Les soldats vivent, et se demandent pourquoi.

A l’endroit où se rejoignent le possible et l’impossible, il y a le possimpossible. Ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est Barney Stinson.
Lorsque j’ai emporté avec moi « Le Livre de Cendres », je dois avouer que je n’étais pas plus enthousiaste que cela à l’idée de l’ouvrir, malgré les années d’attente pour enfin posséder ce livre dont j’avais lu une critique élogieuse et dont j’avais oublié le titre, puis le nom de l’auteur, avant de retomber dessus, presque par hasard.
L’histoire ne dira jamais assez combien il a été important que ces informations restent cachées dans un petit coin de ma tête, car Cendres a été pour moi comme Susan Boyle pour le Royaume Uni : un lieu ou le possible et l’impossible se rejoignent.

Et la lecture avançant, je n’ai pas pu m’empêcher de tisser quelques parallèles entre sa façon de s’avancer et de s’éclipser de ma vie et les mécaniques même de cette histoire.

Il faut dire que j’étais un peu en peine depuis la fin des « Aventuriers de la Mer » (le véritable chef d’œuvre de Robin Hobb, une coudée au dessus de « L’Assassin Royal » et sa malheureuse séquelle), n’arrivant pas à me trouver quoi que se soit sachant m’enthousiasmer vraiment.
« Cendres » est arrivée là-dessus, et s’est rapidement propulsée d’un coup de talon au niveau d’un certain Toubib avec lequel elle partage autant de points communs que de différences.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, je tiens à poser d’emblée les enjeux d’une tétralogie flamboyante, au style impeccable dont les traits allusifs côtoient les descriptions prolifiques, traitant avec brio du rapport du soldat à son métier aussi bien qu’elle met en abîme les profondes différences entre le passé et l’histoire, qui forcément, ont fait palpiter mon petit cœur d’historienne.

Cette histoire débute en l’an 2000, lorsque le professeur Pierce Ratcliff débute une correspondance avec son éditrice afin de finaliser la publication de son prochain livre « Cendres : l’Histoire Oubliée de la Bourgogne ».
L’ouvrage est une biographie consacrée à Cendres, femme capitaine d’une compagnie de mercenaires et qui vécu au XVème siècle, à l’heure du crépuscule de la Bourgogne de Charles le Téméraire.
Aussi atypique que puisse sembler cette figure, Cendres ne semble pas avoir déchainé les passions des historiens, au contraire de son aînée, Jeanne d’Arc, et se sont précisément ses zones d’ombre que Ratcliff espère éclaircir par la récente découverte d’un nouveau manuscrit, le « Fraxinus me fecit », sans doute autobiographique et censé combler quelques années dans la vie de Cendres dont les rares chroniques à son sujet ne traitent pas.

Entre les pages de ce début de roman épistolaire (fragmenté au sein des « traductions » des manuscrits médiévaux), l’on découvre peu à peu Cendres, de son enfance à ses dix neuf ans, plongée avec ses hommes dans les combats opposants le duc Charles de Bourgogne à l’Empereur Frédéric de Habsbourg.
Tandis que les deux puissances s’affrontent de places fortes en batailles rangées, loin au sud, sur les côtes de l’Afrique du Nord, les armées wisigothiques de Carthage se lèvent et engagent dans leur immense colonne des armes que l’Occident ne soupçonne pas.
Cendres et les siens se retrouvent alors entre le marteau et l’enclume, inconscients de l’ampleur que va prendre cet évènement dont étrangement, l’Histoire ne semble rien avoir retenu.

Je tenterai au possible de ne pas trop spoiler cette histoire riche et surprenante, les deux pieds dans un réalisme si prenant qu’il en trouble vos repères. Si Cendres n’a réellement jamais existé, son portrait s’inspire ouvertement de la grande figure de Jeanne d’Arc, comme elle va puiser chez Onorata Rodiani (mercenaire italienne bien réelle, découverte grâce à ce livre, car elle aussi est un peu passée à la trappe de l’histoire, sauf si vous être de Castelleone…).
Sa compagnie, agglomérat bigarré de professionnels de la guerre, avec ses tentes, ses sons, ses odeurs, ses tâches quotidiennes, les dynamiques du groupe de commandement, devient rapidement un personnage à part entière, une entité à chérir, à protéger, dont le destin est aussi important que celui de Cendres, laquelle, tout jeune brin de fille qu’elle soit, pense, respire, agit tel un homme mûr, avec une force de conviction forçant le respect.

