That’s 70’s Show

Il y a deux ans de cela maintenant, « The Town » m’avait convaincue que s’il y avait un réalisateur à surveiller de très près durant ces prochaines années, c’était bien Ben Affleck.
Ah, Ben…
C’était pourtant mal parti pour lui. Le side kick de Matt Damon, qu’Hollywood semblait avoir condamné aux rôles… comment dire… Le mot casse-gueule est presque trop faible si vous pensez à « Dardevil », par exemple. Un héros qui en a bien de la chance d’être aveugle, d’ailleurs. Il ne risque pas de voir le film.
Mais bref.
Ben Affleck c’était donc le mec catalogué « le pote à… » mais dont on se moquait gentiment. Parce qu’il était moins talentueux, parce qu’il n’était pas aussi pipou, et parce qu’il n’avait pas tapé dans l’œil de Steven Spielberg, lui.
Seulement, un Ben Affleck c’est comme un train : ça peut en cacher un autre. Un autre qui aurait par exemple quelques prétentions artistiques, du genre « tiens si je réalisais un film ? ».
Des idées comme ça, soit ça passe, soit ça casse.
Et qu’on se le dise, avec Affleck, ça passe tout seul.
S’il vous restait encore des doutes, « Argo » se chargera de les dissiper.

Si Ben Affleck a une qualité, c’est bien la concision. Ces deux précédents films avaient démontré son sens du rythme et sa capacité à produire des œuvres affûtées, dégraissées, entièrement tournées vers l’histoire à raconter et pas vers le sujet du film.
« Argo » confirme que cette tendance naturelle à rester collé à sa narration dans le fond et dans la forme est plus qu’une nécessité liée au type de film réalisé, une vraie marque de fabrique.
Car cette fois, Affleck s’empare d’un fait réel, qui plus est d’un fait placé dans un contexte potentiellement riche en discours politiques, en poses idéologiques voire en leçons de morale.
Ben il s’en fout, mais d’une force…

La preuve, il colle toutes ses images d’archives dans le générique, histoire de montrer au spectateur qui aurait encore des doutes sur la véracité de l’histoire que si, si, l’opération Argo a bien existé. Que ce n’est pas qu’un film. Même si, soyons clair, « Argo » est un film, une fiction, une histoire, une aventure, qui colle non pas aux faits (qu’elle restitue pourtant soigneusement), mais au parcours de ses personnages.
Et là, je dis chapeau monsieur Affleck.

Acteur principal et réalisateur, il fait entièrement reposer son métrage sur ses épaules, ou pour être précise sur celles de son héros, dont il écrit le personnage avec cette épure qui le caractérise. Quelques scènes, quelques plans, et un final tout en douceur, sur une simple planche de story board qui dit tout ce que le film suggère. Sans un mot, le final d’ « Argo » parvient à résumer tout ce qui a fait s’attacher le spectateur à ce type. Coup de maître. Qui vient asseoir ce triple climax final (évasion, décoration, réunion) aussi fort que dénué de tout effet grandiloquent (ou presque puisque la réussite de la mission est sanctionnée d’une scène pour laquelle le toujours aussi doué Alexandre Desplat a composé une piste purement « Hollywood Drama », qui sans aller dans la surenchère de l’émotion, bâtie soudain un pont entre réalité et fiction. Une astuce habile, un effet réussi).

« Argo » racontant l’histoire incroyable d’un agent de la CIA qui organise l’évasion de 6 Américains en pleine crise des otages d’Iran, en dissimulant l’opération derrière un repérage pour le faux tournage d’un faux film de science-fiction, les choix de Ben Affleck en termes de réalisation étaient assez variés.
Son parti pris, très pertinent, est d’ancré assez violemment je dois dire, l’ensemble d’ « Argo » dans son époque. En début d’année, « La Taupe » avait pris exactement le même parti, celui de la reconstitution minutieuse. « Argo » va encore plus loin. Limite, c’est hard core au niveau des fringues, des moustaches et, mon Dieu, des foutues lunettes panoramiques que même Audrey Pulvar n’oserait pas porter.
Les ‘70s, quelle décennie de merde.
Mais rejet violent de la mode totalement ubuesque d’une époque à part, là, je m’incline parce que je ne vois qu’une autre production capable de s’aligner aussi parfaitement sur le « on dirait que c’est un truc qui a été fait à l’époque !!!!1 !!! » => « Mad Men », la série sur les années 60 dans les années 60 qui te fait non pas revivre, mais partir dans les années 60.
Idem avec « Argo » qui pousse très loin le vice en la matière. Un film qui rend aussi, discrètement hommage à toute une culture pulp née dans cette décennie, laquelle seule permet le montage de l’opération : tout est basé sur l’idée de tourner un film de SF dans des décors orientaux. A cette époque, comme le rappelle le décor de la chambre du petit garçon, nous sommes en pleine ère Star Wars et Hollywood se jette à corps perdu dans la science fiction, les studios rivalisant d’arguments commerciaux pour mieux vendre son nouveau projet que le voisin. L’idée de tourner en Iran n’est dans ce contexte presque pas saugrenue attendu que les studios seraient prêts à n’importe quoi pour remplir des salles, y compris à filmer en territoire hostile. C’est également ce climat qu’Affleck parvient à retranscrire sans jamais s’appesantir dessus. La machine hollywoodienne des ‘70s devient à elle seule le deuxième sujet du film, mis entièrement au service du premier.

Autre point fort d’ « Argo », son subtil équilibre entre le drame iranien et la façon dont Affleck désamorce la tension en te balançant de la blague. Le risque avec le sujet de la crise des otages et particulièrement avec cette mission d’exfiltration à très haut risque, était de plomber le métrage sous une chape de sérieux et d’angoisse qui aurait été sans nul doute efficacement mise en image mais qui aurait peut-être amoindri la qualité générale du film.
En créant un contrepoint hollywoodien où maquilleurs, réalisateurs, producteurs, acteurs, évoluent dans une totale décontraction en balançant de la catchline à tour de bras (« Argo fuck yourself ! », « Tu crois que négocier avec les Ayatollahs c’est dur ? Essaye un peu avec le Syndicat des Scénaristes… » j’en passe et des meilleures), Affleck crée de véritables soupapes de sécurité pour son spectateur, qui n’amoindrissent en aucun cas les enjeux. Mieux, ils offrent des plages de rire franc, mais nerveux. Car à aucun instant Affleck ne laisse le film perdre de vue que tout ce cirque est destiné à sauver la vie de 6 personnes.

La preuve de sa réussite à gérer le fragile équilibre entre humour et drame, est l’incontestable efficacité du final, où, bien que tu saches comment l’histoire se termine, tu ne peux pas t’empêcher d’angoisser comme une malade.
Ce résultat, Affleck l’obtient en ayant choisi de se défaire du contexte idéologique et politique. S’il est bien la source de tout, il n’est pas l’alpha et l’omega du film, juste la porte d’entrée d’une histoire. Une histoire foutrement bien racontée, qui s’ouvre et se clôt sur un story board, achevant ainsi la boucle.
A préciser d’ailleurs qu’il était sacrément habile de la part d’Affleck d’exposer le contexte politique par le biais de planches, imposant ainsi d’emblée tout le discours du film sur réalité et fiction.

Bref, un jour, Ben Affleck réalisera un chef d’œuvre. Un jour…

Note : **/*

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *