La rétro : « L’homme des hautes plaines ».

L’inculture, çà se soigne !

Complètement à la ramasse question westerns, j’ai entrepris de me refaire une réputation dans le milieu de la critique cinéma éclairée et néanmoins underground au point d’en être totalement inaudible et par là même, de me farcir moult films ayant pour cadre l’Ouest Sauvage, ceci au mépris de mon goût naturel pour les longs métrages décadrés inspirés des pire relents d’amateurismes de la Nouvelle Vague.

En fait, je me demande pourquoi je suis restée si longtemps à l’écart du western, sachant qu’il condense tout de même ce qui en général me plait le plus dans le cinéma. Un grand mystère que voilà et à l’heure où je vous parle, je n’ai toujours pas de réponse à vous apporter.

Par contre, j’ai un billet à vous écrire alors trêve de digression.

Clint Eastwood.

Un nom qui aujourd’hui tombe comme un gros pavé dans la mare, créant immanquablement un blanc dans une conversation entre cinéphiles. Il y en a qui aiment, d’autres qui détestent.
Tenez, récemment, son dernier film « Hereafter » a divisé la critique. On a même pu lire de-ci de-là des aberrations comme « c’est son premier film fantastique, mais quelle idée vraiment !« 

Vraiment ? Son premier film fantastique ? Même moi qui suis une ouiche lorraine autoproclamée je peux vous en citer au moins deux, des films fantastiques réalisés par Clint Eastwood : « L’Homme des Hautes Plaines » et « Pale Rider ».

Aujourd’hui, c’est le premier qui nous intéresse. Un western très peu conventionnel, démolissant le genre avec une brutalité féroce, à la limite du masochisme même, aussi torturé sur la forme que dans le fond au bénéfice d’un climat malsain et d’une ambiance de décadence qui transpire de l’écran.

On peut résumer l’action du film à ce qui se déroulera dans la ville de Lago, village moche comme il convient au bord d’un lac de sel (interprétation personnelle, je ne me souviens pas que cela soit évoqué dans le film. Mais çà a son importance pour la suite), figé dans la peur de la libération prochaine d’un groupe de malfrats, genre de Daltons locaux, avec lesquels la ville entretient un différent.
C’est le moment que choisit pour apparaitre un cavalier solitaire, taciturne ascendant psychopathe, qui en moins de deux heures passées à Lago viole une fille et tue des mecs venus lui casser les pastèques chez le barbier.

Eastwood installe dès le départ son récit dans un rythme lent (beaucoup de plans fixes) qui confère à l’ensemble un aspect contemplatif accentuant la nausée que l’on peut ressentir face à cette histoire de vengeance implacable et totale.
La photographie avec sa lumière blanche et crue jette un regard sans concession sur Lago et ses habitants, tandis que les flashbacks offrent des jeux d’ombre fantasmagoriques plus évocateurs qu’explicites, renforçant encore un peu plus le malaise ressenti.
Eastwood s’attache également à présenter son héros sous un angle inquiétant, haute figure sombre dans ce décor clair (que l’on pourra rapprocher du « Pale Rider », quelques années plus tard), sorte d’ombre inquiétante et oppressante.
Le personnage principal n’est pas venu à Lago par hasard, mais pour faire justice, à la fois contre les bandits responsables du lynchage d’un Marshall quelques mois plus tôt (mais ils font presque office de Mc Guffin, tant leur importance décroit à mesure que le film avance), mais aussi et surtout contre la ville, qui a assisté tout entière au massacre sans lever le petit doigt.

Lago est représentée comme un corps dont les habitants représentent chacun un aspect. On obtient alors le portrait d’une cité corrompue, amorale, vile et basse, une représentation fidèle de Sodome (quand je vous disais que le lac de sel était suggéré…), cité perdue, sorte de condensé d’une civilisation avilie et avilissante.

