« Devine qui vient dîner ? »

Mais ça va plus du tout ! Ce retard accumulé est un scandale proprement scandaleux et inadmettable tout à la fois !
Ceci dit, on peut aussi se dire que mieux vaut tard que jamais, hein, c’est pas comme s’il y avait mort d’homme non plus. Tout vient à point à qui sait attendre, oui, y compris un hypothétique billet sur « Möbius » et « Les Misérables », rien n’est perdu.
Il me faut également vous avertir qu’une petite carabistouille, oh trois fois rien, mais quand même, risque fort de m’interdire un visionnage le lundi des nouveaux épisodes de « Game of Thrones ». Enfin, disons que cela demande à être testé, mais bref, je ne peux malheureusement pas vous promettre une livraison le lundi soir ou le mardi matin de la chronique. Si vous souhaitez vous plaindre, envoyez un courrier en recommandé à Aurélie Filippetti pour lui rappeler les promesses électorales qui nous chantaient l’abrogation d’Hadopi.
Sur ces bonnes paroles, je vous propose de lire maintenant un truc qui n’a strictement rien à voir, un petit billet sur « Django Unchained », genre, l’air de rien.

J’ai l’impression que Quentin Tarantino en est arrivé à ce point de sa carrière où il commence à tourner des films sur son propre cinéma. Oui, cette phrase veut dire quelque chose, en tout cas pour moi, vous n’avez qu’à être aussi tordus dans vos têtes.
Quelle mauvaise volonté…

Souvenez-vous, Tim Burton avait connu exactement le même syndrome. C’était quelque part avant « Big Fish » et ça s’appelait « Spleepy Hollow ». Que l’on peut en gros qualifier, sans trop risquer de se prendre des beignes de la part des fans boys, de film musée de son réalisateur.
Ce moment où après avoir défini un univers et un style film après film, le metteur en scène se fend d’une œuvre en forme d’archétype. Chez Burton, c’est donc « Sleepy Hollow », chez Malick c’est « The Tree of Life » (edit : nope, c’est « To the Wonder » encore que, bon, pas vraiment mais on en reparle…) et donc chez Tarantino, c’est le diptyque qui, si j’ai bien tout suivi, sera sous peu un triptyque, « Inglorious Bastards »/ »Django Unchained ».
Si les extraterrestres débarquaient sur notre planète, et que pour une raison aussi stupide que connue de moi seule je me mettais en tête de leur faire découvrir Tarantino, je pense que j’attaquerais par ces deux-là, et sans doute même par « Django ».

Car dans le fond, « Django » est plus abouti qu’ « Inglorious Bastards ». Ce dernier n’était en effet ni un film de guerre, ni un western, ni un revenge movie mais si en fait, tout à la fois, alors que « Django », s’il n’est pas non plus un western, colle peut être plus à ce genre et semble du coup plus cohérent.
Ce qui est rudement plus facile quand on n’a qu’un seul héros au lieu de trouzmille, tout simplement parce que cela favorise l’implication et l’identification. Et le travail très abouti sur le personnage de Django ne fait que renforcer cette impression. C’est d’ailleurs là que l’on peut apprécier le talent de Tarantino qui construit, comme avec la Mariée de « Kill Bill », son rôle principal uniquement par l’image. A raison d’un plan iconique par apparition, au bas mot, ce qui sur la durée, m’a un tout petit peu gavée, je l’avoue. A la troisième scène de « OHMYGOD un noir sur un cheval mais comme tout ceci est CHOQUANTJESUISCHOQUE« , je pense que j’avais saisi l’idée, merci Quentin, tu me sais longue à la détente, mais là, même une handicapée du bulbe comme moi a pigé le concept, hein.

Ceci dit, étant donnée l’ambition de Tarantino concernant ce personnage, il était presque obligatoire pour lui de lâcher les chevaux question iconisation. C’est d’ailleurs un peu ce qui m’a déçu au bout du compte, parce que prendre autant de soin à hypertrophier la figure du héros au sens nietzschéen du terme pour aboutir à un climax finalement pas si awesome que ça… Mais encore une fois, ce n’est qu’une affaire de perception. Certains auront trouvé la scène de l’explosion de Candieland orgasmique, pas moi.

Autre élément qui m’a dérangé, l’absence de rôle féminin fort. Entièrement définie au travers du regard de Django, Broomhilda est un semi ratage. Sur le papier, les éléments dont pourtant légion pour en faire une héroïne de première bourre : esclave rebelle, marquée au fer rouge, mentalité de survivante, bref, jusqu’à sa première scène, je m’attendais à découvrir une gonzesse justifiant pleinement la motivation de Django pour aller la secourir. D’autant qu’elle apparait physiquement dans le récit punie pour tentative d’évasion, ça pose sa bonne femme. Et que lors de sa première évocation dans le film, la discussion la concernant se referme sur un « parce qu’elle le mérite« .
Or une fois le personnage à l’écran… Et que je m’évanouis, et que je pleurniche… Bon. Admettons.

C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles j’accroche moins bien à la seconde partie qu’à la première. Celle-ci, classique, présente la formation du héros qui acquière peu à peu les compétences qu’il réinvestira pour sauver sa belle. Okay. C’est brillant, émaillé de scènes géniales comme l’exécution des frères régisseurs (ouais, j’ai oublié 95% des noms propres du film, j’ai la mémoire sélective), la construction du personnage de Christopher Waltz (en mode Hans Landa choupi), et de ses ambiguïtés, inénarrable scène des cagoules…

Par la suite, à la faveur d’un rythme plus lent (ce qui en soit n’est pas un mal), le film m’a semblé butter un peu sur ses propres ambitions. Après le récit par Schultz de la légende de Siegfried, on sait exactement comme le film va s’achever. La surprise est de découvrir, au débotté, que le plus grand ennemi de Django ne sera pas le dragon Di Caprio, qui garde la montagne, mais bien le vieux Stephen, l’esclave, double maléfique du héros. Les éléments sont là, tout semble pouvoir fonctionner, mais j’ai eu un peu de mal à entrer dedans. Alors que pourtant, quelle magnifique scène du repas, réglée comme un vaudeville, qui s’achève sur cette longue et atroce tirade de Candie, génératrice d’une tension quasi insupportable, désamorcée dans un gun fight pas aussi cathartique pour moi que je l’aurais voulu. Je m’arrête d’ailleurs deux secondes sur cette utilisation du motif de la comédie dans « Django », qui dépasse le simple outil scénaristique pour devenir une forme de narration servant tant à faire avancer l’histoire qu’à maintenir celle-ci à distance de la réalité historique. Tarantino fait littéralement évoluer ces personnage dans un immense théâtre, avec en point d’orgue, l’élaboration d’une véritable pièce par Schultz et Django, dont le dernier acte se joue dans cette fameuse scène du repas, plus théâtrale tu meurs. Une construction en poupées russes dotant le film d’un univers propre particulièrement puissant puisqu’il clame, du début à la fin, sa nature fictionnelle. En cela, l’utilisation de la bande originale, imposant le rythme d’une partie des scènes, sert également cette création puissante, qui propulse « Django » non plus du côté des westerns (que l’on peut considérer comme un genre de film historique) mais plutôt de celui des récits fantastiques, obéissant à ses mécaniques propres.

On peut noter également que Tarantino, ce gros filou, n’a pas juste fait de Candie un gentilhomme du sud qui se trouve bien commodément dans le rôle du dragon pour les deux du fond qui suivent. Non, il le rappelle constamment par l’image. Déjà parce que Di Caprio, c’est le beau gosse (un dragon c’est toujours beau gosse => beh oui…), nanti d’un râtelier à faire frémir d’horreur Jean-Luc Mélenchon (élément monstrueux qui introduit donc la malfaisance du personnage). Riche, comme tout dragon qui se respecte, mais riche de ce qu’il vole aux autres (ici la vie et la liberté de ses esclaves, qui composent son trésor, sur lequel il veille jalousement), il porte des vêtements d’un rouge sombre, que Django s’empressera d’endosser dans le grand final, comme si porter la peau du dragon lui conférait le pouvoir de vaincre son adversaire le plus redoutable, Stephen. J’ajoute le détail qui pour moi tuait tout : Candie utilise un porte cigare en ivoire (matière à la fois noble et organique, qui à moi avis n’a pas été choisie par hasard). Comme un dragon, il « fume » constamment.
Et moi, quand je vois ça, limite je me lève et j’applaudis en plein ciné parce que ce genre de petits détails, de subtile construction par l’image, de réinvestissement intelligent du mythologique dans le récit, c’est tout simplement brillant.
Et j’en regrette d’autant plus que chez moi, la sauce n’est pas prise…

Là où Tarantino révèle son pur génie, c’est lorsqu’il parvient, au beau milieu d’un vrai-faux western de blaxploitation aux accents mythologiques lorgnant vers le revenge movie dont les influences sont parfaitement digérées pour former une œuvre cohérente et finalement identifiable à nul autre qu’à son réalisateur, à te balancer en pleine face une vision de l’esclavage particulièrement complexe et fine. D’un bout à l’autre du film, il introduit la thématique en recouvrant ses aspects multiples, pousse jusqu’à la nausée la perversité du système. Les scènes les plus atroces sont peut-être finalement celles ou Stephen s’acharne contre Django et Broomhilda. Car aux côtés du rôle-titre, le meilleur personnage du film, peut-être même de la carrière de Tarantino, c’est bien celui du vieil esclave moins aliéné que complice du système, le monstre ultime que Django doit abattre, en même temps que le symbole de l’esclavagisme (ici Candieland).
Parvenir à ce résultat sidérant de justesse en multipliant les audaces de fond et de forme, ce n’est pas à la portée de n’importe quel réalisateur. Devant l’évidente réussite du traitement de l’esclavage, on ne peut que ricaner face à la polémique aussi ridicule qu’injuste lancée aux Etats-Unis et portée entre autre par Spike Lee contre Tarantino, le film et l’emploi soit disant abusif du mot « nègre » dans celui-ci (parce qu’il est connu qu’à l’époque, quand on parlait d’un esclave, on disait plutôt : « personne de couleur d’origine africaine », voire pour les plus iconoclastes « une personne foncée »).

Voilà donc tout ça pour dire que c’était rudement bien mais que je n’ai sans doute pas su apprécier ce film comme il le méritait. Bon, c’est pas bien grave, j’ai mis plusieurs années à aimer « Pulp Fiction » et maintenant, on s’entend très bien ! Et je pense que j’en terminerai là sur le cas de « Django », je m’en voudrais d’en dire davantage de banalité. Il ne mérite pas pareil traitement.


Note : ***/*

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