La rétro : « Mise à Prix », de Joe Carnahan.

« Alors là mais c’est le bouquet final ! 17 jours ! 17 !!! Alors que même plus l’excuse de la saison, une rétro !!! Et d’un film sorti en 2007 s’il vous plait, mais c’est une honte ! Une HONTE ! »

Non mais vous allez vous calmer, oui ?

Regardez un peu le sujet du jour, avant de râler gratuitement ! Aujourd’hui, je vais vous parler d’un super film, de Joe Carnahan, le monsieur qui a pondu un des meilleurs films de l’année, « The Grey », aussi connu sous le titre infâme du « Territoire des Loups ».

Après un énième visionnage estomaquée (ce film m’estomaque, oui. Quoi, ça vous arrive jamais ?), je me suis dite, ma grande (j’aime bien me valoriser quand je me parle), faut que tu te penches plus que sérieusement sur le petit Joe, parce que bon, ça fait deux films que tu vois de lui et que tu aimes (« Narc », pour mémoire, est mon premier) et tu laisserais passer « The Grey » sans te pencher sérieusement sur la filmo du bonhomme => caypastrèmalin !

Donc, séance de rattrapage un peu tardive et … ENAURME surprise dans ma face, ainsi que dans la votre, tant qu’à faire, si jamais l’envie vous prenait d’y jeter un œil. Si c’est déjà fait, ben tant mieux pour vous, je vous autorise à poursuivre cette lecture sans arrière pensée, car ATTENTION JE VAIS SPOILER, bien que mes spoils ne soient finalement guère important, considérant que le « twist » est tout aussi essentiel à l’expérience que ceux soit disant présent dans tous les films de Shyamalan après « Le Sixième Sens ».

Sur l’écran, les choses ressemblent à une immersion en territoire connu. On a le droit d’y voir une inspiration tarantinesque, on peut aussi lorgner du côté de Guy Ritchie, mais au final, on est aussi loin du premier que l’on écrase de sa superbe le second.

Mais avant de poursuivre, un résumé s’impose, histoire que la suite reste intelligible :
Buddy « Aces » Israël est un magicien célèbre de Las Vegas, acoquiné avec la mafia. Le FBI cherche à utiliser Aces pour lui soutirer des informations sur Sparazza, le parrain mais ce dernier précipite les évènements en plaçant un contrat d’un million de dollars sur la tête de Buddy. Une collection impressionnante de tueurs à gages converge donc vers l’hôtel où s’est réfugié Aces, tandis que le FBI envoie deux agents pour récupérer le potentiel témoin.

Ce qui est merveilleux dans « Smockin’Aces » (« Mise à Prix » en français), c’est la rapidité avec laquelle Carnahan s’affranchit des influences que j’ai pu citer plus haut (enfin, surtout Tarantino, j’ai trop de respect pour Joe Carnahan pour imaginer une seule seconde qu’il soit fasciné par le cinéma de Guy Ritchie). Et la facilité apparente avec laquelle il fait basculer son film de gangster dans un discours sur les apparences. Un parti pris qu’il file d’un bout à l’autre, avec une grande intelligence que l’on retrouvera quelques années plus tard dans « The Grey », collant à sa note d’intention avec une grande rigueur, et un sens de la narration époustouflant.
L’autre succès inattendu de Carnahan est sa capacité à insuffler une émotion puissante dans certaines séquences, là où d’autres se seraient contentés de répliques cool et d’action épileptique (que les combats sont bien filmés…).

Tout comme dans « The Grey », Carnahan dépeint en quelques plans une impressionnante galerie de personnages, offrant en particulier à Aces quelques scènes merveilleuses de caractérisation sur le fil d’un désespoir brut. Au détour d’un gun fight entre agents de sécurité et néo-nazis déglingos, tu te fais cueillir par une simple image d’un homme en peignoir avec un flingue à la main, tremblant dans une lumière trop blanche pour ne pas chercher à suggérer quelque chose.

Certes, j’ai des reproches à faire à « Smockin’ Aces ». Par exemple, quand bien même elle reste efficace, bien écrite, bien montée et composée intelligemment, la longue introduction servant à présenter tous les enjeux et les personnages m’a parue peut-être un peu superflu. Encore, je dis ça… J’en demande sans doute trop. Poser le personnage d’Aces, le back ground riche de Sparazza, présenter tous les tueurs à gages (et vu les pedigrees, y’a du boulot !), les agents… Un travail colossal, mené sur un rythme d’enfer, avec un recours intelligent aux dialogues, aux incrustations de texte et à l’image. Peut-être un peu bavard, mais bien que je râle, je ne vois pas trop comment Carnahan aurait pu faire autrement. Présenter les différents protagonistes dans le développement aurait parasité l’intrigue, et privé le spectateur d’un effet d’attente que les caractérisations avaient amorcé.

Ainsi, quand les frères Tremors apparaissent sur le parking avec leur bagnole customisée Panzer, ou que le froid et méthodique Agosta s’infiltre dans l’hôtel, l’aura de terreur qui les accompagne, et l’attente générée par leur présentation suffit à river au siège, dans l’attente de l’explosion de la violence.

« Smockin’Aces » a une immense qualité qui tient en la rigueur de sa structure (l’action close par un fondu blanc, annonçant la révélation, entre autres petites choses). Tout tient également sur le jeu des apparences et la mystification : Lazlo Soot le tueur masqué qui déploie des instruments de torture s’avérant être des outils pour fabriquer ses masques en latex, les multiples opérations de chirurgie de Sparazza (laissant très rapidement apparaître le doute dans l’esprit du spectateur, ce qui confirme que le prétendu twist final n’en est pas un, sauf pour le pauvre agent Messner), Agosta se faisant passer pour un fédéral puis pour un membre du personnel de l’hôtel, Aces que tout le monde recherche et qui est magicien, ses échanges avec son homme de main qui se font dans des reflets de miroir, Georgia qui se déguise en prostituée… J’en oublie, mais le film fourmille de ces éléments, presque des détails, qui interpellent, confondent, jusqu’à la scène où le FBI investit le penthouse et où tu ne comprends plus rien : pourquoi Soot n’a pas tué Israël et pourquoi il a appelé le Suédois et pourquoi le Suédois ne déboite pas la gueule d’Aces avec son stéthoscope et que vient faire l’agent Locke avec ce mec qui fait peur à tout le monde vu que c’est le tueur le plus inconnu et le plus mystérieux ever ?

C’est là où Carnahan est remarquable. Parce qu’il permet de rendre lisible le chaos, donne les éléments dont le spectateur a besoin pour s’interroger, illumine des zones sombres, et termine son arc central par ce tableau d’apparence incompréhensible mais offrant toutes les clés pour une résolution de l’intrigue parfaitement claire dans la conclusion, très forte émotionnellement, où l’agent Messner (comme quoi, on peut en faire quelque chose de Ryan Reynolds) se retrouve littéralement assommé par la vérité. Le final est d’ailleurs presque à rapprocher de celui de « The Grey », les deux personnages, celui de Reynolds et de Neeson se trouvent brutalement confrontés à la vérité (de l’affaire pour le premier, de sa mort pour le second) et en terminent avec radicalité dans une apothéose émotionnelle qui laisse K.O. quelques minutes.

Sorti d’une vague proximité contextuelle d’avec « Pulp Fiction », il m’apparaît impossible de souscrire à un rapprochement entre « Smockin’ Aces » et Tarantino, tant tous les deux évoluent dans deux univers radicalement différents. La puissance des émotions que parvient à créer Carnahan ne trouve pas son pareil chez Tarantino. Voilà, c’est dit. De même que la gestion incroyable d’un récit entièrement basé sur les fausses informations et les apparences trompeuses, sont la marque d’un très grand réalisateur qui a parfaitement trouvé son ton et son mode d’expression (bien qu’il demande encore à mûrir, étape franchie, il me semble dans « The Grey », pour expulser des scories comme le karaté kid, par exemple, totalement WTF, et qu’il est parvenu à replacer dans « L’Agence Tous Risques », ce filou).

« Smockin’ Aces » aura donc été une très grosse surprise. Je m’attendais à un gun fight bien troussé avec une enquête à double détente, et je me suis retrouvée devant une très belle œuvre, infiniment plus riche et complexe que le laissait supposer les apparences => mise en abîme, tu peux pas test Carnahan.

Note : ***

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