Le cavalier sans nom fera à la fin du film, repeindre toute la ville en rouge et organisera un banquet grotesque dans la rue principale (la rue, quoi…) pour saluer l’arrivée des bandits venus se venger de ceux qui les ont laissé faire le sale boulot (tuer le Marshall qui allait révéler que les concessions exploitées par les habitants étaient illégales) avant de les livrer à la justice. A l’entrée, il fera recouvrir le nom de Lago par celui de « Hell ».

Le message est pourtant double. Car si Lago va effectivement devenir un enfer pour les bandits, autant par ce décor d’opérette que par les flammes dans lesquelles s’achèvera le combat final, elle se retrouve contrainte par le justicier d’afficher sa nature véritable, qui est celle d’une meurtrière.
Sur les murs des maisons, ce ne sont pas des allégories infernales, mais le sang du Marshall qui suinte.

Cet étranger agit comme un révélateur tout au long du film, exposant au grand jour les pires travers de Lago. C’est dans cet aspect que « L’Homme des Hautes Plaines » acquière une dimension quasi mythologique, avec cette figure d’ange destructeur et vengeur, venu mettre la Création le nez dans sa médiocrité, et la soumettant à son châtiment, simple silhouette noire se découpant sur les flammes infernales qui consument la ville.
Et les habitants de Lago de ne rien comprendre, préférant se vendre de la façon la plus explicite qui soit à ce démiurge, plutôt que de tenter de se défendre par eux même du péril qui les menace. Lago est un condensé, un archétype du genre humain dans sa dimension la plus basse.

Dans cette œuvre noire et désespérante, on distinguera malgré tout deux lueurs d’espoirs, entre le nain Mordecai, seul à avoir perçu la dimension réelle de l’étranger (en grande partie parce qu’il est le seul à porter sur sa ville un regard sans concession, tenant là son rôle de bouffon à la perfection, encore une figure archétypale) et la femme de l’hôtel, qui tire les enseignements qui s’imposent des évènements en choisissant de tout quitter pour recommencer ailleurs, profitant de la table rase que lui offre le cavalier.

Je vous dis souvent que la V.F. c’est le mal. Croyez-moi, c’est vrai. Non seulement vous perdez une partie de l’interprétation des acteurs (essayez « Aviator » en français puis en anglais et dites-moi dans laquelle de ces deux versions vous avez le plus envie de tuer Cate Blanchett…), mais parfois aussi, grâce à des traducteurs un peu boute en train, le sens d’une réplique, d’un personnage, d’un film.
« L’Homme des Hautes Plaines » est un cas d’école.

Dans la version française, alors que l’étranger quitte Lago, il traverse le cimetière où Mordecai est occupé à graver le nom du Marshall sur sa tombe, chose que les habitants avaient oublié de faire (et qui explique un truc fondamental, on y reviendra). Le nain profite des adieux pour demander son nom au justicier car il ne le lui a jamais dit. Et l’homme des hautes plaines de répondre « C’est le même que sur la tombe, c’était mon frère. A plus !« 
En version originale, la réponse est « tu le connais déjà« , indiquant par là à Mordecai que le nom en question est celui qu’il est en train de graver sur la croix.

En une réplique mal traduite (volontairement), la version française dépouille le film de son côté fantastique et rend incompréhensible une partie des scènes qui semblent dès lors ne rien avoir à faire là. Comment dans ces conditions expliquer l’évident traumatisme de l’étranger lorsqu’il entend des coups de fouet ? Ou ses souvenirs de la mort du Marshall ? Et plus simplement, son entrée et sa sortie de scène ? Et le fait qu’il ne révèle son nom qu’au moment où on l’inscrit sur sa tombe ?

Marshall et étranger ne faisant qu’un, comprenez que cette coquille rend toute une dimension du film totalement caduque. C’est beau, quand même…

La prochaine fois, j’essayerai de dire deux trois trucs intéressants sur le très beau et picaresque « Josey Wales Hors la Loi », ou sur « Pale Rider », à moins que se ne soit « Impitoyable », qui m’a laissée bien dubitative, je dois avouer.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *