Freeman haka Mandela.

Cà devait finir par arriver, mais après une belle série remarquablement réussie, Clint a enfin réussi à se prendre les pieds dans le tapi. Oh, rassurez-vous quand même, je ne suis pas venue ici pour dire du mal d’ « Invictus », premièrement parce que cela serait assez difficile, ensuite parce qu’un Eastwood inégal reste malgré tout un vrai bon film.
Oui, l’homme fait parti de ses agaçants personnages qui réussissent tout ce qu’ils font, même quand ils échouent à produire un chef d’œuvre.

Il faut bien dire que n’importe comment, après « Gran Torino », « Invictus » ne pouvant sonner que redondant, la faute à une certaine proximité des thèmes et aussi, il faut bien le dire aux personnages principaux.
Triste, mais c’est bien Mandela qui plombe un poil la première partie du film, la faute à une aura telle que l’on sentirait presque le réalisateur gêné par ce monument absolu auto érigé à la gloire de la tolérance.
« Invictus » n’étant pas un biopic à la gloire de Mandela, j’aurais espéré un brin plus de nuances, et pouvoir dépasser le « Onon je suis trop payé ! Owi je suis trop gentil ». Bien que la complexité de Mandela ressorte par instants (ses problèmes familiaux esquissés avec une pudeur confinant parfois à la dissimulation), son poids humain et historique freine le film dans une première partie exposant les enjeux politiques et idéologiques de la seconde.
Passage nécessaire mais pas foncièrement le plus réussi du film.

Lequel décolle à partir de cette entrevue entre François Pinnear, le capitaine des Springboks, et le président. « Invictus » peut alors déployer toute l’ampleur de son propos et enfin, atteindre sa cible avec la maestria dont Eastwood est coutumier.

Parce qu’il a provoqué un véritable séisme politique et culturel en Afrique du Sud, Nelson Mandela doit faire face aux conséquences de ses actes, tout se confrontant à ses propres incertitudes. Sans trop savoir lui-même s’il a les épaules pour relever les défis qui se posent à lui, Mandela s’attaque à divers chantiers parmi lesquels la question des Springboks.
L’équipe nationale de rugby est dépositaire d’un héritage lourd à porter pour la nouvelle Afrique du Sud. Sport de britanniques, pratiqué par des blancs et extrêmement populaire auprès des Afrikaners, le rugby cristallise les symboles de l’Apartheid pour la majorité noire désormais au pouvoir. La liquidation de l’équipe, accumulant du reste les mauvais résultats, est un moyen comme un notre de faire table rase d’un passé dont on ne veut plus.

Or Mandela, en fin limier qu’il est, sent que la disparition des Springboks pourrait avoir des conséquences politiques désastreuses. Pour lui, l’identité de la nation sud africaine passe aussi bien par l’héritage noir que par celui des blancs, en même tant qu’elle repose sur ce que fut l’Apartheid. Nié le passé, le réécrire ou le cacher sous un voile ne contribuerait à rien d’autre qu’à marginaliser une minorité encore économiquement puissante et qui plus que tout, est aussi légitime en Afrique du Sud que la majorité noire.

Sur ce sujet, « Invictus » est une réussite absolue. L’idée, peut être pas de Eastwood puisqu’il s’agit d’un scénario adapté mais peu importe, de signifier le rôle du rugby comme ciment de la nation au travers du service de sécurité du président est une vraie mine.
Tout d’abord, parce qu’elle assure de toujours coller au plus près de Mandela et donc de ne pas perdre de vue son rôle de cheville ouvrière. L’évolution des rapports entre les gardes du corps de « Madiba » et le service d’ordre de l’ex président se fait par touches subtiles, ponctuées d’un humour venant désamorcer habilement ce qui aurait pu devenir un discours lourd et trop plein de poncifs.

Parfaitement traitée, l’ « apprivoisement » des Springboks par leur pays et vice versa se vit par quelques séquences d’un formel assumé, évitant par une rigueur absolue (pas de fioritures, pas de tirage sur la corde sensible) de sombrer dans le cliché.
A contrario, la scène dans la prison ou Pinnear s’enferme dans la cellule de Mandela était terriblement lourdingue.
Sur le principe, le moment est pourtant fondateur d’un déclic dans la tête du capitaine des Boks, mais là, étrangement, Eastwood en fait trop. Tant qu’il se tient à faire réciter le poème « Invictus » en voix off à Morgan Freeman, tandis que Matt Damon (excellent, je tiens à la dire) découvre les conditions de détention du président, la séquence fonctionne, parce que l’image et le son se suffisent à eux même. La légende, l’aura de Mandela et le travail impeccable de Morgan Freeman ont toute la force qu’il faut pour transmettre le message.
A partir du moment où Eastwood inclut les silhouettes de Mandela et des prisonniers, personnellement, je n’ai plus du tout adhéré.

La Coupe du Monde 1995 est le point d’orgue du film et la résolution de tous ses enjeux dramatiques. Ou pas. Passées les scènes de liesse populaire après la victoire de l’Afrique du Sud, on aurait presque l’impression que tout est bien qui finit bien dans un pays réunifié autour de ses héros. Evidemment, Eastwood n’allait pas conclure son film en disant que de toute façon, cette victoire n’a rien changé ou pas grand-chose. Premièrement parce que cela aurait été une mauvaise façon de terminer le film, ensuite parce que ce n’était pas son propos.
Eastwood ne réalise pas un film sur le sport et ses vertus unificatrices, il parle comme toujours avant tout d’humains et place son propos dans une perspective bien plus large que celle traitée.

Sauf que cette fois, contrairement à « Gran Torino », il ne se mouille pas trop. Heureusement que l’enjeu du match contre les Blacks est assez bien amené pour tenir le film sur cette tension ascendante, car au final, à part rejouer l’évènement avec Matt Damon et Morgan Freeman, Eastwood se contente, avec tout le talent qu’on lui connaît, de faire un peu du service minimum.

Je parlais de talent à juste titre, car si l’on ne devait prendre dans ce film que la façon dont sont tournés et rendus les matches, il y aurait déjà de quoi écrire des tartines sur comment Eastwood parvient à maîtriser son sujet, rendant la tension, l’intensité et l’ambiance sur le terrain et dans les tribunes. La finale est, même si l’on connaît le score final, une leçon de cinéma.
Il est comme çà Clint…

Finalement « Invictus » est peut être l’archétype de ses films aux sujets trop gros, trop lourds, trop complexes, sur lesquels même des types de la trempe d’Eastwood ne peuvent que partiellement échouer.
Car il faut rendre à César ce qui lui appartient, Clint reste un maître du genre. L’essai est marqué, mais pas transformé.

Note : **(*)

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