L’Ennemi Intime.

Pour un artiste, c’est parfois dur d’exister en France. Sans blague. Dur de sortir des sentiers battus, dur de dire ce que l’on a envie, dur de s’extirper du politiquement correct.
Venir mettre le Français face à lui-même, face à son histoire, sans fard ni caution morale relève de l’exploit.
Voilà pourquoi les temps sont durs pour Florent Emilio Siri, courageux petit réalisateur qui a décidé de s’emparer du thème de la guerre d’Algérie pour y poser le cadre d’un film de guerre bourré de qualités, mais présentant un énorme défaut pour une majorité de critique de la presse nationale : dire sans vraiment en parler.

Rappel des faits : pendant de longues années, il n’a pas existé de guerre d’Algérie. On parlait d’évènements, de maintient de l’ordre. Silence, chape de plomb, le tout dans une hypocrisie généralisée tentant vainement de masquer la vérité sordide. Depuis peu, les langues, à la faveur de la fin proche pour beaucoup d’acteurs de l’époque, se délient, pour que l’on reconnaisse enfin une réalité qui n’est pas belle à voir, mais qu’il est temps désormais d’assumer et de regarder en face.

Le grand tort de Florent Emilio Siri est dans « L’Ennemi Intime », de moins traiter de la guerre d’Algérie que de la guerre tout court. Ce parti pris, audacieux, a défrisé pourtant Libé, les Inrock et les sacro-saints Cahiers du Cinéma.

Parce qu’il ne se fait pas en France de traiter notre histoire comme l’on traite celle des autres pays. Parce que l’on ne conçoit guère ici que l’on puisse adopter le parti du spectacle pour amener le public vers la connaissance. Parce que voir la guerre d’Algérie au travers de soldats français tuant de l’autochtone n’est pas assez politiquement correct.

Et pourtant quelle jolie réussite que « L’Ennemi Intime ». Sans une réalisation exceptionnelle, mais d’une beauté d’image que l’on ne trouve pas souvent dans le cinéma hexagonal, sans surprises mais remarquablement bien écrit, le film déploie sans en avoir l’air le problème en profondeur.
On y croise des appelés boutonneux un peu paumés dans un conflit qu’ils comprennent difficilement, on y rencontre des vétérans épuisés par la guerre de trop et saisissant trop bien combien l’affaire est désespérée, des idéalistes changés en monstres par trop de contradictions, des Algériens bouleversant dans leur perte d’identité, incapables de trouver un camp, se reconnaissant un peu dans chaque.
Tous sont à la fois victimes et bourreaux, embourbés dans un marasme dont l’on devine trop bien l’issue.
« L’Ennemi Intime » a tout d’un grand film de guerre désenchanté sachant ne rien s’épargner, appuyant où cela fait mal, jamais en attaque frontale, souvent dans le détour, ce qui reste sans doute le meilleur moyen pour toucher du doigt ces petits riens qui font l’Histoire (on retrouve, avec des styles très différents, le même parti pris dans « Alexandre », « Le Nouveau Monde », ou « Marie Antoinette »).

Soutenu par une distribution brillante (Albert Dupontel, impeccable en vieux briscard gavé, Benoit Magimel, décidement sous employé convaincant idéaliste sur la pente raide, Fellag au bouleversant passage éclair, et la foule des seconds rôles écrits avec soin, des officiers désabusés aux jeunes appelés sacrifiés…), « L’Ennemi Intime » rejoindra pourtant le rayon de ces œuvres dénigrées et méconnues à l’image du flamboyant « Monsieur N. » (un de ces quatre, quand je le reverrai, critique ici, promis…) d’Antoine De Caunes, pour la stupide raison qu’en France, cela ne se fait pas d’artiser sur l’Histoire.
A moins, comme « Indigènes » (partant dans le fond, du même principe que le présent film), de surfer sur la vague du politiquement correct (ce qui n’enlève rien à la pertinence du propos d’ « Indigènes », même s’il faut reconnaître que la politisation de sa sortie a beaucoup aidé à son succès, avec le brillant résultat que l’on sait).
La guerre d’Algérie n’est visiblement donc pas encore un sujet apaisé. A méditer…

Note : ***

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