Vous ne viendrez plus chez eux par hasard…

« There will be blood », où l’histoire de mon regret éternel concernant ma piètre culture cinématographique. Oui, je le confesse, j’ai du passer à côté de la moitié de l’intérêt de ce film qui ressemble, c’est effrayant, à une vaste digestion de tout ce que le septième art a pu produire ces dernières années (Scorcese, Coppola, Malick… Ils sont tous là). Résolument moderne, totalement classique, absolument une illustration du mot cinéma.
Un mélange de beauté formelle, de capture du réel, de transcendance des cadres, d’exaltation des émotions, d’interprétation volcanique, de brûlot à charge. Tout cela, mesdames, messieurs, en plein dans la figure, et pendant plus de deux heures trente, que l’on ne sent même pas s’écouler.

Le réalisateur, Paul Thomas Anderson, déjà à fleur de peau dans ses précédents métrages (entre autres l’haletant « Punch Drunk Love »), offre ici un récit à lectures multiples. Thématiques variées, toutes exploitées, drainées jusqu’à plus soif, pour enrichir un métrage d’une densité incroyable déployant aussi bien ses méandres vers le drame humain, la reconstitution historique, qu’un portrait à peine métaphorique de ce qu’est l’Amérique (mais saurait-on le réduire à cela ?).
Les angles de vue s’imbriquent à en devenir indissociables les uns des autres, à se nourrir de l’autre, à s’éclairer mutuellement.

L’ascension de Daniel Plainview s’inscrit dans le rêve américain le plus cliché qu’il soit : or, pétrole, dollars. Parti de rien, l’homme semble se faire sa place au soleil, construire sa réussite. Semble, car Plainview balaie à tour de rôle, d’un revers de la main, les mythes fondateurs qui devraient accompagner sa glorieuse réussite. La famille n’est qu’un alibi, les sentiments se sacrifient à la loi du profit, les autres ne réconcilient jamais avec le genre humain, bien au contraire. Et l’on finit seul, comme l’on a commencé, seul le cadre change.
La fortune de Plainview apparaît dérisoire, en même temps qu’elle détruit tout sur son passage. Les propriétaires floués des terrains pétrolifères, foule anonyme, sont vendus aux promesses jamais ou mal tenues. Le fils devient une charge, un crève-cœur, que Plainview ne sait plus gérer. La paranoïa monte, la tension aussi, à raison.
Face à cette inexorable marche, la religion dresse son rempart, exigeant son dû mais incapable de résister avec ses armes, confinant souvent au ridicule, face au pouvoir implacable de l’argent.
La figure du pasteur est celle d’un grand échalas maladroit, s’opposant volontiers à celle de Plainview, force brute, triomphante dans un rapport de force qui renvoie bien vite l’Eglise à ses artifices et à ses faiblesses. Le cynisme et le pragmatisme écrasent tout. Et la foi ne tient finalement pas à grand-chose (certains dialogues entre les deux protagonistes génèrent un malaise fascinant).

Avec entre les mains un personnage aussi complexe que Plainview, Daniel Day Lewis avait deux solutions : être formidable, ou être grandiose (de toute façon, Day Lewis ne sait pas être moins que cela). Il aura choisi la seconde option. Son regard froid, souvent capté au plus près dit la soif de Plainview, sa détermination, ses déchirements.
Face à une prestation aussi écrasante, Paul Dano en pasteur illuminé du dimanche impose un charisme plus fin, mais tout aussi renversant. En un mot comme en cent, il réussit là où Di Caprio échouait lamentablement dans « Gangs of New York » face à Day Lewis : il existe. Incontestablement, cet acteur est de la trempe dont on fait les plus grands (est-ce du reste une surprise après son très beau passage muet dans « Little Miss Sunshine » ?).
Dillon Freasier ne saurait être oublié, ce gosse dont l’intensité du jeu tout en retenue est impressionnante de maîtrise, et achève de prouver que la direction d’acteurs est ici un véritable travail d’orfèvre.

« There will be blood » sonne dans ses dernières secondes comme une prophétie adressée à une Amérique dont on vient de dépeindre les trois piliers fondateurs : appât du gain, religion, famille. Tous trois pervertis, faussés, salis. Tout suinte cette matière noire, pourvoyeuse de richesses mais salissant tout ce qu’elle touche. Voici donc comment tout à commencer et comment tout doit finir. Et voici que le film déborde de son cadre. L’Amérique est comme le monde, ne revient finalement qu’à l’humanité entière : ambition, religion, famille. Aucun des trois n’est gratuit. Chacun appel le sang.

Note : *****

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