Et pourtant, elle tourne.

Cela commence avec une affiche où l’on vit Rachel Weisz qui court avec comme sous-titre : « cette femme va changer l’histoire ».
Sachant que son personnage ne s’appelle pas Marie et ne risque donc pas d’enfanter du petit Jésus, d’un coup, çà réduit drôlement les enjeux dramatiques. Parce que les femmes qui ont changé l’histoire pendant l’Antiquité, contrairement à ce que semble suggérer la pose Hussein Bolt de Rachel, çà ne court pas les rues.
C’est vrai, la vie est injuste : pendant longtemps, pour changer l’histoire, les femmes devaient se contenter de mettre bas.

Prenez Olympias de Macédoine par exemple :
«-Eh, Olympias, tu veux changer l’histoire ?
Oui !
Alors enfante d’Alexandre le Grand.
D’accord. »

Ou encore, plus proche de nous :
«-Eh Aliénor d’Aquitaine, çà te dirait d’emmerder de le royaume de France ?
Oui !
Alors épouse le roi d’Angleterre ! »

Quand je vous disais que c’était limité… Perso, je trouve que Jeanne d’Arc s’en tire hyper bien, mais étrangement, elle est morte de façon fumeuse.

Alors en allant voir « Agora », on se la pose, la question : « Quésé qu’elle va faire Rachel pour changer l’histoire : réaliser le premier film 3D ? Inventer le canon à neutron ? Se faire élire premier président noir des Etats-Unis ? »

Que dalle. Rachel, elle fait des maths. OMG, oui, des maths. Mais vu que, et j’ai bien regardé l’affiche, dessus y’a pas de pomme qui t’explique la gravité, et qu’en plus, elle ne tire pas la langue au photographe, c’est sur, çà va mal finir. Elle va sans doute se faire voler le Prix Nobel par, au hasard, Barack Obama (qui lui a déjà piqué l’achievement « Premier président noir des Etats-Unis », je le rappelle. Quel mauvais joueur ce Barack), ou oublier de déposer le brevet de son invention. Life’s a bitch, Rachel…

N’importe comment, « Agora » c’est de l’or en barre. De n’importe quel niveau que l’on se place, le film colle à son sujet, sans s’en éloigner tout en proposant une diversité de thématiques toutes traitées à degré égal de profondeur, avec un respect formel au service d’une narration maîtrisée.

Si tout annonce le peplum, « Agora » reste un film hybride, entre le biopic, le récit historique, la grande fresque et le drame intimiste.

Après trois siècles de persécution et d’illégalité, le christianisme devient enfin une religion tolérée par l’empire romain. Sortant les yeux abrutis de lumière de leurs catacombes, les chrétiens se répandent dans les rues et ils sont très en colère. On les comprend, personne n’aimerait avoir pour perspective d’avenir se faire bouffer par un lion.
Dans ces premières années de légalité, le christianisme s’impose en conquérant, défiant les anciens dieux par un prosélytisme acharné, porté par de nouveaux convertis dont la rage de convaincre se heurte à l’incompréhension de ceux qui sont désormais les païens, pas forcément toujours plus mesurés ou intelligents dans leurs argumentaires.

La force d’ « Agora » est de renvoyer dos à dos les fanatiques de tout bord, de confronter sans hiérarchiser les ravages de la passion face à la raison, incarnée par Hypatie, qui a pris la philosophie pour religion et qui seule semble capable de logique pure face au déferlement de rage qui balaye Alexandrie. En la matière, Amenabar m’a fait penser à Verhoeven dans « Black Book », pour ce parti pris de replacer avant toute chose l’humain au cœur de son œuvre, face à ses passions et à ses dérives, sans distinction subjective par l’idéologie. Le résultat est un constat d’une imparable noirceur.

Alexandrie, puisque je parlais d’elle, est d’ailleurs remarquablement dépeinte, même si je l’ai trouvée un poil trop égyptianisée à mon goût. Entorse à la géographie historique, la Bibliothèque est déplacée par Amenabar à l’extérieur de la cité, dans une volonté du réalisateur de situer le sanctuaire du savoir hors de la ville de toutes les passions. La Bibliothèque est un lieu de paix et de connaissance, isolée du monde qu’elle a pourtant la prétention de vouloir comprendre et l’expliquer. Un havre qui se heurte justement à son isolement lorsqu’il prend brutalement conscience que le monde tourne autour de lui, et évolue en dehors de son enseignement.

Ce parti pris de mise en scène rend toute la violence du déferlement des chrétiens sur la Grande Bibliothèque, leur intrusion s’apparentant davantage à un viol qu’à un acte de vandalisme.

Autre excellent parti pris, les régulières échappées au dessus de la Terre, déplaçant le propos du film bien au-delà d’Alexandrie et des premiers temps chrétiens, pour confronter le spectateur à un espace public bien plus large. L’écho des massacres résonne alors sur toute la surface du globe, et donnent une toute autre ampleur au récit.

Malgré cela, Alejandro Amenabar, bien qu’il possède d’immenses qualités, se laisse parfois prendre au jeu du « Owi, je me regarde filmer ». Cela donne deux scènes un brin prétentieuses et globalement bien ratées : la distribution de pains au ralenti (damn you, les ralentis !) amoindrissant la portée symbolique de l’acte accompli par Davius, et le pillage/vidage/massacre de la Bibliothèque. Sur la base de cette scène il y a pourtant une excellente intention, avec cette caméra qui se renverse lentement, quittant le sol pour inverser le monde et s’achevant sur le cercle de la coupole. Sauf que des rouleaux de papyrus que l’on balance en l’air, fatalement çà se déroule. Et fatalement, quand on filme cette scène au ralenti, avec des rouleaux numériques en plus, çà me fait penser à l’épisode de South Park où les gosses PQfient une maison. Heureusement pour moi, j’étais déjà complètement HS grâce à l’excellente montée en puissance qui mène vers cette séquence, sinon, j’aurais pu perdre le fil émotionnel du film à ce moment là.

Comment les planètes errantes qui tournent sur elles-mêmes puis autour de la Terre, selon la thèse de Ptolémée, « Agora » et ses personnages gravitent autour d’Hypatie. La femme philosophe est le centre, la raison, la passion des autres, un être solaire parfois au-delà des préoccupations du monde.
Le tour de force du film consiste à décrire son caractère par touches, avec finesse, sans jamais perdre de vue ni la femme, ni la scientifique, en suivant comme un fil rouge jamais envahissant la progression de ses recherches.
Là où le film se fait parfois le plus faible, est justement sur l’état des connaissances astronomiques de l’époque, bien que le système de Ptolémée soit au centre des préoccupations (et de la trame narrative). Le résultat est que souvent, à force de la voir s’arracher ses cheveux sur le cercle, on a envie de lui crier : « c’est une elliiiiiiipseuh ! », uniquement parce que l’on manque un peu de recul sur la science de l’époque.

Hypatie cristallise autour d’elle les conflits qui animent la ville. Enfermée dans sa logique, dans ce culte de la raison, ne vivant que pour la science, elle oppose son détachement à une cité en proie à des bouleversements majeurs. Personnage à part, convoitée, admirée, détestée, elle devient malgré elle une héroïne pour les uns, un bouc émissaire pour les autres.
Sans chercher à extrapoler à l’excès sur le personnage historique, Amenabar déploie sa légende dans toute sa complexité. Le martyre d’Hypatie peut en effet servir d’étendard à de nombreuses causes et le film, parce qu’il ne prend parti ni pour les uns, ni pour les autres, sert cette vision d’une héroïne transcendant clivages et passions.

Malgré un personnage principal fort et des thèmes complexes abordés, « Agora » demeure capable de développer les autres protagonistes, de Davius à Oreste en passant par les deux évêques d’Alexandrie et Cyrène, sans jamais perdre le fil de leurs chemins intérieurs.

J’enfoncerais encore bien le clou sur la mise en scène, remarquable, d’Alejandro Amenabar, dont les aller retour de l’espace aux rues d’Alexandrie sont autant d’échos au récit, qu’une façon intelligente et émotionnellement très forte d’expliquer que l’agora du titre est le monde.
Quelque part, Hypatie, toute athée qu’elle se prétende, frôle davantage le divin en tentant de percevoir la marche de l’univers que ne le font les prétendus croyant, subordonnés à des écrits dont ils détournent le sens à l’envie. Les hommes font dire à Dieu ce qu’ils veulent (la discussion hallucinante de mauvaise foi devant les bûchers sur la miséricorde, ou le prêche de Cyrille sur les femmes), tandis qu’Hypatie reste humble face à ces choses qui la dépassent. La scène de sa mort, les yeux rivés sur le cercle déformé en ellipse de la coupole dans la Bibliothèque apparaît dès lors comme une ultime expérience mystique.

Toujours sur la mise en scène, alors que nos philosophes dissertent à longueur de métrage sur la géométrie, Amenabar utilise ces formes pour construire son récit. Les cercles du système de Ptolémée pour définir les relations entre les personnages, les triangles dangereux et menaçants, et le fin du fin, le comble absolu et là je dis, bravo monsieur, j’en suis tellement épatée que rien que pour çà, je te donne une étoile au classement supplémentaire, le film, qui se découpe en deux parties, se voit doter d’une césure qui n’est autre qu’une… ellipse de quelques années.
Désolée, mais je prends deux minutes pour applaudir des deux mains.

Et enfin (je suis revenue de mon étourdissement), Davius, l’esclave d’Hypatie, suit une trajectoire elliptique autour de sa maîtresse, illustration parfaite du nouveau système qu’elle met à jour, sans pouvoir jamais le révéler.
Il y a encore ces parallèles astucieux : les fourmis grouillantes/les chrétiens dans la Bibliothèque, Davius priant sur le toit/Hypathie contemplant le lever du soleil…

Puisque j’en suis déjà à 4 pages sous Word, je commence à me dire que je suis un peu longue et que je devrais m’arrêter là, avec la note.

Grand film, très grand film. Je vous l’avais dit, 2010 sera “awesome”.

Note : ****

PS : et pour tout ceux qui aiment WoW et le patinage artistique, voici ce qui se passe quand un champion olympique se prend pour le Roi Liche. Merci Ricco, çà va illuminer les championnats d’Europe de ce week end d’un éclat nouveau.

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