plus évolutif (les personnages joués par Tom Hanks, qui vont de la figure monstrueuse du docteur Goose à celle de Zachry, en passant par cet acteur qui à l’époque de Sonmi, lui inspire les prémices de son oraison).

Ceux marqués par la comète se transmettent le témoin de diverses manières : par le biais d’un journal (d’Ewing vers Frobisher), de la musique (de Frobisher vers Luisa et Sonmi), du cinéma (de Cavendish vers Sonmi), d’une correspondance (de Frobisher vers Luisa encore), d’un livre (de Luisa vers Cavendish), de la télévision (de Sonmi vers Zachry), et de la simple perpétuation de l’espèce si l’on admet que le segment de Zachry puisse être à la fois le passé et l’avenir (rien dans le film ne plaide franchement pour l’une ou l’autre solution).

Bref, dit comme ça, on pourrait presque s’étonner de m’avoir lu un peu plus haut affirmer que le film n’était pas compliqué.
Compliqué, il l’a été à faire, déjà. Je n’imagine pas le casse-tête pour harmoniser chaque histoire avec les autres, sans briser le rythme de chacune, sans en sacrifier une au profit de 5 autres.

En se partageant le travail à trois, les réalisateurs sont parvenus à doter « Cloud Atlas » de 6 segments différents qui ne souffrent jamais de la moindre faiblesse. Tout juste ai-je été moins intéressée par l’histoire d’Ewing peut-être moins intense que les 5 autres, de mon point de vue.
Les constantes ruptures de ton, de rythme, l’agencement de chaque segment par rapport aux autres, le travail délicat d’harmonisation entre les temps forts et les temps faibles, la puissance évocatrice de certains passages, la brutalité et la douceur, éloignent définitivement « Cloud Atlas » de la concurrence. Avec « To the Wonder », cela fait deux fois cette année que je sors du cinéma en me disant que décidément, je n’avais jamais vu ça avant. Et ici, il s’agit bien de cette forme inédite (je m’avance peut-être, mais tant pis) dans le septième art, qui consiste à penser le film comme travaillerait un compositeur. Une méthodologie revendiquée par les réalisateurs et illustrée par la place qu’occupe la composition de Cloud Atlas dans ce film éponyme, parcouru d’un bout à l’autre par l’œuvre de Frobisher.
Et pour l’équipe à la tête du projet, l’idée était incroyablement ambitieuse.

Bien que je sois sortie de la projection littéralement assommée par la maestria du film, sa densité et par sa beauté (à tous les niveaux : sublime écriture, réalisation à l’avenant, « Cloud Atlas » est une œuvre superbe), j’ai un peu regretté un certain manque d’implication émotionnelle. Peut-être parce que les récits imbriqués s’entrecoupant joyeusement finissent, malgré l’intelligence du montage, par désamorcer leurs puissances respectives. Ou peut-être est-ce parce qu’au-delà du tour de force que le film représente, son contenu peut sembler un peu faible (« peut sembler », hein, pas « est », TRES loin de là). Ce qui est le cas de tout un tas de films très bien, mais qui ici, porte, à mon avis, un peu préjudice à « Cloud Atlas », justement à cause de sa forme.
Au final, j’avais le sentiment de contempler une œuvre incroyablement novatrice dans sa forme, un tour de force absolu tendant tout entier vers un final en apothéose, une sorte d’expérience métaphysique qui aurait dû se conclure sur une exaltation, un vertige mystique qui n’est jamais venu. L’impression persiste donc de n’avoir pas totalement vécu le film à la hauteur de ce qu’il promettait, en même temps que d’avoir vécu une expérience filmique d’une audace folle et d’une maîtrise rare. Indubitablement « Cloud Atlas » est le très grand film qui s’annonçait et s’espérait. Mais il échoue précisément là où son génie commence, en se privant de l’élévation qu’il appelle, en échouant a expliciter, par le biais sensoriel, émotionnel, ce qu’il expose pourtant clairement d’un bout à l’autre de ses 2h45 qui passent comme un éclair.
Une absence d’implication d’autant plus incompréhensible pour moi que j’ai été littéralement happée par le film, chacun de ses segments, sans jamais parvenir à me laisser faire par lui.

Ce qui n’empêche pas « Cloud Atlas » d’être une baffe monumentale, une œuvre puissante comme on en voit rarement, qui cherchant à se transcender, tout comme à transcender son sujet, qui ne saurait se résumer à une illustration bécasse du principe de réincarnation mais développe son propos bien au-delà d’un simple montage alterné parlant de transmigration des âmes, versant dans une fresque universelle pour ne pas dire cosmogonique, empruntant pour se déployer les chemins d’une conscience commune de l’humanité ici célébrée sans une once de cynisme. Six histoires particulières, brassées afin de ne former qu’un seul et même récit qui achoppe sans doute un peu sur ses ambitions sans pour autant livrer un film décevant, très loin de là.

Pas de manichéisme ou de discours bouddhiste sur la réincarnation mais une vision nietzschéenne affirmée par les réalisateurs au travers de ces héros porteurs de la comète, capables de s’élever au-dessus des autres et d’entrainer l’humanité vers son Salut. Seuls aptes à l’émancipation au sein de leurs systèmes respectifs, ils en font exploser les carcans parce qu’ils s’affranchissent de l’ordre et se faisant, font progresser l’espèce humaine, ici vers son Salut. Rarement aura-t-on vu illustration aussi fine du concept du surhomme (dont le film ne propose d’ailleurs jamais une lecture archétypale mais polymorphe, multifacette, argumentée par chaque porteur de la comète).
Après ça qu’on ne vienne pas me dire que les Wachos font de la philosophie de comptoir. Leur seul défaut dans ce film est d’asséner un peu lourdement leur propos alors même que l’oraison de Sonmi seule suffisait à l’exposer une bonne fois pour toute (et c’est justement à cause de cela que le film donne l’impression d’être faible sur le fond, parce qu’il s’échine à tout expliciter). Peut-être ont-ils voulu prendre là le contrepied de « Matrix », où leur avait été reproché un soit disant prêchi prêcha de café du commerce porté par des dialogues longs et abscons. Cette fois ils prennent l’option de formes plus simples, plus claires, qui ne manquent pas de passer pour naïves ou manichéennes tant elles sembleront évidentes.

Mais faut-il dire évidentes, ou plutôt fondamentales ? J’ai choisi mon camp.
L’idée force du film, de la transmission du relais, d’époque en époque, par le biais de la création artistique, elle révèle à elle seule la foi profonde et sincère qui animent les Wachowski, d’incorrigible optimistes présentant de film en film l’image magnifique d’un être humain transcendé cherchant à élever ses semblables. Ici au cœur d’une incroyable mécanique, qui viendra comme une lame de fond, ou la chute de dominos, du trivial au grandiose, assurée l’auto préservation d’une espèce animée d’une âme commune, d’une pensée unique formées de milliards de milliards de ces petites gouttes qui forme un océan.

Dernier point traité ici, la non linéarité du récit qui loin de proposer une vision chronologique, dynamitée ici par la narration, en liant chaque personnage à travers le temps et l’espace au moyen de signes transmis par l’art, et grâce au savant montage, permet de créer une boucle sans fin, qui se révèle à mesure que le film avance. Comment interpréter en effet la première apparition du docteur Goose (Tom Hanks) au milieu d’un antique festin cannibale, quand Zachry (Tom Hanks) devra affronter lui aussi des cannibales dans ce futur lointain qui peut aussi bien se lire comme un « passé » (une notion ici ambigüe puisque la linéarité du temps semble abolie dans « Cloud Atlas »). Ce même Zachry qui semble fasciné par des pierres semi-précieuses semblables aux boutons du gilet d’Ewing que Goose lui volera… Une idée de continuité, de cercle clôt où chaque action se reproduit à l’infini pour parvenir au même terme, lequel n’est lui-même que le début (c’est Zachry qui ouvre le récit et qui le ferme, là encore, astuce narrative pour illustrer cette boucle) et qu’illustre cette phrase de Luisa Rey : « J’essaye de comprendre pourquoi nous faisons toujours les même erreurs ».

Pour ne pas encore blablater dans le vide pendant 15 plombes, j’arrête là, je vais essayer de finir ce truc qui devrait un jour ressembler à un billet sur « To the Wonder ». Ou pas.

Note : ****

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