« Les films de guerre, c’est ma grande passion », Omar Sharif.

Il parait que je suis censée écrire un billet sur « Cheval de Guerre ». Donc nous y voilà.
Par quoi je commence moi ?

Donc euh…

Pfff….

Ah si. J’ai un truc à dire avant d’aller plus loin :

« CHEVAL DE GUERRE » CE N’EST PAS L’HISTOIRE GNANGNAN D’UN PONEY DE COMPET.

C’est LA surprise de ce début d’année. C’est sans doute un des plus beaux films de Spielberg. C’est un foutu chef d’œuvre.

Il est possible que je spoile. Mais mon spoil n’a aucune espèce d’importance parce que (tous en chœur s’il vous plait ) « c’est pas l’histoire qui compte, mais la façon dont on la raconte ».
N’empêche, je vous aurais prévenus. Venez pas chouiner.

C’est un motif récurrent dans la carrière de Spielberg, à savoir l’amitié entre gens que tout oppose, en premier lieu leur espèce. On se souviendra bien sûr de « E.T. », mais on peut aussi parler de « Rencontre de Troisième Type », et de « A.I. » (et la relation Tintin/Milou est à mettre dans le même panier).
« Cheval de Guerre » exploite finalement la même veine, à savoir le récit d’une amitié puissante, presque aberrante, mue par un sentiment inexplicable, un amour évident, une loyauté absolue, une dévotion totale. Et sur ce motif, Spielberg compose là sa plus belle variation.

Après avoir vu la bande-annonce de « Cheval de Guerre », je m’attendais à deux choses :
-que le film soit très beau visuellement.
-que le cheval soit une sorte de figure symbolique (un peu comme celui-là. Je vous ai déjà dit que « Deadwood » était la meilleure série du monde ? ).

En moins de 10 minutes, j’étais convaincue de trois choses :
-le film est foutrement beau.
-Joey n’est pas un symbole.
-j’aurais du prendre des mouchoirs.

Histoire de faire semblant de prendre les choses dans l’ordre, causons plastique. Visuellement, « Cheval de Guerre » tient toutes ses promesses. La photo de Janusz Kaminski est définitivement splendide, même si les plans sur la ferme donnent parfois une esthétique de studio (dans le final, franchement, je ne savais plus du tout devant quoi j’étais, pas faute de savoir pourtant que ce ciel n’avait subi aucune retouche numérique).

Une remarque juste destinée à montrer que je saurai me montrer juste avec ce film que, non, je n’avais pas spécialement prévu d’encenser à ce point. D’autant que la photographie s’avère extrêmement importante narrativement puisque l’on quittera les tons dorés du début du film exactement pendant la scène de la charge, qui marque l’entrée en guerre du personnage principal, pour des tons plus froids que l’on n’abandonnera que dans l’explosion d’or et de rouge du final (gamme de couleur qui m’a fait beaucoup penser à la fin du premier acte de « Autant en Emporte le Vent »).

La réalisation quant à elle… Appuyée sur un scénario simple, efficace, et dans le fond peu bavard, la mise en scène est exemplaire. Spielberg parvient à produire avec trois fois rien des effets d’une efficacité à couper le souffle. La scène des labours est emblématique de la puissance de sa mise en scène : on y découvre Albert et Joey face à un défi insurmontable à savoir creuser des sillons dans des cailloux, en partant du bas pour aller vers le haut, sachant que de base, l’un est tout aussi maigrichon que l’autre. Bref c’est pas gagné et question réalisation, ça ne l’est pas non plus parce que je sais pas vous mais moi, on m’aurait dit que l’un des climax les plus forts et les plus bouleversants du film serait un mec qui laboure un champ, je n’y aurais pas cru une seconde.

La caméra s’attarde longuement sur l’étendue de la surface (plan d’ouverture de la séquence destiné dans la narration à localiser le père d’Albert qui observe la scène), sur le soc de la charrue, en contre plongée pour faire ressentir son poids. Un plan du propriétaire venant assister au spectacle, vu du point de vue d’Albert et Joey, rend compte de l’inclinaison de la pente.
Hop, décor planté, on passe maintenant aux choses sérieuses : il est temps de labourer les mecs.
Alors que l’on est déjà un peu douché par la nature du terrain, Spielberg nous en remet une couche en embrassant le point de vue de la mère, restée dans la maison et tentant de se détourner de la défaite annoncée de son fils en tricotant une écharpe. Là, tu te dis WTF du tricot ?
Regardez un peu ce que va faire Steven : il fait un gros plan sur l’écharpe de laine marron et te balance un fondu enchainé sur le champ. Le résultat : l’image de l’écharpe sur superpose à celle du terrain, donne l’illusion des sillons à tracer et proclame en moins d’une seconde l’ampleur de la tâche à accomplir.

Les deux premiers essais d’Albert et Joey seront de fait, infructueux. Le travail sur le son appuie la dureté de la tâche, entre le souffle de Joey et le son du soc raclant la pierre.
Le spectateur est avec les personnages plongé dans un découragement total, jusqu’à ce que la pluie ne se mette enfin à tomber. Et le sol une fois détrempé rendra la terre assez molle pour que Joey et Albert puissent creuser un sillon, puis un autre, mais là, il faudrait que je revois le film pour me rendre compte de la façon dont Spielberg arrive à te donner l’impression qu’un soc qui entre dans la terre, c’est le truc le plus épique que tu ai jamais vu sur un écran (accessoirement la scène est chargée de symbolique ras la glotte … Bref, y’aurait de quoi en écrire encore un paragraphe entier, mais je suis pas sûre que ça vous intéresse, alors passons). La scène contient à elle seule tous les enjeux du film : l’amitié fusionnelle, qui est le ferment de cet incroyable élan de Joey, entièrement tendu dans son effort vers et pour Albert, faisant fi des situations insurmontables. Enjeux qui seront brillamment à nouveau exposés dans la seconde moitié du film, grâce à l’histoire du pigeon voyageur racontée par le personnage de Niels Arestrup.

Et le film est rempli de morceaux de bravoure de ce type. D’idées de mise en scène brillantes, efficaces, comme cette apparente pudeur avec laquelle Spielberg filme la Première Guerre Mondiale, très différente de sa façon de filmer la Seconde (pas de violence ou de cruauté insoutenable comme dans « Le Soldat Ryan » ou « La Liste de Schindler »), puisque son histoire a vocation à être plus familiale. Sans choisir pour autant l’ellipse (il nous gratifie tout de même d’une charge de cavalerie, d’un assaut sur une tranchée allemande, d’une exécution, d’un séjour dans le no man’s land), il privilégie le raccourci, l’image symbole. Résultat : les morts sont finalement peu violentes, mais ressenties avec une intensité décuplée.
Une scène très forte du film nous montre des cavaliers sous le feu de mitrailleuses. Le plan large suivant donne à voir les artilleurs allemands faisant feu et les chevaux britanniques passant au grand galop devant eux, sans cavaliers. De cet état de la situation, on passe à un plan plus étroit sur le capitaine qui monte Joey, puis sur Joey, doublant seul la mitrailleuse. Pas besoin de montrer les morts ou les cadavres, la force de l’image suffit à elle seule à créer la tension et peu à peu, le sentiment d’écœurement que le film génère d’un bout à l’autre.
Un effet similaire est employé pour la scène de l’exécution, où la mort des condamnés est dissimulée par le passage d’une aile de moulin, qui lorsqu’elle quitte le champ, découvre simplement deux corps au sol. Et c’est tout aussi pudique que choquant.

« Cheval de Guerre » loin d’être un film bien foutu mais vaguement niais est au final une œuvre cruelle, comme la nature de la guerre dépeinte.
En quatre années de guerre, Joey rencontrera de nombreux humains, tous touchés, à un moment où un autre, par cette aura qui l’accompagne et qui lui vient d’on ne sait où.
Or Joey ne voyage pas seul, mais accompagné d’un emblème de régiment donné par Albert pour le protéger. Comme si tout l’amour du garçon pour son cheval était le plus puissant des sorts de protection (« Harry Potter », si tu nous regardes…), cet emblème protègera tour à tour le cheval et celui ou celle qui s’emparera de cette petite bannière. Très vite, le spectateur comprend qu’à l’instant où un personnage s’en sépare, le sort le condamne. L’effet est pleinement perçu à l’instant où le jeune Günther accroche sur l’emblème sur le harnais de Joey. Où quand Émilie le confie à son grand père avant de partir au galop avec Joey.
Amusant de voir à quel point l’effet fonctionne à cet instant sur le public, que l’on peut sentir retenir son souffle, comprenant par ce simple geste consistant à se défaire d’un bout de tissu que le personnage est condamné à plus ou moins brève échéance.

Comme je le disais donc, il apparait très vite dans le film que Joey n’est pas un symbole, celui de la vieille Europe entrant dans la modernité par le biais d’un suicide collectif (ce sujet est d’ailleurs traité par plusieurs scènes du film), d’une innocence perdue ou je ne sais quoi encore.
Non, Joey s’avère être un personnage en lui-même, une figure quasi angélique, une créature hors du commun portée par un destin, protégée par quelque chose d’impalpable mais qui inonde littéralement ce cheval de sa grâce (la scène de la vente aux enchères où le père d’Albert achète Joey est emblématique de cette « présence », qui guide sa destinée).

Encore un exemple de l’efficacité limite flippante de Spielberg, cette scène d’ouverture de la naissance de Joey, qui en elle-même pourrait ne rien avoir de génial, sauf si un gros malin comme ce bon vieux Steven y intègre des plans du jeune Albert, assistant fasciné à la mise bas, affichant une superbe « Spielberg face », qui à elle seule, parce qu’elle est entrée dans l’inconscient collectif, suffit à faire de cette naissance un évènement fantastique.

Je vous invite à jeter un œil sur cette vidéo, si vous ne l’avez pas déjà vu, pour mieux comprendre l’influence de ce plan sur notre cinéma contemporain.
Joey est le personnage principal d’un film qui ne s’embarrasse pas de métaphore sur son contexte, pas plus qu’il ne sombre dans la niaiserie que certains semblent avoir à ce point attendue qu’ils sont parvenus à la voir quand bien même elle est ici aux abonnés absents. En quoi « Cheval de Guerre » aurait-il besoin d’être plus clair que dans cette invective d’un officier allemand à un cavalier anglais, qui écœuré par ce gâchis de vies, demande au Britannique pour qui il s’est pris pour lancer une charge de cavalerie sans penser à la présence de l’artillerie. Difficile de ne pas penser très fort à « Kagemusha  » et « Ran » devant une scène pareille (enfin, connaissant Spielberg, le contraire eut été étonnant, mais je fais la comparaison parce que maintenant que je les ai vus, je peux grave me la péter en faisant ma sachante).

La note d’intention de Spielberg est contenue dans cette phrase seule. La Première Guerre Mondiale fut un inévitable massacre collectif que le film embrasse avec une impartialité superbe grâce au regard de ce cheval, qui passe d’un camp à l’autre, y compris parmi les civils, et termine sa guerre par une traversée folle du no man’s land, pour créer, une fois encore par sa seule présence, une rencontre improbable au milieu du chaos (la scène où deux soldats anglais et allemand aident Joey à sortir des barbelés dure moins de 5 minutes et balaie cette guimauve indigeste de « Joyeux Noël »).

C’est bien de là qu’est venue ma surprise, venue aussi du fait que « Cheval de Guerre » est sans aucun doute possible le dernier grand film classique sur vos écrans. Depuis 1999, tout le monde avait tendance à penser que ce titre revenait à « Titanic », qui signait la fin d’un certain type de cinéma avant l’entrée dans une nouvelle ère, qui fut brillamment célébrée par le même James Cameron, avec « Avatar », manifeste du cinéma numérique.
Avec « Cheval de Guerre », Spielberg prouve que peu importe la forme, quand on a le talent, toute forme de cinéma peut renaître de ses cendres, et signe mine de rien, un de ses plus beaux films, toute sa science de l’image mise au service de l’émotion brute. Une performance qui sera très difficile à dépasser cette année.

Un tour de force qui sort à quelques mois d’intervalle d’un autre, celui que fut « Tintin », dans un genre radicalement différent, preuve s’il en est que Steven Spielberg, est redevenu, un moins d’un an, le plus grand réalisateur de tous les temps dans mon cœur, titre que lui fut chipé par Cameron entre la chose « Indiana Jones IV » et la claque « Avatar ».
Et je tiens à dire que lorsqu’il s’en ira au paradis des métronomes, John Williams nous manquera beaucoup.

Il y aurait encore un millier de choses à dire de « Cheval de Guerre », de la façon dont Spielberg parvient à sublimer une belle histoire simple en un grand récit épique, du casting globalement impeccable (Tom Hiddleston et Benedict Cumberbatch, big up à vous les gros), de l’amitié entre Joey et Topthorn (leur dernière scène : argh), du réinvestissement des compétences acquises par le héros faisant de son histoire un tout cohérent (coucou, Joseph Campbell ! Tu vas bien ?), l’histoire du pigeon-voyageur et sa place capitale dans l’aventure de Joey, la scène des canons liant soudain le cheval et Albert…

Mais je crois qu’en fait, vous feriez mieux d’y aller pour voir tout ça par vous-même.

Une dernière chose, détournez vos regards des critiques parues dans la presse nationale : ce n’est que ramassis de préjugés et déversement gratuit de la haine que Spielberg inspire à nos critiques pour une raison connue de Crom seul depuis des années. Les génies sont toujours incompris de leur vivant.

Note : *****

PS : si vous avez la chance d’avoir accès à une projection en VO près de chez vous, n’hésitez pas, la version française est assez horripilante.

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