In the electric mix.

En ce moment, le cinéma a tendance à me faire un peu peur, avec toutes ces sorties rapprochées de métrages sur la fin du monde. En un tout petit trimestre, qu’avons-nous eu sinon : « 2012 », « la Route », « Avatar », « Le Livre d’Eli », et « La Horde » à venir ?
Sérieux, toute cette morositude, çà va finir par moi en boucle devant le dernier Disney, essayant désespérément de me laver la tête.
En attendant d’en revenir à des sujets plus légers, voici donc ma modeste contribution au « Livre d’Eli », qui vous allez le voir, est à classer immédiatement dans le genre si prisé de mon tout nouveau lecteur Norkem, « purement roxatif ».

Soit dit en passant, je vais spoiler.

« Urbi et orbi ».

Avec mon goût immodéré pour la provocation de bas étage, j’attaque donc en frontal avec un titre de mauvaise foi.
Ils devaient sans doute être encore occupés à autre chose, ou trop bourrés après le buffet de l’avant première, nos grands et éminents critiques de presse nationale, pour voir dans le « Livre d’Eli » un pamphlet pro religieux et prosélyte.

Depuis 30 ans, Eli parcourt les Etats-Unis d’Est en Ouest, cherchant à atteindre la côte avec dans son sac un exemplaire d’une bible, sans doute la dernière au monde. Un cataclysme, à peine évoqué, a anéanti toute civilisation, réduisant l’humanité à quelques bandes de pillards ou de cannibales, obsédés par leur survie. Eli traverse ce monde à l’agonie, avec son livre, sans jamais se détourner de son chemin, et en conservant les écrits qu’il contient pour lui seul.

Un détail que nos révérends professionnels ont sans doute zappé, trop absorbés par la résolution de l’équation {Bible+film américain = républicain} pour voir toute l’ambigüité du personnage principal qui se défend quand il est attaqué, mais ne porte jamais assistance à son prochain. Eli s’efforce tant bien que mal de suivre les enseignements de sa Bible, en total décalage avec l’univers barbare et violent dans lequel il vit, un monde sans foi ni loi qui ne saurait se reconnaître dans les préceptes d’une religion qui d’après ce que l’on en sait, aurait été unanimement rejetée peu de temps après le cataclysme.

Mais si Eli est un croyant inoffensif, faisant un usage personnel du texte et ne cherchant jamais à convertir qui que se soit sur sa route, Carnegie (un rien cabotiné par Gary Oldman, mais il le fait si bien…), maître d’une petite ville champignon au milieu de nulle part, lui recherche le pouvoir que peuvent receler ces mots.
Se dresse alors la figure de l’instrumentaliste, celui qui détourne la religion à son profit, au moment où le film ouvre un pont involontaire vers « Agora » d’Amenabar, sorti quelques semaines plus tôt.

Il est également possible de prolonger l’analogie jusque dans la conclusion du « Livre d’Eli », dans une Alcatraz devenue bibliothèque (sur une île qui portait jadis un phare : et hop, vous trouvez encore un peu d’Alexandrie), où s’ouvre le chapitre d’une autre foi, celle de la connaissance, lorsque la Bible vint se loger sur un rayonnage, entre une Torah et un Coran, à sa juste place.


Mila Kunis ou le vrai mystère du film : comment trouver un slim trente ans après l’apocalypse…

Dans tout le film, Eli n’a jamais rien d’un prophète, bien qu’il transporte la parole de Dieu. Ses actions sont guidées par la nécessité de survivre avant tout, quand bien même cela le détourne de ses convictions profondes, de la même façon que le père dans « La Route » de Jim Hillcoat.

Intelligemment, le scénario laisse toujours planer le doute sur la présence ou non du divin dans la vie du héros. S’il prétend entendre des voix, il est bien le seul. S’il échappe à une fusillade dans la rue, est-ce parce que quelque chose le protège ou parce que les hommes de Carnegie sont des quiches ?

Objet hybride (spoil inside).

J’y reviendrai plus part, mais si scénaristiquement, le film connaît quelques coups de mou, au niveau de la réalisation, « Le Livre d’Eli » est un exemple de maîtrise, riche de références brassées, digérées et restituées avec brio.

