L’Arabie, c’est où, dites ?

Souhaitant briser le cercle vicieux des films vraiment pas top, et espérant mollement qu’un jour, ou peut-être une nuit, l’inspiration que je n’ai jamais vraiment eue reviendrait me visiter sous la forme d’une furieuse envie d’écrire un super billet, j’ai décidé de ne pas écouter les sirènes hurlant depuis trois semaines : « Alors t’es pas encore allé voir « Intouchables » ?« 

La réponse est donc « Non, c’est pas sûr » (je peux me permettre ce genre de réponse, j’ai de la famille en Normandie) et en attendant, si j’ai envie d’aller voir le dernier Jean-Jacques Annaud, ben je vais pas m’en priver, d’autant que j’avais grand besoin de me laver les yeux d’une sorte d’expérience masochiste que je me suis infligée en toute connaissance de cause, un truc que vous n’imaginez même pas, le cauchemar, l’horreur absolue, mais je vous en reparlerai plus tard, chaque chose en son temps.
Pour l’heure, causons pétrodollars.

Autant le dire tout de suite, « Or Noir » n’a rien d’exceptionnel. J’aurai connu Jean-Jacques Annaud plus inspiré et plus ambitieux, mais je ne m’amuserai pas à lui jeter la pierre. D’autant que sous ses airs de film récréatif, « Or Noir » possède quelques atouts.

Et puis j’aurais été à la place de Jean-Jacques, je pense pour moi aussi j’aurais préféré me représenter sur les écrans avec quelque chose de plus consensuel que « Sa Majesté Minor », sans doute l’œuvre la plus risquée d’Annaud, certainement pas la mieux aboutie, mais en tout cas, l’un des films français les plus intéressants de la décennie.

Si « Or Noir » se drape dans une mise en scène élégante qui lui donne tout l’air des grandes fresques historiques d’antan, il parvient à hisser sa réflexion au-delà d’une simple opposition entre tradition et modernité. Le sujet appelait cette analyse de tous ses vœux, mais Annaud, avec cette délicatesse qui lui est propre, impose subrepticement une réflexion plus poussée qu’il n’y parait, même si un rien facile.


« Si ti vois c’que veux dire…. »

Le film historique est un exercice de style périlleux consistant à danser entre les passages obligés tout en piétinant sauvagement la réalité des faits pour capter, par l’adoption d’un point de vue auquel il faut de conformer tout du long, l’étincelle d’un quelque chose.
Une règle que l’on devrait d’ailleurs retrouver dans tout bon biopic qui se respecte.
L’échec de « La Comtesse » tenait par exemple en grande partie sur cette incapacité de Julie Delpy à trouver sa voix. Un écueil savamment contourné par Sofia Coppola dans « Marie-Antoinette », Oliver Stone dans sa relecture de la vie d’Alexandre le Grand sous le prisme déformant de la tragédie grecque ou Milos Forman avec « Amadeus ».
Un écueil dans lequel s’est planté en beauté Olivier Dahan avec « La Môme ».


Un film presque entièrement joué par des acteur moyennement orientaux (Jedi Gris ©)

Jean-Jacques Annaud reste ici rivé au regard d’Auda, son héros malgré lui dont le parcours initiatique va façonner l’évolution du récit. Lequel sous l’argument d’un conflit exacerbé par la découverte du pétrole en Arabie, vient négligemment jeter des pistes de réflexion sur une situation contemporaine avec laquelle Annaud ne s’embarrasse pas d’analogies. Une des forces du film réside en effet, dans sa capacité à construire un ensemble se suffisant à lui-même et à partir duquel, libre au spectateur d’y voir ou non un miroir tendu.

Force qui est également sa plus grande faiblesse car à vouloir privilégier les évidences du récit, le montage ne laisse guère le temps de lire entre les lignes (difficile de savoir si ce choix est à imputer à Jean-Jacques Annaud ou à la production). En souffrent les relations entre les personnages, efficacement esquissées mais jamais approfondies, ainsi que le cheminement campbellien du héros, ici poussé très loin (Paul Atréides, si tu nous regardes…) mais tué dans l’œuf par un enchainement de scènes malheureux parvenant, c’est un comble, à faire oublier le statut nouvellement acquis par Auda.

« Or Noir » se rate très clairement sur cette question du rythme, mal géré et sur l’absence d’émotion générée par la longue introduction purement factuelle à partir de laquelle les enjeux humains sont pourtant censés être déployés.


« Omagad, ils viennent d’ouvrir un Appstore ! »

C’est par son personnage que l’on entre dans cette histoire, à travers le regard d’un enfant traversant un champ de bataille. « Le garçon tout droit sorti d’un livre » traduisez en français « le gros nerd avec des lunettes« , qui passe toute la journée dans les bouquins et qui observe, en retrait, son univers changer, est un héros particulièrement crédible, dont la pondération ne semble jamais venir de nulle part. Rapidement, sa position médiane, entre le père adoptif qui lit l’avenir de l’Arabie dans le pétrole, et le père naturel figé dans le passé, empêtré par une lecture réductrice du Coran, devient non pas un facteur de réconciliation, mais le point de départ d’une construction personnelle.
La guerre que se livre Nesib et Amar n’est plus que le prétexte à voir éclore la figure messianique d’Auda (un peu en mode « celui qui doit ramener l’équilibre dans la Force ». Tout ce désert, j’ai des souvenirs de Tatoïne qui me reviennent…), ce qui, je viens de le dire, suivez un peu, a été légèrement sacrifié au profit d’une lecture tout aussi intéressante du film centrée sur les rapports entre tradition et progrès.

Autant le dire tout de suite, Jean-Jacques Annaud n’invente pas la poudre en la matière. Il y aura même des esprits chagrins pour venir glousser devant la facilité ou la mièvrerie apparente d’une conclusion qui prône comme seule solution au conflit l’équilibre (« Or Noir », un film recommandé par le Modem ?).
Soit tout le contraire d’un « There Will Be Blood » auquel on ne peut que penser devant « Or Noir » tant il pose finalement des enjeux similaires, mais pour un constat incroyablement plus cynique (pour les étourdis : somptueux duel à mort entre flouze et religion sur fond d’exploitation pétrolière aux États-Unis. Il est urgent de faire ce que je vous avais dit de faire à sa sortie : le voir).

Annaud préfère parler de bénéfices réciproques, confinant les deux sphères dans leurs aberrations pour mieux les renvoyer dos à dos et les inviter à se compléter, « comme l’eau et la soif« .

Alors facile, certes, mais de cette idée clairement exposée et intelligemment développée, Annaud déploie un beau récit initiatique qu’il habille d’un spectacle flamboyant, livrant une œuvre certes balisée, mais efficace.
J’en profite pour me faire une petite réflexion dont je ne sais pas que faire : après « Avatar » et « La Planète des Singes : Origines », nous voici une fois encore confrontés à un film où les autres, c’est nous.

Note : **

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