« A fond, à fond, à fond ! Gravier… », Jean Alesi.

Malgré une âme vendue au patrimoine de notre humanité, malgré des heures passées à se pencher sur des traces qui font sens, malgré le temps investi sur André Malraux et Prosper Mérimée, j’arrive encore, parfois, à me projeter dans le futur, un futur sélectif tout de même, dans lequel je ne pense ni ANPE, ni sous prolétarisation des salariés de la culture.
Bref, il m’arrive de m’évader dans du positif, et ce en dépit des cours alarmistes que l’on nous donne sur le patrimoine naturel, pendant lequel, avec l’humour taquin qui me caractérise, j’ai trouvé le moyen d’expliquer que de toute façon, le réchauffement planétaire, comparé au géocroiseur Apophis qui en 2036 a une chance sur 45 000 de nous percuter, c’était de la roupie de sansonnet.

Oui, ma vie est un festival de bonheur, de joie et de paris sur l’avenir, mais ce n’est pas pour autant que je me laisserai abattre. Pour éviter la séance « Pour quoi (en deux mots…) je vis ? Suis-je un animal ? », il me reste encore le cinéma et quelques séries télé.

Et puisque je parlais de projection dans le futur, autant en venir au sujet du jour, parce que des intro pareilles, je le sais, vous font autant mal aux yeux qu’au cœur, d’ailleurs, je me demande bien qui les lit vraiment.
Avouez, vous êtes combien à cliquer sur le lien pour entrer directement dans le vif du sujet ? Hein ? Si personne ne se dénonce, je saurai alors que vous n’êtes tous que des ingrats qui se passent de mes longues digressions introductives, et çà, c’est très mal, parce que çà porte atteinte à la créativité et à l’amour du travail. Lequel travail n’est pas fondamentalement toujours bien fait. Il y a des jours ou j’écris comme une chaise.

Bref, résumons : patrimoine, chômage, planète en danger, astéroïde, avenir. « Speed Racer ».

Tu te dis « tout çà pour çà ? Cà ne va pas mieux dans sa tête ! » et tu as raison. En format Word, interligne simple, police Palatino, j’en suis presque à une page. Et j’en viens à me rendre compte que l’envie de lire ma critique de « Speed Racer » doit fondre chez toi, lecteur, aussi vite qu’un glacier dans la Vanoise.

Et bien pourtant, public, tu aurais tort. Et ce, pour plusieurs raisons.

Raison 1 : Tu n’as pas été voir Speed Racer en salle.

Et tu as eu bien raison, parce que tu es un être humain normal, qui comme moi, devant l’improbable kaléidoscope pointé du doigt par les médias comme « un divertissement psychédélique qui ravira les plus jeunes mais ennuiera les adultes, sauf ceux qui sont aveugles car ils échapperont à ce truc improbable », tu as prudemment battu en retraite.
Parce que toi aussi, dans un premier temps, tu t’étais dit : « Un film des Frères Wachowsky ! Über ! »

A l’époque de la sortie de « Speed Racer », il fallait faire parti du public averti (donc du public qui ne lit PAS Télérama) pour avoir accès aux informations parlant d’objet cinématographique à part, de film ambitieux, de révolution en marche, d’hybridation de l’image…
Là, tu te dis que tout cet argumentaire t’a échappé à l’époque, pas vrai ? Tu avais tellement peur de ce que tu avais lu/vu/entendu dans la presse nationale que tu avais rangé dans un coin de ta tête « Speed Racer » au fond du carton des navets à démonter pendant les soirées mondaines.

Grossière erreur, dont j’ai pris la mesure en deux temps :

Premier temps : je n’aime pas aller au cinéma seule, mais personne ne veut s’y rendre avec moi pour voir « Speed Racer ». Je rate le film et me morfond sur les retours positifs que je lis un peu partout (sauf dans Télérama. J’oubliais, je ne lis pas Télérama, sauf en de très rares occasions).

Second temps : je regarde « Speed Racer » en DvD et malgré mon écran pas très sous prolétarisé, je constate avec amertume que j’ai raté ce film en salle. Amère déception. Un peu comme se mater « Titanic » ou la charge des Rohirrims sur un I Phone : la grosse misère.

Raison 2 : tu as raté un exposé très clair sur la cotation en bourse des écuries automobiles.

Incroyable mais vrai, à sa sortie « Speed Racer » ne suscite guère d’autres commentaires de la presse dite spécialisée que : « c’est un film pour enfants qui fait mal à la tête à cause des couleurs ».

Certes, « Speed Racer » s’adresse aux petits. Disons aux plus jeunes. Mais petit n’a jamais voulu dire mièvre, dénué de fond ou d’objet. Je sais que chez Télérama, on pense le contraire, mais c’est pourtant la vérité.

L’histoire de « Speed Racer » est celle d’une famille dont la vie tourne autour de la course automobile, qui après avoir frôlé la destruction à cause d’une sombre histoire d’argent, se retrouve autour d’un rêve et d’une éthique commune, l’amour du sport.
Les Racer sont sans cesse soumis aux pressions des financiers, qui tentent de racheter leur affaire autant pour en tirer le meilleur prix que pour associer Speed, meilleur pilote du circuit, à leurs magouilles.
Les Racer découvrent au fil de l’histoire que les courses ne sont que des mascarades, que les amitiés dans le milieu ne valent guère et combien il est difficile de changer un système sans que ce système ne vous change.

Tout ceci étant parfaitement accessible à un enfant, puisque les intrigues financières sont au cœur du scénario.