Eli a tout du héros iconique, oscillant entre un Zatoichi et un Dardevil. Les combats disposent tous un mode de narration différent : en contre jour pour le premier, en mode « saloon » pour le deuxième, en plan-séquence fabuleux pour le troisième.
Sorti des scènes d’action, la beauté formelle des images procure au film une dimension quasi mythologique, lorsque l’on suit Eli avançant dans cette lumière crue, sous des nuages presque verts, le long d’une terre asséchée.
Les cadres les trois quart du temps juste somptueux, les séquences s’allongent jusqu’aux scènes de combat savamment montées, lisibles et dynamiques…

« Le Livre d’Eli » est assurément un western, les séquences dans la ville ne laissent aucun doute là-dessus, avec Carnegie en mode « Al Swearengen » et son Titus Pullo à la mode « Dan Dorety » (Ray Stevenson est fabuleux, on ne le dira jamais assez). Mais il emprunte aussi beaucoup au comic book, avec ses ralentis « tiens j’accélère » et hop « je reralentis » faisant beaucoup penser à du Zack Snider, mais avec de la créativité en plus, impression encore renforcée par la photo.

L’histoire en elle-même, ressemble aux « Fils de l’Homme », avec une Bible à la place d’un enfant, jusque dans le final où le héros se rend en barque vers le terme de son voyage. Avec en prime une touche de « Fahrenheit 451 »…

Twist again à San Francisco.

Gens, c’est vraiment là que çà spoil. Je vous aurai prévenus…

Donc à la toute fin du « Livre d’Eli », l’affrontement entre le héros et Carnegie se déroule à des kilomètres de distance, sans violence entre eux deux, par une révélation qui forcément, vous donnera envie de revoir le film.

En découvrant que Eli est aveugle et que son livre est donc en braille, inaccessible au patron de saloon, le spectateur se refait alors l’intégralité du film en essayant de le relire à l’aulne de cette information.
Eli tue le chat parce que celui-ci miaule. Il trouve le cadavre dans la penderie à l’odeur. Dans la rue, il tourne la tête pour mieux entendre les tireurs sur les toits. Eli ne voit donc que dalle, et personne ne s’en doute une seule minute.

Bon, il y a bien la théorie du texte révélé et de la cécité qui en serait la contrepartie, mais alors, pourquoi avoir passé tout ce temps pendant le film à nous distiller de l’indice si c’est pour finalement se la jouer : « Non mais il est devenu aveugle sur la toute fin » ?

Il y a là un léger problème de cohérence. Si Eli est aveugle depuis le début, alors il est encore plus fort que Zatoichi, parce qu’il trouve le drugstore sans indice sonore aucun pour l’aiguiller. Parce qu’il trouve aussi le bar de la même façon (mais un bar, çà fait nettement plus de bruit qu’un vieux dans une boutique, j’accorde ce point volontiers).
Parce que lorsque lui et Solara découvrent la maison des deux vieux, il n’est pas très clair qu’Eli ne la voit pas. Et comme rien d’autre ne semble la trahir… Même chose pour les tombes dans l’arrière cour des cannibales…

Le plus logique serait donc de supposer qu’Eli est atteint depuis l’enfance d’une maladie dégénérative qui l’a conduit à apprendre le braille et qui finit par s’imposer dans le tout dernier acte du film.
Ainsi Eli verrait-il, un peu, et se serait également habitué, pour compenser, à utiliser ses autres sens…

Le film n’étant jamais clair à ce sujet, il est difficile d’aller plus loin que cette supposition. Quoi qu’il en soit, il semblerait bien que l’on ait pas affaire à une cécité spontanée, par arbitrage divin. Rappelons qu’Eli a déjà un trou dans la paillasse, je sais que Dieu est impitoyable, mais j’ai du mal à concevoir qu’il décide à ce moment là de lui en remettre une couche.
D’ailleurs, cette théorie de la contrepartie à la révélation du texte est bien plus solide si on l’applique à la maladie dégénérative : plus Eli apprend la Bible, plus il s’en imprègne, plus il perd la vue.

N’enfin, on ne va pas épiloguer des heures non plus. Même s’il est un peu bancal, le twist reste efficace.

Je me permets dans la foulée, puisque l’on parle de la vue, que « Le Livre d’Eli » utilise comme « Avatar » et « Agora » ce sens comme un argument narratif majeur. Dans ce film, Eli est le seul à voir la Bible et donc son message. Les aveugles, se sont les autres, Carnegie en tête.

Note : ***(*)

PS : incroyable mais vrai, ce film contient un placement de produit Motorla. C’est fort pour un post-apo…

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