« Quand je pense qu’à l’heure qu’il est, tu devrais être dans un lion… »

Quand on commence à rédiger une critique et que l’on ne sait pas trop par quel bout la prendre, c’est généralement mauvais signe, parce que cela signifie que l’objet de notre attention est quelque peu déroutant.
Cela arrive, ce n’est pas très grave, je commence à avoir l’habitude, mais je ne m’attendais pas à me retrouver en train de sécher pour écrire l’introduction de cette critique du Livre VI de Kaamelott.
Seulement il faut que je me lance. Alors c’est parti.

Je vais employer la méthode feignasse, celle qui consiste à faire un point par point. Je sens qu’il n’y a que comme cela que j’arriverai à donner un point de vue.

« Kaamerome » ou « Romelott » ?

Trouver la personnalité de ce Livre VI m’a été délicate. Je n’arrive toujours pas à qualifier cet objet bâtard, un peu « Kaamelott » un peu « Rome », et finalement aucun des deux.
L’admiration d’Alexandre Astier pour le show de HBO saute aux yeux dès la première scène (plan séquence plein de bonnes intentions malheureusement jamais exploitées par la suite) où Arthur apparaît à la Marc Antoine, façon James Purefoy. Le ton est donné et se confirme avec l’utilisation des décors de la série dans laquelle sont censés évoluer les personnages de l’univers Kaamelott.

Personnellement fan de « Rome » et de « Kaamelott », je devrais trouver mes petits dans ce Livre VI, seulement l’humour kaamelottien n’est pas soluble dans l’ambiance dégagée par les rues de cette ville et le ton imposé par cet exercice de style fâcheux, consistant pour Astier à singer maladroitement une autre série.

Je suis sans doute dure, parce que la plume d’Astier est toujours aussi alerte et que les dialogues n’ont rien perdu de leur rythme. Mais je ne pouvais m’empêcher d’être mal à l’aise devant l’incongruité de certaines scènes, projetées comme des chiens dans un jeu de quille.

Je suis d’autant plus gênée que l’écueil avait été joliment évité dans le Livre V, sans doute le plus ambitieux de tous, qui donnait une tonalité définitivement plus sombre à Kaamelott tout en restant parfaitement cohérent avec cet univers délirant.
Ici domine le sentiment d’avoir en permanence le cul entre deux chaises et cette désagréable sensation se trouve accentuée par la réalisation et les partis pris d’Astier sur l’histoire racontée.

Le nerf de la guerre.

Entre réaliser des pastilles de sept huit minutes pour la télévision avec pour seul cadre un décor unique et des caméras fixes, et se lancer dans un format quarante minute avec un plateau complet blindé de figurants et des décors à exploiter au maximum, il y a un pas qu’ Alexandre Astier n’a pas, à mon sens, vraiment su franchir.

La réalisation de ce Livre VI reprend trop souvent les codes des livres précédents, alors que l’ambition est toute autre. Volonté de ne pas perdre le spectateur ? Manque de moyen ?
Il n’en demeure pas moins que l’usage abusif du champ contre-champ, s’il seyait bien au format court des tous premiers livres, donne ici un aspect cheap très mal venu.

Pourquoi ? Parce que Astier se donne les moyens : figurants nombreux, beaux costumes, sublime décors… Et qu’il envoie tout bouler avec des angles courts, un manque d’ampleur évident, et des cadres à peine composés.

Si l’on considère le format télévisé, on peut toujours trouver des excuses. La preuve, j’apporterais exactement les même reproches aux épisodes de Nicolas Le Floc’h si j’avais le courage de les chroniquer (un jour, peut être).
Ceci étant dit, ce n’est pas parce que l’on a un budget limité et bouffé par la location des studios Cinecitta et le casting ambitieux que l’on doit en plus se contenter d’une réalisation au rabais.
Disant cela, je regarde du côté d’Edgar Wright, qui n’avait pas un rond pour réaliser « Spaced » et qui se débrouillait pour y appliquer, avec les moyens du bord, une réalisation de grand écran. Tout çà pour une sitcom dans un appartement londonien.

Autant le Livre V n’avait quelque peu rassurée sur les ambitions cinématographiques d’Astier, autant cette fois, je serais plutôt du style à revoir mes espoirs à la baisse. Ceci étant dit, j’attendrai de le voir au format cinéma dans son premier film avant de me rouler par terre de dépit en criant ma détresse.

Malgré tout, je n’arrive pas encore à encaisser les grossiers défauts de montage, dans lesquels je me vautrerais lamentablement, et qui sont incompréhensibles de la part de quelqu’un ayant volontairement retardé la diffusion justement afin de peaufiner le dit montage.

Je crois que je vais glisser comme un cygne sur l’abus de ralentis gerbant sur fond de musique à l’orgue électrique, histoire de ne pas donner l’impression de tirer sur une ambulance.

Le syndrôme Lucas.

