De quoi ai-je l’air ?

Il fut acquis rapidement, dès que les infos de la pré-production ont commencé à sérieusement filtrer depuis la Nouvelle Zélande, que Peter Jackson avait décidé de faire appel à Alan Lee et John Howe pour jouer les conseillers artistiques sur la trilogie.

Une idée que l’on pourrait qualifier de bonne (tous deux sont à l’origine des illustrations les plus marquantes de la Terre du Milieu et leur patte dans le film permettait de ne pas déstabiliser les fans), comme de franchement peu ambitieuse (en faisant appel aux deux illustrateurs de Tolkien les plus célèbres, Peter Jackson pouvait se dispenser d’imprimer sa propre vision au film), mais qui aura finalement porté ses fruits.

Visuellement, même en ne s’étant pas fait « berné par des effets numériques » (copy right Yassin), il faut reconnaître que les films ont de la gueule, en grande partie grâce à un souci du détail frisant la monomanie de la part de Weta Workshop, une équipe de bricoleurs passionnés rôdés de longue date aux décors de fantasy sur « Xéna » et « Hercule » (depuis le temps que je vous promet de vous en parler…) et qui se seront investis dans la tâche de recréer de toute pièce la Terre du Milieu avec une abnégation de geeks.
Il n’y a qu’à voir comment ils ont inventé de toute pièce l’armée d’Huruk Hai de Saroumane en y incluant des corps spécifiques aux armures particulières. De la même façon, l’investissement sur la création des armes et l’élaboration de techniques de combat, imposent le respect.

L’univers ainsi bâti semble cohérent, vieux, chargé d’histoire, bref, tel que tout monde imaginaire se doit d’être. Pour la première fois au cinéma, on découvre un lieu qui ne semble pas avoir été entièrement fabriqué en studio, mais qui parait posséder sa vie propre.
Une chose que l’équipe aura très bien compris, c’est que le Seigneur des Anneaux est le fruit d’un travail tel que la Terre du Milieu est plus qu’un simple décor où évoluent les héros. Personnage à part entière, matière organique que l’on défend non pas uniquement selon le concept de territoire à sauvegarder, mais bien dans le but de la protéger des dépravations et de la ruine, pour elle-même.
Une idée, forte chez Tolkien, que l’on peut ressentir dans le film en divers endroits (mais je reste persuadée que sans la lecture du livre, cette impression reste fugace au seul spectateur).

Cela dit, la création ne s’est pas faite ex nihilo. Tolkien lui-même, dans sa volonté de créer une mythologie propre à la Grande Bretagne, a puisé dans un répertoire légendaire et visuel européen que l’on retrouve dans le film.

Prenons les choses dans l’ordre.

La Comté :


Les Hobbits sont, sans l’ombre d’un doute, des Anglais campagnards, amateurs de bonne chère et de cancans, vivant dans une petite société policée de laquelle rien ou pas grand-chose, ne dépasse. On trouverait presque des parentés entre le microcosme présenté à Hobbitbourg et les romans de Jane Austen qui décrivent si bien la vie dans ces petites bourgades anglaises.
Dans les films, la réussite est presque totale. Je dis presque parce que la Comté de Peter Jackson est presque trop proprette pour être vrai. Censée représenter un genre de paradis tranquille en opposition avec le reste de la Terre du Milieu, elle est saturée de couleurs vives qui la feraient pour un peu passer pour un parc d’attraction. Mais on pardonne aisément ce débordement de couleurs en découvrant Cul de Sac.

Les Elfes :