Rarement il m’a été donné de croiser un personnage féminin aussi fort. Cendres aurait-elle vendu ses lances à la Dame, que la Compagnie Noire n’aurait été qu’un non évènement dans l’histoire de l’Empire du Nord. L’association de ces deux bonnes femmes me fait saliver d’avance, mais je crois que je peux me brosser pour un cross over…

Fédérés par ce capitaine alors qu’elle n’avait que quatorze ans, ses multiples bras droits n’ont en matière de capital sympathie, rien à envier à leur patronne. L’extravagance du maître artilleur Angelotti, l’humanité des Gallois Huw et Morgan, la dévotion du père Maximilian, les humeurs du chirurgien Florian, et l’admirable loyauté de Robert Anselm contribuent à l’âme de cette compagnie, bercée, chahutée dans un univers familier mais profondément étranger, fruit d’une Histoire autre.

De cette altérité, essence même du « Livre de Cendres », il y aurait des tonnes à dire. Des études à faire sur la religion de ce monde, dont l’idée même est juste un rêve pour antiquisant, juste un possible chemin plus que cohérent dont le mystère et les révélations fascinent.

C’est bien simple, je pourrais parler de « Cendres » pendant des heures, mais je risquerais bêtement de dévoiler ce qu’il ne faut pas. Et j’en finirais par trébucher sur les imperfections du récit, les quelques évidences malheureuses, ou les terribles frustrations que je n’ai pas manqué de ressentir parfois.
Si l’on voulait chercher la petite bête ( qui en l’occurrence est très grosse), on déplorerait l’absence de style « médiéval » dans les prétendues traductions des manuscrits. A se demander parfois si l’on lit le résultat du travail du professeur Radcliff ou le récit des évènements en direct. L’impression de malaise n’est d’ailleurs pas dissipée par les retours au présent, lors que l’auteur et son éditeur font justement référence à des passages du texte que l’on vient de lire.
Je veux bien croire que Radcliff choisisse d’actualiser le texte, mais remplacer « carrure de manieur d’épée » par « carrure de nageuse » pour facilité la compréhension du lecteur, personnellement, çà m’a laissée pantoise…
De même, à quelques pages de la fin, on ressent une très nette baisse de régime, laissant presque l’impression que ce n’est plus « Cendres » que l’on est en train de lire, mais les pérégrinations d’une bande d’imposteurs.
Mais honnêtement, face au reste, qui se soucie de ces menus détails ?
Reste la conclusion, magistrale, bouleversante, un peu prise de tête aussi (mais elle est où, cette foutue Bourgogne ? Hein ? Oh ?), venant balayer les dernières interrogations, jusqu’à l’ultime page.

Mary Gentle est quelque part une magicienne, une faiseuse de miracle, pour avoir rendu son monde aussi réel, au prix d’un travail de cinq ans et d’un diplôme en histoire militaire (comment ne pas aimer une femme passant sa vie sur les bancs de la fac ?).

L’intégralité du « Livre de Cendres » est parue en livre de poche, « La Guerrière Oubliée » constituant le premier des quatre volumes.

Non delenda est Carthago.

Note : **** Oui, il y a du génie là-dedans.

PS : huit ans d’attente qui en valaient foutrement la peine. Et moi qui retrouve Cendres en 2009… J’ai manqué de tomber de mon canapé en lisant la date de l’épilogue.

PPS : au départ, j’ai collé la citation de Barney juste pour rire. Et puis j’ai revu le fabuleux « resumé » que je vous ai mis en lien. Et là, j’ai eu un grand moment de solitude, parce que really, success is a state of mind pour Cendres aussi. Limite, je crois qu’elle aurait pu faire une vidéo pareille pour promouvoir sa compagnie. Damned, Ash is awesome…

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