Le préquel c’est bon, mangez-en, nous disait George Lucas. Après l’intoxication alimentaire collective que fut la prélogie, inutile de dire que des tas de gens se sont retrouvés d’un coup rudement plus mesurés quant aux bienfaits de ce procédé.

Ceci étant dit, un préquel peut se révéler positif lorsque l’intégrité artistique de celui qui le met en œuvre n’est pas à remettre en cause.
« George Lucas » et « intégrité » ne faisant pas bon ménage, nous allons donc nous intéresser à Alexandre Astier, qui bien que nettement plus sympathique, cultive quelques points communs avec celui qui commit les Ewoks.
Astier a comme Lucas créé un univers bien à lui en prenant comme base quelques grands mythes qu’il aura remanié à sa sauce, jusqu’à leur donner une vie et une cohérence propre aussi dissociable qu’indissociable des références d’origine.

Alexandre Astier, ne sachant pas déléguer, est contrairement à Lucas non seulement l’Alpha, mais aussi l’Omega de son univers : écriture, musique, réalisation, interprétation, bible, tout est géré par une seule et unique personne.
Et contrairement à Lucas, jusqu’ici, cela a très bien fonctionné (alors que Lucas n’est jamais aussi bon que lorsqu’il cède sa création à de vrais passionnés de son univers).

Contrairement à Lucas également, Astier se distingue par un vrai respect de ses fans. Preuve parmi tant d’autres, cette interview pour le documentaire « Suck my geek » où il confesse utiliser le wiki Kaamelott créé par des fans afin de ne pas commettre d’incohérence, tout simplement parce qu’il a l’humilité de reconnaître manquer de recul, de part sa position, sur sa propre création.

Seulement ici, tout semble se casser la figure. Et pourquoi ? La question reste en suspend.
Arthur n’a aucun souvenir de la Bretagne, soit. Or il est souvent mentionné dans les livres précédents des anecdotes d’enfance à Tintagel (à l’origine de son aversion pour sa tante Crida), de même qu’il semble se souvenir très bien de son séjour chez le chevalier paysan joué par Guy Bedos (dans le Livre V).
Ainsi la raison de la présence d’Arthur dans la cohorte urbaine est très floue, ses origines encore plus. Le présenter comme un simple soldat plutôt que comme un noble breton envoyé faire ses classes dans la meilleure armée du monde est une maladresse.

Une maladresse parce qu’elle s’abime dans le cliché. Astier a beau être rôliste, il aurait pu éviter le cliché du personnage amnésique aux origines prestigieuses ayant un grand destin. On est dans Kaamelott que je sache, pas dans AD&D (oui Arthur a une destinée. L’amnésie, c’ était vraiment obligé ?).
Une maladresse aussi si l’on considère que Alexandre Astier a une bonne voire très bonne connaissance historique de l’époque arthurienne et qu’il sait très bien, puisqu’il le laissait entendre dans les livres précédents, qu’Arthur a sans doute été formé à Rome parce qu’il était de naissance amené à être un personnage de poids en Bretagne.

Ce scénario de l’enfance et du placement avait déjà été esquissé : Arthur, fils bâtard d’Uther Pendragon est recueilli par Merlin qui pressent sa destinée. Le druide lui fait retirer l’épée du rocher puis la remet en place, afin de protéger la vie de l’enfant. Mais Uther a des soupçons et pour protéger son fils, Ygerne l’envoie à Rome en tant que prince breton, y suivre une formation militaire. Il en reviendra pour prendre sa place de chef de guerre et s’en ira chercher Excalibur derrière laquelle il fédèrera les royaumes bretons.

Même si l’on peut grincer des dents devant le lieu commun qu’à choisi Astier au détriment de ce qu’il avait contribué à construire auparavant, on ne peut pas laisser sereinement passer la façon dont le nouveau destin d’Arthur est raconté.
Raccourcis, facilités scénaristiques, apparition de personnages totalement sans objet (que fait le père Blaise avec le maître d’arme ? Que fait le maître d’arme à Rome ?) jalonnent ce parcours mal conté qui prend dans un premier temps le parti de faire d’Arthur un pantin d’une mascarade orchestrée par le Sénat pour finir sur un héros révélé s’emparant de son destin sans transition aucune…

La seconde erreur confine davantage à la trahison. Depuis le début, il était amusant, humain et somme toute assez logique que la question de l’héritier de royaume soit suspendue à l’aversion d’Arthur pour sa femme.
La légende s’en trouvait rabaissée à la simple constatation : « J’ai essayé, mais j’peux pas… Rien que de la voir, j’peux pas… », et c’était drôle, inattendu, dans l’esprit Kaamelott.

Mais voilà que dans le livre VI, Alexandre Astier crée Aconia.
Sans doute le personnage est-il une réponse à une question posée par Guenièvre dans une saison précédente, concernant les maitresses romaines d’Arthur. Cela aurait d’ailleurs très bien pu en rester là.
Arthur aurait été forcé de quitter Aconia pour devenir dux bellorum de Bretagne et cette séparation n’aurait fait que renforcer finalement sa répulsion pour Guenièvre.
Ainsi cela restait cohérent.

Et là, c’est le drame. La voie choisie est finalement la suivante : Arthur épouse en secret Aconia, et avant qu’il ne parte, celle-ci lui fait jurer de ne jamais consommer son mariage avec sa future épouse bretonne.
Que l’attitude d’Arthur se retrouve alors conditionnée par ce serment est d’une, totalement en contradiction avec ce qui faisait l’originalité de la relation du couple royal jusqu’alors, mais se révèle aussi une incohérence.

Parce que, si je ne m’abuse, Arthur épouse bien Mevanwi dans le livre IV. Et oui, l’échange d’épouse fait de la femme de Karadoc celle d’Arthur et là, que je sache, le mariage est consommé. Il y a donc rupture du serment, mais cela n’empêchera pas Arthur de reprendre ses bonnes habitudes dès que Guenièvre reprend sa place.

Donc, peu importe le sens dans lequel on le prend, ce mariage romain est une erreur grossière.

« N’empêche, je suis une légende ! »

Les apparitions des futurs chevaliers de la Table Ronde se révèlent assez inégales. Je vais commencer tout de suite par Leodagan et Loth, même si ce dernier ne siège pas vraiment à Kaamelott, tout simplement pour dire que c’est là que Kaamelott tient sans doute sa meilleure partie. Dialogues à la Audiart, panier de crabe, négociation à coup de hache dans la tronche, tout y est.
Et que dire de François Rollin si ce n’est qu’il est fabuleux en toute occasion. Qu’importe si ces situations sentent un peu le déjà vu, Astier a cette façon inimitable de composer les échanges verbaux qui confine souvent au génie.

Je suis nettement moins enthousiaste sur les cas de Perceval et Karadoc. Leurs scènes sont globalement mal écrites, avec un comique de répétition lourdingue, en particulier concernant Perceval et sa mémé. Quand même Marthe Villalonga n’arrive pas à vous faire rire, c’est qu’il y a un problème quelque part.
Côté Karadoc, même chose, on s’ennuie ferme, et malgré qu’elle soit bien amenée, sa rencontre avec son futur sidekick n’est même pas réjouissante. A peine un soulagement, celui de savoir que le duo infernal est enfin constitué et que la légende des Semi-Croustillants est en marche.

Là où encore une fois, Astier fait mouche, c’est sur Bohort. En mettant en avant son frère Lionel, il permet de faire émerger avec un vrai plaisir le personnage central du tableau, à savoir ce gros faisan de Bohort, sa coupe au bol et ses petites brioches de voyage.
On le découvre déjà couard, déjà précieux, et déjà roublard. Car c’est un trait de son caractère que l’on oublie souvent mais Bohort est un habile mystificateur, capable de duper (sans vraiment le vouloir d’ailleurs) Arthur et le père Blaise sur ses exploits militaires.
Sa technique pour se mettre la bande de brigands (excellent Pascal Vincent, décidément trop rare) dans la poche en leur cousant des costumes de Robin des Bois puis en leur demandant de raconter partout la peignée qu’il leur a soi-disant infligés était sans excès, habile dosage entre l’humour et le portrait du futur chevalier.

« Quand je pense qu’on a failli gâcher un destin pareil ! »

Car oui, malgré tout, ce Livre VI ne saurait être un échec complet, malgré une accumulation certaine de défauts et de déceptions.
Alexandre Astier est et reste le seul à pouvoir imposer un show geek sur une grande chaine française en prime time et à être capable de fédérer un public aussi solide que large autour d’un des projets les plus ambitieux du PAF depuis… pfiouuuu, plus de dix ans ?

S’il reste fabuleux dans ses dialogues, Astier démontre aussi et surtout l’amour profond pour son personnage, gratifiant plus que jamais son Arthur d’une personnalité complexe et attachante, lui conférant une noblesse pleine de retenue le temps de quelques scènes à l’écriture ciselée, telle que celle où il raconte son rêve à Perceval, le fils des étoiles (je ne m’en suis toujours pas remise, de ce revirement « Clark Kent »).

Les interminables et mal fichues scènes d’adieu dans la toute dernière partie (réalisation plan-plan (sans jeu de mot foireux) qui fait mal aux yeux tout de même) possédaient une belle note d’intention, complètement dynamitée par Lancelot, dont l’exposition dans le préquel a été complètement oubliée, en seigneur Sith massacrant les Jedis (quand je vous disais que Lucas planait quelque part autour d’Astier) et surtout par la dernière scène complètement ratée, imitation calamiteuse du style Tarantino, doublée d’un texte final à côté de la plaque. Un moment qui résonne d’ailleurs douloureusement avec cette idée complètement crétine de faire prononcer tous les noms latins à l’anglais (« Arthoureus », « Manilieus » et j’en passe…).

Anthentique scène « WTF?!? »

Un grand cri de douleur doublé d’une inquiétude pour l’avenir d’une franchise pourtant incroyablement riche et sympathique.

Note : *

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