Un des peuples les plus riches et par conséquent les plus difficiles à décrire. Tolkien, mis à part lors du voyage en Lorien, est assez discret sur l’aspect que revêtent les Elfes et leurs habitations. Rivendell, que les lecteurs connaissent déjà pour avoir lu Bilbo, souffre dans le film de la vision d’Alan Lee. Quand je dis souffre, je m’entends. J’adore les illustrations d’Alan Lee qui sont souvent plus allusives que démonstratives (çà c’est le boulot de John Howe).
Sous sa férule, Rivendell a donc évité heureusement l’écueil du décor « celtic attitude » (dont on aura beaucoup entendu parler par quelques accros qui croyaient aussi que la musique du film était d’inspiration celtique, d’ailleurs…) pour privilégier l’art nouveau.
Riche idée, conférant un aspect végétal au moindre accessoire et renforçant l’idée de proximité des elfes avec la nature. De même, les costumes, souvent constitués de multiples couches sous un manteau aux manches évasées, reprennent formes et parfois couleurs de la végétation environnante.
Mais malgré la beauté du décor et des costumes, il y a pourtant eu, sur les Elfes, une boulette. Une grosse boulette même, née de l’esprit parfois un peu brumeux de Peter Jackson et de sa vision très personnelle de ce peuple.
Dans sa tête donc, les Elfes sont « éthérés ».
Ouais. Super.
Ethérés donc.
Ce qui justifie des images souvent planantes, des coloris pastel d’un faux absolu, et des Elfes ridicules.
On a déjà eu l’occasion de voir que Legolas faisait beaucoup de mal à son peuple. Mais en fait, son peuple se débrouille aussi très bien tout seul.
Ethérés, cela veut dire pour Peter Jackson (qui n’était pas l’époque pas très éthéré comme mec), grand et maigre, tout pâle, avec des tronches d’enterrement.
On a du ratisser sec dans les agences de mannequins pour dénicher les figurants anorexiques hyper éthérés nécessaires.
Pourtant, le livre décrit les Elfes non pas comme un club de psychorigides amateurs de cuisson vapeur.
Sam dit même d’eux que certains sont gais comme des enfants et d’autres incroyablement tristes. Une sacrée palette d’émotion, invisible dans le film.
Personnellement, quand je vois les Elfes de Rivendell, je sais immédiatement où ils rangent leurs balais.
Dans le livre, on sait également que Rivendell est grouillante de monde (elle ne se videra qu’après la Guerre de l’Anneau), Elfes qui chantent, dansent, font de la musique, distraient les Hobbits, composent des poèmes avec Bilbo, s’inquiètent des rumeurs de guerre, partent guerroyer.
Rivendell est une sorte de petite ville forteresse très active, en particulier au moment où les héros y séjournent.
Dans le film, Rivendell semble vide, sorte de tombeau pour un peuple de gens très sûrs d’eux et totalement imbuvables, mais correspondant sûrement à la vision que Peter Jackson a d’eux.
Sauf que les Elfes de Tolkien n’ont pas grand-chose à voir avec ces endives là…
Un raté dommageable, tant les Elfes du film sont incapables de faire rêver (sauf les robes d’Arwen, çà c’est de l’or en barre).
Ce qui n’est pas le cas de tout le monde…

Le Rohan :

Ce n’est pas loin au nord de chez moi, à propos, le pays des Rohan. Mais aucun lien…
Bref.
Alors là, en revanche, chapeau. Je serais vilaine, je dirais que toute la créativité et l’amour du détail sont passés dans les Rohirrims.
A la lecture, il était évident que ceux-ci allaient chercher leurs origines dans le passé lointain de l’Europe du Nord. Toute la difficulté étant d’en faire une synthèse potable entre les cultures germaniques et scandinaves, puisque l’influence ici est double.
Bingo une fois. Bingo deux fois. Même trois.
Rien à redire. Tout est criant de vérité. Les costumes (Eowyn et sa garde robe que je veux, l’armure de Théoden avec laquelle je veux bien aller faire mes courses), les décors, les accessoires (les épées magnifiques, le harnachement des chevaux…), les intérieurs… Tout donne une furieuse envie de vivre à Edoras. On ira pêcher la truite dans la rivière en bas, on fera du cheval et le soir, on boira de la bière à Meduseld.
La même impression que dans le livre. Chapeau donc, d’avoir réussi à créer le même chapelet d’émotions au visionnage.
L’intérieur de Golden Hall est emblématique de ce succès. Tout y est d’une fidélité absolue au texte, offrant une parfaite transposition de medium à medium. L’image se substitue au texte, et offre un aperçu de la richesse d’une culture qui, on le devinait déjà à la lecture, était un peu la chouchoute de Tolkien.
Ce dernier était, pour mémoire, philologue et particulièrement versé dans les légendes et sagas anciennes. Il fut un des traducteurs de « Beowulf » et proposa une relecture pertinente de sa légende.
Passionné par cette histoire, il la rejoue par bribes en Terre du Milieu. Gollum se terrant dans les Monts Brumeux n’est pas sans rappeler Grendel avec lequel il partage son aspect physique et sa force étonnante.
Smaug le dragon sort de son antre après que Bilbo lui ai dérobé une partie de son trésor, tout comme le dragon tapi dans le royaume de Beowulf le fait dans la dernière partie du texte.
Lorsque la Communauté entre dans Meduseld, Gandalf et Aragorn se heurte à Grima et son parti, comme Beowulf doit affronter le scepticisme d’Unferth lorsqu’il vient proposer son aide à Hrothgar (que l’on pourrait comparer au Theoden malade que l’on découvre dans le Seigneur des Anneaux).
Dans le Retour du Roi, les passages parmi les plus épiques appartiennent aux Rohirrims qui sont dans ces moments là pleinement en droit de revendiquer leur héritage lointain.
Il est heureux de voir ce peuple aussi bien servi à l’écran qu’au travers des pages du livre. De toute façon, après les Elfes, je n’aurais pas pardonné qu’on me les abîme.
Rohirrims roxx…

