Un petit berserk dans un monde de brutes.

Dans les rayons des bizarreries qui me servent de centres d’intérêt, il y a les peuples du Nord. Remarquez, je ne suis pas difficile : s’il fait froid, qu’il y a de la neige, et de bonnes histoires à raconter, je prends.

Après avoir lu/dévoré/adoré « Les Vikings » de Régis Boyer, affronté une médiéviste terrifiée par les Scandinaves au point de fuir des historiens norvégiens dans les colloques, et pendant que je me suis vue confier la mission de me bricoler un autre personnage de varègue parce qu’il parait que les feuilles de perso, çà s’égare, surtout quand elles sont écrites au crayon gris, il était donc grand temps de m’y remettre, en m’attelant à de la grosse histoire qui tache, avec d’authentiques combats, de véritables berserker, de grandes halles à faire brûler et surtout des ours à toutes les pages.

Voilà donc la « Saga de Hrolf kraki » (avec un accent aigu sur le « O ». Mon clavier de parle pas les langues scandinaves).

Loin d’être un roman contemporain (il en existe une version par Poul Anderson), la « Saga de Hrolf kraki » est un texte islandais rédigé au XIVème siècle, traitant des premiers royaumes scandinaves, de leurs héros, de leurs mythes, et brassant allègrement les thématiques et archétypes du genre, au point de sembler assez familier dans le fond et dans la forme à un lecteur pourtant totalement dépaysé, plongé dans un univers dont il ne maîtrise guère les codes.

Magnifiques Vikings, totalement anachroniques autant dans la présente note (le temps des Vikings arrivera bien plus tard) que dans le costume. Mais ils sont meugnons quand même.

Et en l’espèce, il n’est pas le seul. L’auteur, anonyme (pour une fois, ce n’est pas Snorri Sturluson), écrit presque mille ans après le fond de réalité historique ayant inspiré ce récit fleuve et dense. Un auteur chrétien, couchant par écrit une tradition séculaire et païenne, avec laquelle il est parfois mal à l’aise.
Régulièrement, il ajoute dans le texte quelques références aux pratiques magiques anciennes, pour donner une note authentique, tout comme il n’hésite pas à fustiger les héros lorsque ceux-ci font montre de qualités ou de valeurs propres aux temps préchrétiens.

Celui dont il est question, Hrolf kraki, est le descendant dans la prestigieuse lignée des Skjöldungar, fils d’un roi ayant à son insu épousé sa propre fille. Assez étrangement pour nous, Hrolf n’est pas le centre de récit, encore qu’il soit en quelque sorte le catalyseur d’une action et des destins de ceux qui l’entourent.
Après une longue exposition de ses origines, viennent les vies et exploits de ces futurs compagnons d’arme, apportant au texte une construction n’étant pas sans rappeler certaines formes de la légende arthurienne, où l’on s’arrête plus volontiers sur les parcours de chevaliers de la Table Ronde, dans la grandeur et les qualités éminentes mettent mieux en valeur le roi qui les a choisi pour compagnon qu’un grand discours sur celui-ci.

Ainsi peut-on rencontrer Bödvarr bjarki, dont le personnage possède une parenté certaine avec Beowulf et procède sans doute de la même tradition et du même répertoire d’images (pour ne pas dire du même héros historique paumé dans les limbes d’une légende dépassant sans doute ces exploits réels, un peu comme l’Arthur breton), et son ami Hjalti (dont l’entrée en scène est assez savoureuse).

Difficile voire impossible de résumer cette histoire riche, pleine de batailles (plus évoquées que relatées), de destins contrariés, traversée par des figures féminines jouant avec la vie des hommes et menant finalement le récit mieux qu’ils ne le font eux même.
La présence en filigrane du dieu Odin, jamais cité nommément mais incontestablement présent, donne à la saga une note particulière ainsi qu’une fenêtre sur la façon dont ce monde percevait le rapport aux dieux.

La richesse du texte est telle que le profane seul serait incapable d’en retirer tout le sens. Heureusement, le traducteur, à savoir Régis Boyer (c’est dire on ne se moque pas de vous), parsème presque chaque page de notes claires et érudites apportant un éclairage nécessaire sur ce monde largement méconnu.
Une bouteille d’oxygène salutaire pour la descente dans les abysses d’un univers disparu aux frontières du réel.

Note : ***(*)

PS : paru aux éditions Anacharsis.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *