Tribord, çà veut dire droite. Mais suivant comment on est tourné, çà change tout.

Parce que supporter Fitzchevalerie pendant quarante douze volumes sans sourciller, ce n’est pas humainement possible, Robin Hobb décida de bien faire les choses en écrivant une autre saga fleuve, « Les Aventuriers de la Mer », dont les dites aventures se déroulent entre la trilogie des Loin-Voyants et celle du Prophète Blanc.

Souhaitons donc tous ensemble la bienvenue sur ce blog à la gentille famille Vestrit, improbable panier de crabes tous plus agressifs les uns que les autres, à Kennit (« Oh my god, they killed Kennit ! ») le pirate, à Parangon et Vivacia les vivenefs, et à Ambre, encore que pour elle, la bienvenue soit plus discutable.

Dans la cité de Terrilville, règne la haute caste des Marchands, navigateurs émérites et pierres angulaires du commerce entre Jamaillia et le Désert des Pluies. Leur renommée et leur gloire vient principalement de leurs navires, les vivenefs, bateaux vivants faits de bois-sorcier, attachés au service d’une seule et unique famille.
Les Vestrit, à leur grand désarroi, s’apprêtent à connaître l’évènement unique dans une vie qu’est l’éveil de leur vivenef, la Vivacia. Mais pour que le miracle soit possible, le patriarche, Ephron, doit mourir. Va alors commencer une lutte d’influence entre les membres de la famille pour savoir à qui reviendra de droit le bateau.
Pendant ce temps, le capitaine pirate Kennit, persuadé d’avoir un destin, se lance dans le projet fou de fédérer tous les flibustiers des mers sous son unique bannière.

Ici, point de narrateur unique utilisant son pouvoir magique comme un bon moyen de faire avancer l’histoire (maligne, Robin), mais plutôt divers points de vue, un peu comme dans le « Trône de Fer », couvrant ainsi l’ensemble des protagonistes du récit. De ce fait, on s’attache moins vite aux personnages, souvent moins sympathiques que ceux de « L’Assassin Royal », plus faillibles aussi, comme si cette saga là était clairement plus aboutie que la précédente, peut être parce que plus complexe pour l’auteur.

« L’Assassin » nous envoyait dans les frontières balisées d’un univers médiéval fantastique connu, mis à part quelques originalités substantielles (l’Art et le Vif). « Les Aventuriers » réinventent totalement un mode exotique et original, basé sur des traditions anciennes et complexes qu’il faut bien exposer à un moment où un autre. En cela, Robin Hobb est avare, distillant informations et indices au compte goutte, afin de renforcer progressivement l’immersion dans ce monde inconnu et nouveau.
Il est d’ailleurs amusant d’entendre les habitants de Terrilville traiter ceux des Six-Duchés de barbares primitifs, comme si Hobb se faisait elle-même se reproche implicite.

Nettement supérieur donc en termes de « back ground » (au secours les équivalences en français…), « Les Aventuriers de la Mer » trainent malheureusement comme handicap un manque d’implication et d’attachement pour des personnages trop distants dans les deux premiers tomes auxquels on finit tout de même par porter de l’affection au fil du troisième livre.
Dès lors, la lecture devient aussi addictive que celle de « L’Assassin Royal », lorsque les destins des personnages semblent se tisser inextricablement.

De l’auteur, on retrouve cette patte inimitable à retranscrire les rapports humains, à brosser des portraits hauts en couleurs tout en instillant dans son récit sa passion pour la mer, visible dès les premières lignes.
Difficile de ne pas aimer cette série brillante moins connue que « L’Assassin Royal » mais qui mérite grandement sa place parmi les meilleures productions récentes.

Au contraire de « L’Assassin », « Les Aventuriers… » tissent également une toile narrative plus complexe, parfois trop complexe d’ailleurs, jusqu’à ce que l’auteur se retrouve empêtrée dans sa galerie de personnages à ne plus savoir qu’en faire.
La concentration finale (pour ne rien révéler), a beau être somme toute logique, elle conserve une saveur légèrement artificielle qui peut s’avérer gênante lorsqu’elle s’accumule à la somme des petits défauts d’écriture et/ou de traduction (« L’Assassin » a clairement fait l’objet d’un bien meilleur travail de ce côté).

Confirmation également que l’on est bien ici chez un auteur féminin. La gaucherie de Fitz avec la gente féminine était mignonne et touchante de naïveté. Ici, on ne croise guère de crétins maladroits mais l’on enfile les clichés et les illusions comme des perles, l’immense majorité des hommes étant présentés comme de gros romantiques plein de beaux sentiments (à l’exception de deux, qui sont évidemment, des connards finis…). Bref, on nage en plein délire.
Pour contrebalancer ces créations fantasmagoriques, Hobb impose une fois de plus une impressionnante galerie féminine dont les caractères sont de petits chefs d’œuvres à eux tous seuls, fins et réalistes.

Mais Robin Hobb ne s’arrête pas en si bon chemin. Plus le récit avance, et plus celui-ci déploie sa mesure, s’articulant dans son développement sur l’idée principale du cylcle : la métamorphose.
Le monde et les héros sont tous en pleine mutation, en quête d’un accomplissement personnel, ou d’un dessein plus grand encore.
La thématique est ici exploitée finement, jusqu’au bout, offrant au passage quelques pages simplement magnifiques.

S’il fallait ajouter un petit bémol, se serait évidemment l’indispensable comparaison entre « Les Aventuriers de la Mer » et « Le Trône de Fer », dont l’auteur G.R. Martin ferait mieux de s’activer sur ces propres bouquins plutôt que de gribouiller les quatrièmes de couverture de ceux des autres…
Le récit en points de vue variés sur les même évènements, l’exploitation qui en est fait, jusqu’à l’un des ressorts de l’intrigue, suivent sans en avoir l’air les pas de Martin et de son magistral cycle.
On pourrait y voir un rien de paresse chez Hobb, mais il n’en est rien. L’auteur suit sa route, son univers, ses personnages, pour les mener sur une route parfois inattendue, parfois accueillie avec soulagement.

« Les Aventuriers de la Mer » restent malgré tout une œuvre rare et précieuse, qui maintient en haleine sur toute sa longueur, et qui, pour la seule scène de l’effondrement de la salle du Coq mérite d’être lue…

Note : ****

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