Le tout assorti d’une réflexion sur l’image et la façon dont elle nous abuse.

Bah oui…

Cà vous en bouche un coin ?

A moi aussi.

Raison 3 : tu t’es privé d’un exercice de style remarquable.

Séance d’autoflagellation : ce n’est pas de la faute des médias si « Speed Racer » a été si mal reçu. Le film est tout de même très déstabilisant dans la forme.

Cà oui, pour sûr. Seulement, la forme d’un film et la façon dont celle-ci est reçue sont des notions très subjectives.
Il est étonnant de voir la même presse encenser les champêtres « Amours d’Astrée et de Céladon » filmés comme une kermesse, et vomir un film qui propose certes beaucoup de couleurs au centimètre carré, mais surtout une audace visuelle vraiment incroyable.

La différence entre les deux doit tenir à Eric Rohmer. Je suppose que c’est là que je dois m’incliner devant la force de cet argument ultime.

« Speed Racer », film s’adressant donc à un jeune public, est un objet hybride à cheval entre le manga, le jeu vidéo, et le cinéma.
Inspiré du premier support, il reprend volontiers les codes visuels du second tout en s’adaptant au format du troisième.

Bigre, c’est autre chose que de filmer Andy Gillet (qui çà ?) en toge avec une caméra DV. Ah, on me signale que je viens encore une fois d’attaque Rohmer. Mea Culpa.

Ainsi, « Speed Racer » va poser les bases de son style dès le prologue, les rêveries de Speed qui dessine une voiture sur son cahier et se projette par l’imagination sur un circuit automobile sans quitter sa salle de classe. L’image est dynamique (visez un peu ce truisme. Mais comparer « Speed Racer » à du Rohmer, vous verrez ce que je veux dire pas « dynamique »), colorée, décrit sans complexe un monde parfait où tout est beau et où l’enfant peut s’ouvrir à tous les possibles.
La traduction par l’image d’un rêve de gosse.
Le reste restera sur cette tonalité, au travers du personnage du petit frère de Speed, qui rappelle constamment le film à sa cible et le maintient, vaille que vaille, dans cet état d’enchantement propice à ce conte de fée moderne où le chevalier (Emiiiiiile Hirsch) boute les financiers hors des courses, monté dans son destrier blanc.

Au-delà de cet ancrage dans l’enfance, « Speed Racer », parce qu’il parle du monde de la course automobile, développe un travail dantesque sur la traduction de la vitesse à l’image. Effets de ligne à l’imitation du manga (qui doivent bien avoir un nom technique), effets de poursuite virtuelle comme dans les jeux-vidéos.

Je m’arrête d’ailleurs sur ce passage remarquable où Speed, dans sa toute première course après le prologue, est en passe de remporter une course du championnat, dont son frère, mort quelques années plus tôt, détient le record de vitesse du circuit.
Le fond rejoint avec une perfection quasi-totale, la forme.
Speed en tête de la course, n’a plus que le chrono contre lequel se battre. Comment symboliser ce duel à l’écran ?
L’image de chronomètres sur des écrans géants (par ailleurs utilisée) s’avère un peu sèche.
Pour marquer davantage l’impression de vitesse, les frères Wacho passent par le jeu-vidéo et le procédé des voitures fantômes.
Vous savez, la silhouette diaphane du véhicule de votre petit cousin Norbert qui pendant ses vacances a trouvé le moyen de faire exploser le chrono du circuit le plus difficile du jeu.
Cette silhouette qui vous nargue, vous rappelant, des mois plus tard, que ce blanc-bec qui n’a même pas douze ans, qui ne sait pas ce que c’est de vivre sans l’ADSL et qui a eu son premier téléphone portable en sortant de la maternité, vous a mis une pillée monstrueuse sur votre jeu favori.

Ce qui apparaît à l’écran, en caméra embarquée, c’est la poursuite de Speed derrière son frère Rex. C’est le fantôme de ce dernier qu’il combat, et l’artifice de réalisation, l’emprunt à un autre support, produit un effet dramatique percutant et visuellement impeccable.

C’est beau comme du Shakespeare.

A côté, « Les Amours d’Astrée et de Céladon », c’est Pac Man.

Raison 4 : tu as raté ce que les jeunes appellent « un pur film ».

Et moi, je regrette de ne pas m’y connaître plus en cinéma pour appréhender toute la technique mise en œuvre pour produire un tel délire visuel totalement maîtrisé (ou presque, nul n’est parfait, sauf Eric Rohmer).

Visuellement, « Speed Racer » marque ni plus ni moins le moment charnière où l’on a enfin pu synthétiser parfaitement deux voire trois média, pour mettre leurs langages au service d’une histoire.
Après avoir vu « Speed Racer », je m’étonne que les médias nous bassinent autant au sujet d’ « Avatar » en tant que premier film hybridé de l’histoire du cinéma. Je crois qu’en langage savant on appelle çà « avoir raté un coche ».

Les Wachowsky sont ici allés encore plus loin qu’avec la trilogie « Matrix », prouvant non seulement leur capacité d’innovation permanente, leur dévouement à leur travail (car il faut aimer son job pour tenter de telles expériences), et l’étendue de leur talent qui les rend capable de passer d’une saga noire à un « Speed Racer » qui finalement, ne sera jamais dans la forme indigeste, pour peu que l’on veuille bien arrêter de faire sa mijaurée devant des mecs comme Rohmer.

Note : ****

PS : si tu as survécu à mon intro, et si tu veux que je te raconte plus tard ma cruelle expérience du théâtre contemporain, signale-toi ici, je te ferai un bécot virtuel.

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