« Ne vous inquiétez pas, c’est français. »

Il est temps, mes amis, oui, grand temps de tous cocoriquer en chœur (je fais des néologismes si je veux, je vis dans un pays libre), de chanter haut et fort notre si chère Marseillaise et de jeter vers les cieux des cotillons par poignées car oui, la France est en finale de la Coupe du Monde de Rugby, l’enfant de la République est né, « The Artist » est un incroyable film FRANCAIS.

Porté par le savoir-faire d’un réalisateur ambitieux dont toute la filmographie n’est qu’un long cri d’amour au cinéma qui jamais ne s’est laissé galvauder par la nécessité de rentrer dans une norme dictée par un certain milieu (mon Dieu, comment est-ce que je peux écrire des phrases aussi ridicules, je me le demande bien), « The Artist » méritait infiniment plus qu’un simple prix d’interprétation au dernier Festival de Cannes.
Prix totalement mérité, et pas uniquement parce que Jean Dujardin sait super bien imiter De Niro.

Michel Hazanavicius s’est fait connaître de par le multivers et parmi les gens de goût avec « La Classe Américaine », révélant l’existence de Georges Abitbol, l’homme le plus classe du monde, en même temps que celle des animaux préhistoriques partouzeurs de droite, s’est vu consacré par la critique et le public sur « OSS 117 », jusqu’à décider, avec une audace certaine, de raconter sous la forme la plus improbable possible, l’histoire du cinéma.

Au-delà de la crainte légitime de ne jamais voir le film décoller plus loin que l’exercice de style brillant, je n’avais guère d’appréhension sur « The Artist » dans sa capacité à fonctionner pour lui-même.
Hazanavicius va rapidement plus loin que cela.

Le pari était pourtant fou : tourner dans des studios californiens, en noir et blanc, et en muet, avec un acteur français en tête d’affiche, produit dans le pays du dialogue sacralisé et de la mise en scène assassinée.
Il fallait autant les cojones que les épaules pour tenter une entreprise aussi risquée, et surtout transformer l’essai avec une telle maîtrise à la fois formelle et narrative, tout en déployant au sein même de son récit une analyse sur le médium lui-même.
Oui, ce film est français. Je vais devoir vous le répéter longtemps ?

Film qui tout du long fourmille d’idées brillantes (entre autre le petit chien, qui donne du corps au personnage de George, et ira jusqu’à devenir la voix de son maître, clin d’œil particulièrement habile). Exercice de style certes, mais défi relevé haut la main, d’autant mieux réussi que le style visuel d’Hazanavicius rend presque inutiles les quelques cartons réduits ici à la portion congrue.

Quelques scènes suffisent à rendre l’ensemble inoubliable, telle celle du cauchemar sonore (aucun lien avec Yann Parenthoën) ou la très belle scène de l’escalier, avec une utilisation des cadres, des contre plongées et une chorégraphie d’acteurs parfaite. Comme on peut noter quelques effets subtils montrant le personnage de George Valentin en présence de panneaux « Exit », « Silence », la récurrence des scènes dans lesquelles il ne veut/peut parler, le montage dépeignant sa vie conjugale, et ce plan tout simple le montrant s’éloigner dans une rue où un cinéma projette un film intitulé « Lonely Star ».

Et si Hazanavicius donne la patine, l’éclairage, le format, les attitudes des films d’antan à « The Artist », il parvient par l’injection d’éléments résolument modernes à écarter l’ombre d’une quelconque nostalgie. S’il avait fait ce choix, l’ensemble n’aurait jamais aussi bien fonctionné. La magie opère ici dans le sens que l’on a conscience, à tout instant, de la supercherie. Je ne sais plus quel génie avait sorti que « Oncle Boome » de Chapichapong Weerasethakul était un film sur « le cinéma qui se regarderait lui-même« .
Personne pour ressortir cette phrase du chapeau devant un film qui parle de son histoire, de sa nature, de ses évolutions avec une émotion latente, une poésie visuelle absolue et un charme d’une fascinante légèreté ?

Aussi dense sur la forme que sur le fond, « The Artist » est le plaisir régressif que l’on attendait mais qui se paye le luxe de porter un regard franc sur cet art qu’est le cinéma, ouvrant magistralement sa fin comme il avait débuté, avec ce retour particulièrement signifiant entre fiction et réalité, mais plongeant sur ses dernières minutes la tête la première vers l’avenir.
Il y a quelque part dans « The Artist » une humilité qui consiste à ne pas oublier que le cinéma, ce n’est finalement « que » l’art de l’image en mouvement. Ni plus, ni moins.

Note : ***/*

PS : en vérité, je vous le dis, on en reparle encore dans 20 ans…

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