Précis de real politic

Bon, stop les soirées bières chips devant « Fast & Furious », stop les soirées thé gâteaux
devant « Doctor Who », stop les soirées « écartez moi cette friteuse » devant « Spooks », hein, c’est bon, maintenant, il faut bosser !
Sans aucun respect pour l’ordre chronologique de visionnage des films à venir (anarchiiiiie !!) j’attaque donc avec « Lincoln », juste comme ça, parce que j’ai envie, flûte. Ensuite, je vous balance « Zero Dark 30 », car je n’ai aucune pitié, et puis on enchainera sur «Django Unchained», si j’arrive à décoincer quelque chose à son sujet.

On pourrait considérer « Lincoln » comme un film étonnant dans la carrière de Spielberg, tant sa forme a de quoi surprendre après les sorties successives de « Tintin » et de « Cheval de Guerre ».
La rupture de ton est certes brutale, opposant de prime abord les tours de force formels que sont les deux exemples précités, à une mise en scène d’apparence presque timide, à deux doigts du théâtre filmé. « Lincoln » tient plus du huis clos qui pourtant, malgré un rythme à la limite du soporifique et un contexte général complexe, servi par un scénario verbeux, qui risque sans cesse de perdre le spectateur dans les méandres d’une époque tortueuse, aux réalités multiples et difficiles à appréhender.

Aride, dépourvu de cette prétendue grandiloquence qui est si souvent et injustement reprochée à Spielberg (au détail près de sa bande originale, bien qu’elle soit extrêmement habile dans les 10 dernières minutes du film), « Lincoln » tombe malgré tout à point nommé et devrait s’inscrire, dans la décennie à venir, parmi les grands films politiques analysant le malaise certaine d’une Amérique en quête de repères et d’identité.
En cela, « Lincoln » est bien plus proche de « Zero Dark 30 », dont il partage une certaine obsession pour la fin justifiant les moyens. Il développe un discours aussi brutal que cynique à l’encontre des valeurs qui fondent les Etats-Unis, confrontant avec pertinence l’idéal démocratique à son exercice, s’ouvrant sur ce qui semble être en apparence une résolution du problème au cœur du récit. Une première scène qui confronte le président Lincoln à deux soldats noirs qui lui racontent s’être vengés des esclavagistes sudistes, et semblent satisfaits de leur place jusqu’à ce que soudain, l’un d’eux introduisent un premier grain de sable dans cet engrenage parfait. L’entrée dans le champ de deux soldats blancs occulte provisoirement leur présence, ne les faisant revenir que lorsque le contestataire achève la récitation d’un discours de Lincoln, en lui tournant le dos (David Oyolewo, qui manie si bien la moue d’ourson grognon).

Le malaise s’installe dès cette première scène, et ne quittera plus jamais le film, faisant danser ses personnages sur le fil du rasoir. Tous se retrouvent confrontés à la difficulté de l’exercice démocratique, ici écorné car fondamentalement illusoire. Lincoln, présenté comme un homme intègre, voit sa haute et respectable figure rapidement brisée par la peinture amère d’un homme ayant littéralement abandonné sa famille pour le service de l’Etat. Le fantôme de son fils qui agonise alors qu’il s’est rendu à une réception, le rejet de son aîné sèchement remercié à la limite du hors champ, la violence de ses échanges avec son épouse loyale mais délaissée, tout ceci compensé par l’affection évidente qu’il nourrit pour son benjamin, pose, dans le portrait même du personnage principal, les ambiguités d’une nature humaine qui crée, nourrit et influe sur l’exercice politique.

La somptueuse lumière de Janusz Kaminski surligne cette complexité des caractères en découpant des clairs obscurs éloquents, contribuant à accentuer la sévérité de cette œuvre profondément désenchantée (à noter aussi, pour les ajouts contribuant à renforcer subtilement l’ambiance, le motif récurrent dans le dernier tiers du cliquetis des montres et des horloges,soulignant le temps qui commence à manquer pour faire passer l’amendement, et égrenant de manière lugubre, ce temps de guerre qui continue à faucher des vies pendant que les débats s’éternisent. Un motif sonore qui devient presque insupportable tant il est source de tension).

J’ai, en lisant les critiques accusant Spielberg de naïveté et de bons sentiments dans ce film, le plus grand mal à comprendre ce point de vue sur « Lincoln » tant le film s’émancipe de son postulat de départ avec une grande aisance.
Bien que lesté, pour ne pas dire plombé par une forme aride (discussions de bureaux et débats à l’assemblée) et un contexte délicat (terminer la guerre de Sécession et abolir l’esclavage), « Lincoln » est une œuvre qui ne devrait pourtant que plaire aux critiques cinéma qui se vautrent volontiers dans un anti-américanisme primaire systématique.
Car si le sujet est bel et bien la fin de l’esclavage et l’émancipation des Noirs, « Lincoln » est avant tout un regret désabusé sur la plus grande démocratie du monde, mise ici à l’épreuve d’un progrès historique et social nécessaire, mais uniquement rendu possible par la compromission, la tricherie, le mensonge, la manipulation, la mauvaise foi, et le sacrifice consenti de vies anonymes (les soldats qui continuent de mourir au front tandis que le président tergiverse) et particulière (la famille Lincoln).

La voie d’entrée de Spielberg est sans doute ce qui génère le plus grand nombre de critiques faciles car il est évidemment inconcevable que l’on ne soit pas d’accord avec l’idée d’abolir l’esclavage. Seulement, devant l’évidence même, comment ne pas s’interroger sur les moyens engagés pour arriver à cette fin, une fin double car à l’émancipation des Noirs s’ajoute la nécessité de mettre un terme à la guerre civile. Deux objectifs louables, incontestables, qui devraient pourtant agir comme des signaux d’alarme puisque leur caractère nécessaire ne fait que renforcer la détermination des personnages principaux à les atteindre.

C’est presque de façon insidieuse, cynique, que Spielberg présente au spectateur l’image d’un président noble, dévoué à sa tâche, luttant pour garantir la liberté et l’égalité à tous ses concitoyens, en usant de toutes les manipulations possibles pour arriver à ses fins. Qu’il présente la figure hautement respectable d’un vieux républicain dont l’égalité de tous est le combat d’une vie, acceptant de se renier pour mieux monter une première marche.
Ainsi, Spielberg nous confronte à un jeu de dupes. Car il nous montre ici, avec ce pessimisme qui est le sien depuis plus d’une décennie maintenant, la vacuité de l’idéal démocratique. L’idée de compromission, présente d’un bout à l’autre du film, crée un sentiment de malaise allant grandissant, jusque dans cette dernière scène où Lincoln adresse un discours à la nation (un discours subtilement introduit par la silhouette de Lincoln apparaissant dans une flamme vacillante), un discours fondateur du rêve américain, de ses idéaux et de sa nature. Laissant les mots en suspension, Spielberg semble se demander ce qu’il en reste et met brutalement le spectateur le nez dans un fait simple : si le vénérable président Lincoln a pu se compromettre dans des entreprises de corruption à grande échelle pour acheter le passage en force du 13e amendement, avec la complicité d’une partie de ses conseillers et amis politique et contre l’avis général du peuple qui l’a élu, alors que vaut ce grand et bel idéal démocratique, ici dévoyé pour le bien commun entre les mains de politiciens animés d’intentions moins louables ?

Le constat est amère, la chute abrupte, et si l’on peut regretter une forme trop académique, et un rythme trop lent, « Lincoln » est assurément une œuvre capitale dans la filmographie de Spielberg. Jamais ses idées n’auront été aussi vertement et clairement exprimées, jetées au visage du public avec non pas un geste de démission, mais une clarté de vue saisissante.
« Lincoln », n’est pas un film historique se complaisant dans un sujet facile. C’est un exposé brillant sur la real politic.

Note : ***/*
Et je regrette profondément d’en parler aussi mal…

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