La Passion selon Juette, de Clara Dupont-Monod.

Juette est une jeune fille du Huy, dans le nord de la France. Elle est maigre, plutôt jolie malgré tout, enfant de notable, donc riche, inculte mais instruite et surtout dotée d’une certaine intelligence, une clairvoyance et un libre arbitre totalement contre nature dans ce XIIème siècle où une femme jeune, jolie et notable se doit de se plier aux rituels et aux convenances. Le symbole de ce carcan, l’Eglise, va bientôt devenir le coupable pour Juette qui se pose décidément bien trop de questions…

Si de façon générale le nom de Juette ne dit rien à personne, lorsque l’on a bouffé de l’histoire médiévale en intra veineuse et que l’on au eu droit à un cours consacré aux mystiques avec une prof morte de rire qui raconte les extases pliée en deux, Juette, forcement, çà ravive des souvenirs.
Elle est donc ce que l’on appelle communément une sainte laïque. Immensément populaire de son vivant, Juette de Huy avait fondé un ordre de femmes dont les mots d’ordres étaient de renoncer au corps et au mariage, basant ces préceptes sur les propres névroses de la fondatrice, traumatisée par son mariage et les hommes en général.
Déboulant sur la scène publique en pleine tempête cathare, Juette échappe aux tribunaux ecclésiastiques par miracle, et finira sa vie recluse, enchaînant les visions et dialogues avec le Christ et la Vierge, qui lui donnent une clairvoyance toute particulière pour détecter le pêcher chez les autres. Militant également pour une foi sans intermédiaire (donc sans clergé), Juette crée un véritable contre pouvoir à l’Eglise qui, à sa mort, se battra contre sa canonisation et la fera sombrer dans l’oubli.
C’était sans compter sur un clerc, Hugues de Floreffe, un des nombreux ami de Juette, qui à la demande de son père supérieur (Jean de Floreffe… Je sais, je sais…), écrit une hagiographie basée sur ses discussions avec elle et donc son ressenti. Le texte nous est parvenu et a entre autre, épaté Georges Duby (un très grand historien médiéviste).

Juette, vous l’aurez compris, de part sa personnalité particulière, est une manne pour écrivain. Peut être même surtout pour écrivain sachant décrire la folie. Ce qui fait de Clara Dupont-Monod l’auteur le mieux indiqué pour s’atteler à la tâche. Déjà brillante dans « La Folie du Roi Marc », vision de Tristan et Iseult par le mari trompé, elle récidive dans ce portait à deux voix qui dialoguent par chapitres interposés (Juette et Hugues) disséquant ainsi les constructions mentales d’une héroïne fragile sautillant sur un pied au bord du précipice. Sous sa plume, Juette plie sans se briser, se fracasse contre les murs, se relève, et recolle les morceaux tout à l’envers, pour mieux se reconstruire. Clara Dupont-Monod n’oublie pas de l’inscrire dans un contexte d’effervescence religieuse, autant les cathares étendant leur influence, que les mouvements de femmes qui se dressent contre la toute puissance des hommes. Juette n’est pas un phénomène isolé, mais sa folie douce la met bien en marge. Cette folie qui, aussi étrange que cela puisse paraître, la protège, parce qu’elle la rend terriblement sincère.

« La Passion selon Juette » décrit la solitude de Juette, parfois de circonstance, mais toujours parce que sa différence la place en marge du reste du monde, quand bien même elle tente d’y entrer. Juette ne se sent bien qu’au milieu des exclus, dénonce les fautes des autres seule, ne trouve la paix que dans un dénouement extrême mais logique, s’enfermant dans sa tour d’ivoire.
Juette se débat pour préserver son enfance, ses histoires de chevalerie qu’elle aime tant, elle se révolte des choix que l’on prend pour elle, souffre, se réveille, et enfin, se retrouve en prenant sa vie en main, en choisissant sa voie.

Magnifique portrait romancé, géniale introspection, « La Passion selon Juette » est une œuvre hypnotique, au style remarquable, et dont le moindre des mérites est de ressusciter une figure oubliée depuis le XIIème siècle.

Note : ***

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