Le Gondor :

Apparaissant principalement dans le dernier film le Gondor et Minas Tirith souffrent à mon avis d’un léger déficit en matière de représentation. Certes, il serait malhonnête de critiquer Minas Tirith, excellemment bien retranscrite en images et dont les influences lorgnent du Mont Saint Michel (pour l’extérieur) aux églises italiennes (façade du palais), en passant par la mosquée de Cordoue (salle du trône).

On sent ici un lieu ayant vécu, chargé d’histoire et de part sa position la citadelle censée protéger la Terre du Milieu de l’attaque du Mordor.

Malgré tout, il demeure un petit problème. La cité apparaît, comme le reste du pays, étrangement désincarnée.
Certes, la traversée de l’Ithilien n’est pas représentative du Gondor. Les forêts et les pentes escarpées de la vallée ne permettent pas ou peu d’établissements, et le relatif désert présenté alors est cohérent avec la menace qui s’est étendue jusqu’à ces terres.

Par contre, on peut cesser d’être indulgent concernant la Cité Blanche et les champs du Pelennor.
Le Gondor est présenté comme un grand royaume, un peu malade certes, mais un grand royaume tout de même, or, la capitale par intérim de celui-ci semble se dresser dans une grande plaine vide. Une même plaine décrite dans les livres comme étant parsemée de fermes, chargées d’assurer la subsistance de la cité, justement.
Que l’on ne me parle pas de la contrainte temps, et me disant « mais il y avait déjà tant de choses à montrer et à dire ! Comment caser des fermes, dont tout le monde se fout, dans ce décor ? ».
Donc un, par incrustations numériques déjà, çà passe.
Deux, une petite séquence avec un petit commentaire montrant des colonnes de réfugiés rejoignant la cité, ce n’était pas une perte de temps (alors que ne pas pourvoir Aragorn d’Anduril dès la « Communauté de l’Anneau » en était une, par exemple).
Trois, présenter, en même temps que les armées du Mordor en marche, les ruines fumantes des bâtiments qu’elles laissent derrière eux pourraient au moment du siège, accentuer la menace et la force de destruction de cette armée.
On me dira que l’on a déjà Osgiliath pour cela. Mais Osgiliath est en guerre depuis de long mois, comme le film le suggère assez bien, depuis « Les Deux Tours ».

Ensuite, les habitants du Gondor ont pâti d’un traitement que je pourrais quafilier de superficiel. Leur ville fait, avouons-le, un peu carton pâte. Comparé ce à quoi le Rohan nous a habitué, Minas Tirith souffre un peu de réalisme. C’est joli, même très beau, mais passablement désincarné.
Les figurants ne produisent ici guère d’empathie, au contraire des Rohirrims que l’on a vus traqués dans l’Ouestfolde, et au bord de l’agonie au Gouffre de Helm. D’où mon idée des fermes et de quelques scènes montrant l’exode des campagnes vers la ville.
Les citadins ont tous des tronches d’Elfes dépressifs, ce qui, si vous m’avez suivi plus haut signifie que je sais où leur parapluies sont rangés.
Le Gondor manque finalement de substance, et se trouve réduit à sa plus simple expression : une citadelle à défendre.
Evidemment, il s’agit de l’aspect le plus évident, le plus simple concernant le royaume. Mais là où Tolkien glissait par touches des informations complémentaires sur celui-ci, Peter Jackson semble oublier le détail signifiant pour se concentrer sur l’action, au détriment de l’empathie.
Il faut bien reconnaître que l’on ne s’attache dans la Cité Blanche qu’à Faramir, lequel combat pour reconquérir l’estime de son père, plutôt que pour son peuple. Un raccourci qui peut vous sembler facile mais pointe l’impression que l’on ressent au visionnage.
Mis à part pour lui, on tremble aussi pour Gandalf et Pippin, qui sont deux étrangers.
Là, intervient l’exécrable traitement de Denethor, personnage que l’on en vient à haïr dans le film, alors qu’il ne méritait pas un tel désamour.
Celui du livre était une personnalité bien plus complexe qui aurait pu être abordée si à partir du « Retour du Roi » de Peter Jackson, nous n’étions pas passés dans un manichéisme quasi-total, la faute à un scénario adapté, de plus en plus mal à l’aise avec les déficiences narratives accumulées depuis le premier film.

