Monsieur 12 volts.

La vie est ironie…
Il y a quelques années, sortait sur nos écrans un grand film de guerre, dont vous n’avez peut-être aucun souvenir, à raison, puisque l’œuvre fut éreintée par la critique, arguant de ses postures esthétisantes qui n’auraient rien à faire dans pareil genre, reniant à la fiction son droit à être fictionnelle, sous prétexte que le thème du film ne souffrait la libre interprétation.
Ce film, c’était « L’Ennemi Intime » de Florent Emilio Siri.

« Ah mais si, on le connait ! »

En effet, si vous zonez par ici, il est plus que probable que vous ayez été les victimes involontaires de mon admiration pour ce film, certes ovniesque dans le paysage cinématographique français, justement parce que pour une fois dans notre beau pays, un mec avait décidé de faire du cinéma.

SPOIL : IL MEURT A LA FIN

Alors je ne sais pas si c’est l’amertume d’avoir été pilonné gratuitement pour avoir osé toucher à la guerre d’Algérie, et pour avoir commis l’affront suprême d’en avoir magistralement parlé, mais pour son film suivant, Florent Emilio Siri aura préféré s’atteler à un sujet plus consensuel.
Vu depuis l’échec en salle de « L’Ennemi Intime », cela sonnait un peu pour moi comme une démission de la part d’un réalisateur que je pensais, à tort un peu à l’étroit chez nous (« Cloclo », en plus de me prouver le contraire, me rendrait presque la foi en le cinéma français).
Ainsi, j’abordais ce biopic sur le plus célèbre électricien de France avec une certaine appréhension, en même temps qu’une confiance en les capacités de Florent Emilio Siri pour parvenir à dégager quelque chose de fort d’un sujet pareil. Pas que la vie de Claude François n’ait aucun intérêt. La simple personnalité du bonhomme assure qu’entre les patounes d’un type talentueux comme lui, cela pourrait bien faire quelques étincelles. De vraies étincelles, pas de stupides scintillements venus d’un costume à paillettes.
L’excellente nouvelle c’est que je me suis plantée : « Cloclo » c’est génial, ce n’est pas un projet de seconde main et c’est une monumentale baffe dans la tronche en même temps qu’un des plus grands films français de tous les temps, et un des plus grands films tout court.
Moi ? Exagérer ? Non, les mecs, on l’a notre Spielberg.

Première idée brillante : le film commence avant la naissance de Claude François et se termine après sa mort. Ouvrir et clore ainsi le récit de la vie d’un homme qui passera sa vie à construire une image crée le regard du public : son premier, sa mère, son dernier, sa famille, au sens le plus large possible du terme.
Avec pourtant un démarrage sur le fil, entre le sentiment de voir le film tout entier se casser la figure dans l’emploi de figures tirant assez lourdement sur le cliché et celui de voir se construire le récit sur des bases solides, Florent Emilio-Siri réalise un numéro d’équilibriste dont il sort gagnant. Passée la première partie du film, rendue laborieuse par les passages obligés, « Cloclo » décolle rapidement du biopic à l’exercice de style maîtrisé et inspiré, dont les mécaniques fines et pertinentes dessinent sous le costume du chanteur à paillettes, le portrait touchant d’un homme qui passera sa vie à fuir en avant un vide existentiel bouleversant (matérialisé par cette incroyable scène de spectacle où le chanteur tournoie dans une débauche de paillettes, vidé de son essence), nous ramenant finalement sans cesse à nous même, en tant qu’être humain.


Je reçois dans mon bureau exactement de la même façon.

Plastiquement, « Cloclo » est incontestablement réussi. Conformément au upgrade annoncé par Emilio-Siri, la reconstitution de la vie de Claude François écrase les appréhensions légitimes. Là où on était en droit d’attendre un festival du kitsch hard core, sera servie une vision flamboyante, moderne, dépoussiérée et finalement redoutable de l’époque (quand Cloclo déboule au ralenti, jabot au vent, juché sur talonnettes, une biatch à chaque bras, pas un instant tu ne te dis « misère, les ’70, quelle décennie de merde », mais plutôt « Cloclo>Fatal Bazooka ») crédible d’un bout à l’autre : sublime, quoi.
Festival de couleurs, de lumières (la scène au Royal Albert Hall, mazette, toute cette scintillance :p ), « Cloclo » est un film beau.
Et qui ne s’arrête pas là.
Le scénario, linéaire, s’attache au point de vue du chanteur, qui sert de point de repère constant (dans de nombreux plans, la caméra reste dans le dos du chanteur, suivant le moindre de ses pas, renforçant l’identification du spectateur au personnage qu’il est contraint de suivre) et évite de sombrer dans l’hagiographie ou la critique gratuite des dérives dictatoriales de Claude François en se rendant capable de prendre ses distances lorsqu’il le faut. Son amour pathologique de la perfection apparait comme un moteur essentiel à sa vie, tout comme sa peur de ne pas être aimé, une perpétuelle course dont le rythme ne va cesser de s’intensifier le métrage durant, rivé au rythme sans cesse augmentant de ses chansons.
Le grand coup que frappe Florent Emilio-Siri, ce sera d’ailleurs celui-là. Le rythme de son film se calque sur celui de son héros. A mesure qu’il avance, le temps se rétrécit, passant de l’ellipse des années de jeunesse, aux mois, et enfin, dans le dernier jour, aux minutes. Les chansons illustrant chacune de ses étapes sont utilisées alors autant pour leurs paroles que pour leur rythme. Tempos lents des balades, accélération progressive dans la période twist, pour un final frénétique en pleine période disco. Le montage, de plus en plus nerveux, achève ce travail malin, qui fait terminer ce film viscéral sur les rotules.
Pour découper son récit, Florent Emilio-Siri émaille son film de plans séquence comme autant de tableaux appuyant sur un élément fondamental (le besoin maladif de Claude d’être aimé, le contrôle absolu qu’il exerce sur chaque élément de sa vie privé, professionnelle…), et épousant totalement le point du vue des personnages (principalement Claude, un peu Isabelle).

Alors que de prime abord, on pourrait croire la vie de Claude François aussi intéressante qu’une soupe à l’oignon, « Cloclo » parvient à être un film passionnant, embrassant totalement son personnage principal lequel fournit une matière suffisamment riche en potentiel pour nourrir le récit. Tout le travail consistait ensuite à savoir qu’en faire. Le but n’étant ici pas de révéler des choses trop dark ou trop incroyables sur la vie de Claude François, on peut donc se concentrer sur l’essentiel, le personnage lui-même, l’homme, et définir avec une rigueur quasi mathématique, les éléments qui construisent sa vie, son être. Et le mieux, c’est que le film se paye le luxe de surprendre, outre par sa réalisation (j’en prédis des visionnages de ce film pour le décortiquer dans tous les sens), avec le hit absolu de Cloclo, « Comme d’Habitude », dont la grande histoire secrète serait l’histoire de sa rupture avec France Gall et qui devient là le tragique et triste récit de la vie de Claude François, le constat amer de cette perpétuelle fuite en avant, de ses névroses. Un caractère essentiel de cette chanson exploité par Alexandre Desplat, auteur de la musique originale et qui en compose pour thème principal, une variation subtile, discrète (marque de fabrique de Desplat : il est là, il est plus là, pouf, magie).
Et le trait de génie final, c’est ce passage de « Alexandrie Alexandra » en générique de fin, le tube posthume de Claude François, sorti le jour même de son enterrement et qui devient soudain un texte quasi testamentaire à la lumière du film entier (par exemple : « Alexandrie où tout commence et tout finit », qui résonne avec l’ouverture et la fin du film en Egypte). Tout aussi habile que cet ultime plan sur l’enfant Claude plongeant dans le canal de Suez dont les eaux scintillent comme des flashes, reliant l’eau à la foule des concerts, sans même user du montage alterné (employé dans le BA, d’ailleurs), enveloppant le visage de l’enfant dans un plan assez troublant qui ramène à la première image de sa mère, enceinte, une fois encore sans que besoin soit de le montrer…

Si la construction du personnage par l’image (mais également, dans le cœur du récit, « pour » l’image) est d’une cohérence admirable, le scénario soutient ce travail de mise en scène en se distinguant par un équilibre parfait entre vie privée et vie publique, proximité et distance, avec une intelligence dans l’ellipse et une volonté de composer le portrait par touches sans le brosser à gros traits qui force le respect. L’alliance de Julien Rappeneau et de Florent Emilio-Siri pour ce film est une alchimie heureuse, qui n’est pas sans me rappeler le petit miracle que fut l’association de Aaron Sorkin et David Fincher sur « The Social Network ».
Grâce à eux, le film sait toucher l’essentiel, sans jamais s’y appesantir, conforme à ce mouvement perpétuel instauré par le personnage principal mais jamais déconnecté de son évolution, toujours parfaitement compréhensible, dont chaque acte s’avère justifié par les éléments qui auront précédé : « la vie ne se comprend que par un retour en arrière, mais on ne la vit qu’en avant ». Et c’est pas de Claude François, mais de Kierkegaard, je vous ferais dire.


« Wooo, le philosophe pleure…. » air connu.

On attendait le film bling bling sur un sujet aussi creux que les paroles de « Magnolia Forever » (non mais tu peux chercher autant que tu veux, elles n’ont AUCUN sens), on regarde avec un vague mépris le sujet sur le chanteur populaire qui sent bon la naphtaline, et voilà que sort un film qui creuse habilement son sujet, développe une forme narrative simple mais efficace (l’instillation subtile d’un compte à rebours dans le défilement des dates, sans que l’on s’en rende compte jusqu’au jour fatidique qui annonce soudain que le personnage principal va mourir et que perdus dans le rythme de fou du film, nous spectateurs, l’avions oublié), ose les fulgurances en matière de réalisation, risque tout, réussi presque la totalité de ce qui est entrepris (y compris la supra casse gueule scène de la douche, dont la seule faute est peut-être le plan sur les pieds qui avancent au ralenti… Etant donnée la tension presque insupportable de ce passage, je pense que la poursuivre sur le même rythme du début à la fin l’aurait rendue encore plus horrible), et surtout, vient chercher le spectateur par le cœur, avant de le pousser soudain à l’analyse et à la critique de ce qu’il se passe à l’écran pour le jeter finalement dans l’introspection.
Parce que dans cette analyse d’un homme bigger than life, chez qui tout sentiment et toute action est hypertrophiée, on retrouve chacun d’entre nous, empêtré dans ses paradoxes, perdu sur des fausses routes, aussi grand que pitoyable, aussi magnifique que dégueulasse.
Ce qui fait de « Cloclo » un grand film, c’est l’évidente réussite de sa partie biopic. Ce qui en fait un très grand film, c’est la façon dont il résonne en chacun d’entre nous, embrassant le particulier et le général sur la question de notre rapport à l’autre.
Je ne sais pas à quoi cela peut tenir, à l’excellence de Florent Emilio-Siri (j’ai oublié de vous dire qu’il est aussi un super directeur d’acteurs), à son implication personnelle dans ce projet, sans aucun doute aussi au sujet lui-même, entre l’attraction presque malsaine pour le destin tragique de l’idole de nos mamans, dont on est tous capable, encore aujourd’hui de chanter au moins une chanson… Sans doute à un peu de tout cela.

Note : ****/*

PS : c’est cool, y’a pas grand-chose qui sort dans les semaines à venir… Je vais pouvoir me recommencer à me plaindre que les films sont nuls…
PPS : j’avais dit quoi déjà, sur 2012 ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *