Struddel : La Menace Fantôme.

C’est bien d’avoir une petite vie animée, de prolonger sa saison touristique jusqu’à la mi-septembre, de déménager un appartement avec deux vieux moisis, de se trémousser au Stade de France avec des garçons sensibles à un concert de Mylène Farmer et de courir dans tous les couloirs de l’université à la recherche de qui voudra bien de mon dossier d’inscription, mais avec tout çà, moi, je prends du retard dans mes critiques.
Voici donc celle d’ « Inglorious Basterds », livrée en décalage complet avec la programmation de vos salles de cinéma et pleine de choses que vous avez déjà lu cent fois ailleurs.

Bis et plein de repetita.

Vous avez donc lu cent fois que « Inglorious Basterds » était un film génial. Je dis voui, cent fois voui, sans l’ombre d’un doute.
« Inglorious Basterds » est avant tout un conte : « Once upon a time… » introduit le premier chapitre du récit, posant clairement les intentions de Tarantino. En quelques secondes, il invite le spectateur à rentrer dans son monde, dans son petit théâtre dont une demoiselle Lapadite ouvre le rideau, dévoilant l’entrée en scène du croque-mitaine.

Je vous invite d’ailleurs à lire pour la cent unième fois combien la scène d’ouverture du film est prodigieuse. Non seulement elle plante l’ambiance d’un western en pleine Seconde Guerre Mondiale, mais elle exprime avec un langage purement cinématographique un jeu de dominant dominé d’une perversité rare.

Même les souvent très artificiels changements de langue sont dans cette séquence amenés de façon aussi intelligente que cohérente, afin de mieux refermer le piège autour des Dreyfus.

Are you talking to me ?

Chez Tarantino, çà a toujours beaucoup causé. Cela agace d’ailleurs beaucoup certains, qualifiant ses films de bavards. Alors que chez Tarantino, toute ligne de dialogue a son sens.
Personne n’y bave pour le plaisir de baver. Tarantino privilégie l’expression comme identité d’un personnage. Expression sous toutes ses formes, avec laquelle il tisse un rapport étroit au cinéma, qu’il érige dans toute sa filmographie au rang de langage universel, voire de clé de lecture de notre monde.
« Inglorious Basterds » pousse cette logique jusqu’au bout.

La langue anglaise permet à Landa de ferrer les Dreyfus, l’accent de l’anglais infiltré attire l’oreille du SS, mais c’est sa façon de compter qui le confondra. Le cinéma est le seul langage commun à Frederik et Shosanna, et c’est ce même cinéma, pris ici au sens le plus large qu’il soit (le film, la salle, les bobines…), qui sert de tombeau au nazisme.
Le jeu des cartes révèle plus sur les modes de pensées des participants qu’un long discours.
La seule mention d’un verre de lait jette un voile de terreur.
Sa maîtrise de l’italien offre à Landa un coup de grâce jouissif pour lui à porter aux Basterds.

En la matière, « Inglorious Basterds » mériterait un exposé, à la lumière du reste de la filmo de Tarantino, tant il fait figure de somme face à tout ce que le réalisateur a su imposer au fil du temps.

You, bastard.

Car chez moi, il y a toujours un mais, j’ai tout de même déploré le peu de séquence autour des Basterds. Si le personnage d’Aldo Raine (et son fabuleux accent italien, j’en ris encore) possède une certaine épaisseur dont je reparlerai plus tard, le reste de la bande manque un peu de profondeur.
Stiglitz, le seul à bénéficier d’une exposition à la « Kill Bill », est sans doute le membre du groupe le mieux mis en avant.
« Bear Jew » reste relativement lisse, sans parler de la foule des anonymes qui accompagnent Raine.

Alors que d’ordinaire, Tarantino s’attache à personnaliser en quelques touches efficaces chaque membre de l’équipe, ici, les choses en restent souvent à la surface, sans personnification.

Jeu de miroirs.

Les parallèles, les inversions, sont au cœur d’un film qui joue intelligemment à brouiller les cartes, jusque dans son final.

Le premier parallèle, évident, est cette construction de l’histoire en forme de western. Il y a dans « Inglorious Basterds » une bataille entre des cow boys nazis et des indiens juifs.
Les cow boys sont des armes à feu, les indiens utilisent plutôt l’arme blanche (Stiglitz) ou le bon vieux bout de bois (Bear Jew), quand ils ne tendent pas des embuscades (Shosanna, qui se fait des peintures de guerre avec son maquillage, et Aldo Raine, surnommé l’Apache).

Autre ressemblance troublante, entre Hans Landa et Aldo Raine. Chacun est en quelque sorte à la tête de sa faction. Aldo comme Landa décident qui vit ou meurt. Dans le civil, Aldo était un trafiquant, Landa un policier ou un détective privé. Tous les deux font leur travail avec abnégation, et sans merci.

La facilité avec laquelle Landa retourne sa veste, parce qu’il a bien compris que les jours du Troisième Reich sont comptés, montre bien le côté interchangeable entre lui et Raine.
Les Basterds ne valent pas plus que les Allemands en face. Aldo, s’il était né en 17 à Leidenstadt, aurait fait un très joli petit colonel SS, de même que Landa aurait sans nul doute mis à profit sa rouerie pour saper le moral des Nazis, s’il avait eu la nationalité américaine.

La scène de l’exécution du soldat allemand par Bear Jew était en la matière, assez éloquente.
Bear Jew, comme son charmant surnom l’indique, est juif. Pour lui, un allemand est forcément un nazi. Et si cet allemand porte des décorations, cela ne veut dire qu’une seule chose :
«-For killing jews ?
Acts of bravery. »

Même si le soldat ne s’est sans doute rendu coupable, comme il le dit, que de faits d’arme sur un champ de bataille quelconque (quelques temps avant, il accepte son sort plutôt que de mettre la vie d’autres soldats en danger), il sera exécuté, sans pitié.
Il y a là le même jugement implacable que dans le « Au revoir, Shosanna ! » de Landa, condamnant la jeune juive à le retrouver un jour ou l’autre, et à subir alors le sort qu’il lui a réservé (de même qu’il laisse avec elle, comme Raine, un témoin pour répandre son histoire).
Landa et les Basterds considèrent leur cible comme une morte en sursis, un objectif déshumanisé sur lequel on cristallise une haine farouche.

Une catharsis pour la route.

Oui, cela fait du bien, de voir des nazis marqués d’une croix gammée au front, de les voir froidement exécutés sans pitié, de les regarder crâmer dans une salle de cinéma transformée au four crématoire géant où le visage de la vengeance se déforme dans la fumée.

Tarantino est fort pour les exutoires, les séquences totalement libératrices, riches de violence gratuite mais pleine de sens. Le final dans le cinéma et l’arrivée des deux Basterds dans la loge, ouvrant le feu sur ses occupants est aussi efficace que le combat contre les Crazy 88 dans « Kill Bill ».

Le principe, ici, de mettre les nazis de temps en temps dans la position des juifs, et le final délirant, d’autant plus rafraichissant qu’il réécrit l’histoire, révèle une fois de plus combien Tarantino utilise son media jusqu’au bout, avec une honnêteté et un bonheur évident des plus communicatifs.
De toute façon, il le dit très bien lui-même : « Because wo love making movies ».

Continue comme çà, pépère. Because we love watching movies.

Note : ***(*)

PS : contrairement à ce que confie Tarantino à travers Aldo dans la toute dernière scène, je ne suis pas encore sûre que « Inglorious Basterds » soit son chef d’œuvre. On en reparle dans quelques années.

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