Même réflexion concernant les costumes gondoriens, où la partie militaire de la société (donc l’élément central de la narration jacksonienne concernant le royaume) est bien mise en valeur par des armures superbes (les magnifiques gardes de l’Arbre Blanc, en particulier), au détriment des civils, tous de noir vêtus, sans doute selon une mode locale totalement fade et faisant un peu penser aux péplums (je sais, on dit pepla… Et scenari aussi) des années 70. Ce qui ne leur donne guère de substance.

Intervient là aussi la catastrophique reconstitution « pour faire plaisir aux fans sinon ils vont encore gueuler, lol » des maisons de guérison, foirage intersidéral parvenant à passer totalement à côté de son propos. Mais sur le sujet, je pourrais sans doute consacrer un billet entier.

L’Ennemi :

Je vais éviter d’en faire des tonnes, sur les orcs déguisés en doryphores, les Uruk Haï mutants et les Nazguls fadasses.
Premièrement parce que je n’ai pas grand-chose à y redire ensuite parce que je n’ai pas bossé vraiment cette question à fond.
Non, le petit truc qui m’aura chiffonné, c’est tout de même le Troisième Reich.
Voilà, soyons clairs, Tolkien écrivant à l’époque où toutes ces choses se passent, forcément, comme tout artiste, il fait éponge. Donc voir de l’Autrichien moustachu en filigrane n’a rien d’incongru, concernant Sauron. Et/ou Saroumane.
Sauf que sans vouloir me la ramener (je sais, c’est précisément ce que je fais depuis le départ), lorsque l’auteur lui-même s’est défendu d’avoir écrit un récit allégorique, tout en admettant volontiers par ailleurs avoir pu être influencé par l’actualité, je ne vois pas ce qui justifie que l’on se serve de son propos comme alibi pour faire de la scène de la harangue à Orthanc une référence appuyée au discours de Nuremberg.
Pas que l’idée soit mauvaise. D’un point de vue cinématographique, elle est même plutôt bonne. Frappant l’inconscient collectif, elle dit précisément au spectateur l’enjeu de la guerre que Saroumane va mener : l’annihilation des humains (ce qui est du reste rabâché à diverses reprises par la suite, dès fois que le spectateur, justement, soit un peu à la ramasse, sait-on jamais).
Ce qui m’a agacée, c’est d’entendre Peter Jackson se gargariser d’avoir traduit en images l’intention de Tolkien.
Nan.
Je m’étonnerai toujours de sa propension à citer l’auteur pour justifier des prises de positions totalement indépendantes de la volonté de ce dernier.
Ce qui me fait dire que parfois, Peter, il était gêné aux entournures quand même. Je n’aurais pas voulu être à sa place…

Je serais tatillonne, je dirais aussi que l’idée lumineuse du grand oeil projecteur au sommet de Barad Dur comme personnification de Sauron, on aurait pu trouver mieux…

Et oui, même la multi encensée « reconstitution fidèle même que Robert Ossen ne fait pas mieux dans ses spectacles » n’aura pas été épargnée ici.
Sans rire, rien n’est parfait, surtout pas la « trilogie du siècle ». Qui a bien besoin qu’on l’a secoue un peu, de temps en temps.
Sur ce, je vais rêver d’un monde où les Elfes utilisent leurs placards à balais.

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