Tom et le chandail magique.

Si vous le voulez bien, nous allons tous jouer ensemble à un petit jeu très amusant.

Pouvez-vous, en moins 5 secondes, me donner le titre du film qui a eu la Palme d’Or à Cannes cette année ainsi que le nom de son réalisateur.

Ok. Si vous avez réussi à trouver la réponse, vous êtes très forts. Si non, soyez sympa de ne pas google « Palme d’Or 2012 », je vous donnerai la réponse à la fin de ce billet.

Maintenant, continuons : donnez moi les prix d’interprétation masculin et féminin, et tant qu’à faire le prix de la mise en scène.

Voilà réponse en fin de billet, pour ceux comme moi qui en 5 secondes, sont incapable de répondre à une seule de ces question. Sauf prix d’interprétation masculine, parce que quand même, hein.

Pourquoi je dis ça, moi ?

Parce qu’en compétition à Cannes en 2012, il y avait « Des Hommes sans Loi », aussi oublié du palmarès que le palmarès est aujourd’hui oublié de vos mémoires. Après l’avoir vu, j’avoue être restée un peu interdite tout de même. Comment avoir pu oublier pareil film ? Même pas un petit Prix Spécial du Jury (comme « Polisse » l’année dernière, de quoi ternir durablement le prestige de cette récompense, qui normalement devrait être réservée aux films de cinéma, enfin, je croyais, mais je suis peut-être naïve), rien qu’un insondable mystère : par quel prodige peut-on laisser passer un film pareil sans hurler « Haaaaaan !!!! Stooooop !!!! C’est merveilleux, non mais comment ça déboite ! »

Et bien rassurez-vous : d’ici la fin de ce billet, vous n’aurez pas la réponse à cette question dont le mystère ne fera que s’épaissir. Et en plus vous saurez tout du palmarès du dernier Festival de Cannes. Un indice, c’est Saroumane qui a gagné.

« Des Hommes sans Loi », « Lawless » en version originale, est un film d’une rare puissance, qui non content d’être nanti de magnifiques personnages, repose en grande partie sur sa capacité à évoquer le légendaire. Il y a dans ce film, solidement ancré dans le contexte historique de la Prohibition, une saveur presque irréelle qui lui confère toute sa majesté, et qui quelque part, rappelle, pour ceux qui suivent cette super série, « Justified », en convoquant, comme elle, les figures emblématiques de l’Amérique profonde.

Dès le départ, on se retrouve la tête dedans. Dans l’épave qui sert de voiture aux frères Dondurant à l’arrière de laquelle un homme boit de l’alcool frelaté dans un pot à confiture, traversant des collines où brûlent des dizaines de feux, alimentant autant de distilleries clandestines. La voix off, un procédé que je n’affectionne d’ordinaire pas plus que cela, vient appuyer la dimension presque irréelle d’une histoire pourtant biographique. Elle nous conte la légende de l’immortalité des frères Dondurant, et assoit pour le reste du film cette croyance en leur invulnérabilité, partagée par le spectateur, les principaux intéressés, et la totalité des protagonistes du film.
Bam, comme ça, en moins de 10mn, tu te retrouves ferré au récit et à ses personnages, prêt à suivre le bras de fer entre eux et les fédéraux, incarnés par un Guy Pearce en mode full evil (et malheureusement en mode cabotinage, aussi…). Une figure presque grotesque, mais qui s’impose comme le seul adversaire éventuellement capable de faire plier les trois Bondurant, pilotés par le monolithique Forrest, protégés par le taciturne Howard, et poussés vers l’avant par l’ambitieux Jack.

John Hillcoat m’avait déjà vraiment impressionnée dans « La Route », que j’avais été totalement incapable de chroniquer ici, vu que le film m’avait laissé dans le même état que le bouquin : « PLUS. JAMAIS. » ce qui en l’espèce signifie que le pari est relevé haut la main. Décidément, ce type est ultra fort dans la description d’ambiances.
Sorti de cela, Hillcoat doit dérouler un récit sans surprises, qu’il parvient à suspendre finalement uniquement à la fameuse légende des Bondurant (et ce qu’il fait autour de la nuit tragique de l’attaque de Forrest est vraiment brillant) et à sa somptueuse mise en image. S’ajoute à cela un montage extrêmement équilibré, à la fois dégraissé et capable de s’égarer autour d’un personnage le temps de mieux revenir au fil directeur de l’histoire. Pas de temps mort, rien de superflu, tout roule admirablement bien dans cette mécanique huilée à la perfection.
Limite, c’est peut-être là que le bât pourrait blesser, dans ce sentiment assez confus d’être à la fois devant un film sur les bouseux de Virginie et en même temps devant un western s’assumant jusqu’au bout du canon de fusil. D’où la somptueuse dernière fusillade, qui joue tout à la fois sur la virtuosité de la mise en scène, la peur née de la révélation faite quelques minutes avant, et les enjeux concentrés dans ces quelques minutes où la violence explose enfin.

Une sorte d’étrange paradoxe sur lequel danse le film du début à la fin : son réalisme apparent, et sa dimension quasi épique, qui semblent s’incarner tout entier dans le personnage de Forrest, sorte de pilier rassurant vêtu de son inséparable chandail bullet proof et qui sous ses airs de gros ours affligé de sérieux problèmes d’élocution (les dialogues de Tom Hardy dans « Lawless » : «-I wannachmeubwwaoneeugain », à dire avec votre plus bel accent du Sud, et «-Grreeeuuumeeeuuubleeeu »), tabasse sévèrement à chacune de ses apparitions. Avec un vieux gilet mité et un chapeau pourri sur la tête, il parvient dans ce film à dégager une plus forte aura de puissance et de masculinité brute que dans l’intégralité de « The Dark Knight Rises ».

Mine de rien, « Des Hommes de Loi » contient quelques scènes destinées à hanter le spectateur longtemps après la séance. Des bijoux de mise en scène, de jeu, de lumière, d’écriture qui marquent non pas tant pour leurs qualités plastique (en écrivant cela, je pense beaucoup « Drive », de Nicolas Winding Refn) que pour l’émotion qu’elles produisent. Comme ces deux scènes autour du supplice du goudron et des plumes, celle de l’église, et le magnifique échange entre Maggie et Forrest avant le départ de ce dernier vers le pont, simple champ contre-champ magnifié par la lumière et cette tension brute qui filtre de l’écran.

Après un été pas forcément très riche dans les salles obscures, « Des Hommes sans Loi » m’aide à me souvenir combien la cuvée 2012 est décidément de très grande qualité. Et si j’en crois le nombre de potentielles grosses sorties repoussées en 2013, comme, au hasard « Cloud Atlas » des Wachowski-Tywker, « 0 Dark 30 » de Kathryn Bigelow, ou « Anna Karenina » de Joe Wright, auxquels viendront naturellement s’ajouter des « Lincoln » et autres «Pacific Rim », je me dis que cela nous promet encore quelques mois de ciné bien sympas.

Sur ce, je vous mets en vrac, la note, et les réponses aux questions posées dans l’introduction, et je retourne farmer en Pandarie, parce que bon, hein, ma démoniste elle va pas amasser du violet toute seule !

Note : ***/*

Palmarès du Festival de Cannes 2012 :
Palme d’Or : « Amour » de Michael Haneke (sosie officiel de Saroumane)
Prix de la Mise en Scène : Carlos Reygadas pour «Post Tenebras Lux»
Prix d’interprétation masculine : Mads Mikkelsen dans «La Chasse»
Prix d’interprétation féminine : Cosmina Stratan et Cristina Flutur dans «Au-delà des Collines»
Ah bah on peut pas avoir un palmarès comme 2011 tous les ans, hein…

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