Seek and destroy

Et c’est reparti pour un tour avec cette fois en direct rien que pour vos yeux un billet réécrit juste 20 fois dont vous allez découvrir ici en avant première la version 20.1, non mais vous la mesurez votre chance, bande de petits veinards ?

Parce que à l’heure où j’écris cette ligne, on ne sait pas trop encore si on a réussi à bombarder sa face à un des pontes d’AQMI, j’ai nommé le truculent Abou Zeid (edit : oui), je me suis dit que c’était le moment où jamais de terminer/publier/relire après publication parce que c’est plus FUN de voir ses fautes une fois celles-ci rendues publiques sur le Web International hihi ^^ un billet avec un autre mec en barbe et en turban qui meurt à la fin.
Se faisant, j’ai bien conscience de perdre tout mon lectorat djihadiste. Les mecs, je suis désolée. Aller bisou et sans rancune.

Commençons par le commencement : le titre de ce billet. Il m’a été soufflé par un Jedi (que cette phrase est classe, mon Dieu) au moment de la mise en ligne du trailer de « Zero Dark Thirty », lequel était accompagné par la version « chorale de jeunes filles » de « Nothing Else Matters », le tube galactique de Metallica, également auteur du moins galactique parce que la ménagère ne pourrait en supporter autant « Seek and Destroy ». D’où le « quitte à choisir Metallica, autant prendre « Seek and Destroy », c’est plus en rapport avec le sujet.« 

Oui, et non. Parce que « Zero Dark Thirty » est bien l’histoire d’une traque, mais c’est avant celle d’une obsession. Celle d’une jeune agent de la CIA qui se consacre pendant 10 ans à la chasse de l’ennemi public numéro 1 et pour laquelle rien d’autre ne compte.
« Zero Dark Thirty » entretient quelques correspondances avec le précédent film de Kathryn Bigelow, l’excellent « Démineurs ». Les deux héros peuvent en effet aisément se résumer à ce qui les consume, cette quête presque mystique dans « Zero Dark Thirty », cette transe guerrière dans « Démineurs ». Les derniers plans de ces deux films lient par ailleurs leurs deux héros, en inversant leur sens :
-dans « Démineurs », le lieutenant James, après un bref passage aux USA, regagne son monde, la guerre. On peut le voir quittant un avion de transport de troupes, dont la passerelle s’abaisse lentement sur un tarmac inondé de lumière fourmillant des soldats. Le rythme de la bande originale s’emballe, déclenchant chez le héros et le spectateur un shot d’adrénaline, la drogue au cœur de ce récit.
-dans « Zero Dark Thirty », Maya quitte l’Afghanistan dans un avion de transport de troupes vide dont elle est la seule passagère, pour retourner… Elle-même ne sait pas où. La passerelle de l’avion s’abaisse sur un tarmac vide, dans une lumière froide. Maya est seule, et comme le lieutenant James lors de son retour auprès de sa famille, l’héroïne est désormais vidée de sa substance.

Pourtant, « Zero Dark Thirty » n’est pas aussi réussi que « Démineurs » en son temps. Le projet se fondait à l’origine sur l’idée d’une traque inachevée, mais Bigelow et son scénariste, Mark Boal (auteur du scénario de « Démineurs »), rattrapés par l’actualité, doivent soudain tout repenser.
Peut-être cela explique t’il la franche rupture entre la première et la seconde partie du film, à mon avis plus réussie. « Zero Dark Thirty » décortique dans un premier temps, chapitre après chapitre, les différentes méthodes de collecte de renseignement. Durant cet exposé, on suit Maya comme un fil rouge, ses pistes, ses hypothèses de travail. Ainsi Kathryn Bigelow interdit à son film de tenir un discours réduisant le travail des agents à de la collecte de sources. L’humain est ici au centre de tout. De l’intuition inexplicable et irrationnelle au travail sur les corps pour faire cracher sous la torture, les informations dont on a besoin.
L’humain au cœur du dispositif et à l’origine de tout puisque le film s’ouvre de manière très pertinente sur les enregistrements du 11 septembre. Sur l’écran noir, se sont les voix, féminines principalement, qui font revivre l’horreur du World Trade Center. Le plus court chemin pour la réalisatrice lui permettant de replacer le film dans son contexte. Cette séquence passée, il n’est plus nécessaire de revenir sur le pourquoi, tout comme il est inutile d’essayer de justifier les actes des uns et des autres. En présentant froidement les scènes de torture qui suivent immédiatement, elle pose un regard cru, presque chirurgical, sur la méthode.
Et chaque technique d’information sera traitée de la même manière.
Pour la bonne et simple raison que Kathryn Bigelow, comme dans « Démineurs », choisit ici un point de vue et s’y tient. Le point de vue est donc celui de Maya. Pour Maya, la fin justifie les moyens. Son travail, qu’elle commence par prendre très au sérieux, devient un travail qu’elle poursuit avec zèle, avant d’être une obsession, une raison de vivre.

Maya est difficile à aimer. Difficile pour ses collègues, mais aussi pour le spectateur qui ne peut pourtant se détacher, point de vue adopté oblige, de ce personnage fascinant. Maya se bat contre les terroristes, contre ses collègues, contre son administration. Elle se bat, du matin au soir, pendant dix ans, sans jamais faiblir, sans jamais renoncer. Une teigne, une boule de volonté pure qui se heurte aux lenteurs de l’enquête, à la prudence de ses supérieurs, aux erreurs humaines. Une tâcheronne, au pur sens du terme, qui parce qu’elle se donne corps et âme par sens du devoir, parvient à son but. La scène dans les bureaux de la CIA, où isolée dans le cadre, Maya laisse son visage de refléter dans le verre qui enferme le drapeau américain dit tout de ce qu’elle est devenue.

Ce sont d’ailleurs dans ces images parfois fugaces, où Kathryn Bigelow laisse s’exprimer son sens esthétique très sûr, que l’on perçoit toute la force de ce film, qui lentement mais sûrement, au prix d’une première partie laborieuse mais nécessaire, construit une mise en pression qui s’achève soudain sur cette confirmation : la chasse est terminée. Le chasseur n’est plus rien.
Dommage que la réalisatrice échoue à restituer l’idée du temps qui passe (10 ans de traque, heureusement qu’on le savait en fait), se perd un peu dans la reconstitution des attentats qui émaillent la période (et que j’aurais préféré vivre du point de vue de Maya, justement, par le truchement d’un écran, quitte à ressentir plus encore son impuissance et son sentiment d’urgence).
Dommage car la dernière partie du film prend totalement aux tripes, la scène d’assaut sur la villa vécue alors comme une sorte d’accomplissement (contrairement à Maya, malgré ses 342 % de certitude, le spectateur sait que c’est bien Ben Laden qui s’y cache et qu’il va y être tué), un long paroxysme de tension et de satisfaction, dernière étape de cette chasse, la mise à mort d’une proie acculée. Et par la suite, pour Maya, l’accomplissement final de sa vengeance, la vengeance de tout un peuple qu’elle porte et dont elle se sent responsable.

Si on est un peu tendance antiaméricanisme primaire, on ne peut qu’être dérangé par « Zero Dark Thirty », tant son sujet peut sembler politique. Mais comme « Démineurs » ne parlait absolument pas de la guerre en Irak, « Zero Dark Thirty » ne saurait se résumer au docu-fiction sur la mort de Ben Laden. Ce qui coince d’ailleurs, c’est qu’il a aussi envie de l’être un peu, voire beaucoup. Et même si Kathryn Bigelow a suffisamment d’intelligence et de recul pour traiter cet aspect du film sans en faire une élégie pour la CIA, cette première partie empêche « Zero Dark Thirty » d’être la réussite totale qu’il aurait pu devenir.

Note : ***

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